La famille sénégalaise joue un rôle économico-social ambivalent, pouvant assurer un rôle de catalyseur, mais aussi se révéler comme un frein à l'initiative personnelle à travers l'épargne et l'investissement. C'est le propre des sociétés africaines où la communauté prime sur l'individu, même si les rapports entre les deux sont en train d'évoluer vers l'individualisme ou l'individualisation, sous l'effet de la modernisation.
Ces rapports trouvent leurs racines dans les valeurs traditionnelles de solidarité qui, comme au Sénégal, mettent en avant la famille élargie, le voisinage et autres connaissances. Cette conception sociale condamne l'identité individuelle à se dissoudre, à se définir par rapport au « nous » du groupe. C'est pourquoi l'affirmation du « je » n'est pas aisée, car redéfinissant les relations entre l'individu et son groupe, dans une société à mi-chemin entre modernité et conservatisme.
Comme le souligne Aminata Ndiaye dans sa thèse (« Processus d'individualisation chez les jeunes dakarois : stratégies entre rupture et appartenance », département de sociologie de l'Université Laval), cette « dépossession de soi » est toujours en conflit avec la norme communautariste, qui érige les interactions de solidarité et de générosité en vertus fondamentales.
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L'identité de l'individu, poursuit-elle, se trouve intrinsèquement liée à ses relations d'échange avec les autres. « Ce flux continuel de prestations mutuelles fait que chaque personne y est toujours débitrice d'une autre personne et de toute la communauté », ajoute la sociologue. Cette « dette » impose une charge financière importante, parfois à vie, pour pérenniser l'entraide et le partage, donc la répartition des revenus entre de nombreux parents, au risque de se retrouver au ban de la société.
Ce qui peut limiter considérablement les capacités d'épargne ou d'investissement, mises déjà à mal par un coût de la vie élevé. Ce retour de l'ascenseur en reconnaissance au groupe glisse vite de la solidarité, vitale dans un pays pauvre, au gaspillage. Les montants faramineux déboursés dans des cérémonies familiales (mariages, baptêmes, funérailles, etc.) sont plus analysés sous le prisme de la cohésion sociale que sous l'angle de dépenses infructueuses.
Mais aussi et surtout comme une affirmation d'une réussite sociale personnelle (le fameux « Tekki ») à exhiber pour tenir son rang, en déphasage avec les valeurs traditionnelles, qui conçoivent le succès non pas comme une accumulation égoïste, mais plutôt comme une opportunité de renforcer la cohésion sociale.
L'épargnant ou l'investisseur risque de devenir un paria s'il veut s'extirper de ce carcan conflictuel entre tradition et individualisme souvent affiché à outrance comme pour faire valider une ascension sociale. C'est d'ailleurs cette « compétition » pour le paraître qui pousse les femmes sénégalaises à faire des folies qui engloutissent les épargnes sur des mois, voire des années.
La faiblesse des revenus et le taux de chômage élevé (23 % en fin 2025), qui auraient dû pousser à éviter la folie dépensière, sont vite contournés par un endettement « vital » pour tenir son rang au milieu des siens. En priorisant ces dépenses, l'investissement devient secondaire. Et même si on parvient à faire fructifier son argent, on est vite rattrapé par « l'impôt social ».
La mauvaise gestion de certaines entreprises familiales s'explique en partie par l'implication de membres de la famille qui ne présentent pas toujours le profil requis. Notre société gagnerait à trouver le bon dosage dans les relations entre l'individu et le groupe pour assurer l'épanouissement de tous.