Longtemps fleuron de l'industrie nationale, le textile sénégalais a sombré au début des années 2000 sous l'effet conjugué des politiques de libéralisation, de la concurrence internationale et d'un déficit d'investissements structurants. Vingt ans plus tard, un frémissement se fait sentir. Soutenue par la coopération allemande et portée par une volonté politique renouvelée, la filière tente de se reconstruire autour d'un principe simple : transformer localement le coton sénégalais et recréer de la valeur sur le territoire.
Les hauts murs à la peinture défraîchie parlent d'eux-mêmes. Figés dans le temps, ils témoignent d'un passé glorieux que le déclin a lentement effacé, jusqu'à frôler le désarroi. Les fameuses inscriptions « Icotaf » ont disparu sous les couches de poussière, sur cette portion de la route nationale, non loin de la célèbre « Bountou Pikine », où l'encombrement humain, les garages mécaniques et les échoppes de fortune composent un brouhaha continu.
Une route en terre, labourée par le passage incessant des camions, mène à l'intérieur de l'usine. Là, le décor est saisissant. À l'entrée de l'ancienne usine Icotaf, à Pikine, le silence pèse. Les murs décrépis, les hangars désertés et les machines rouillées racontent, mieux que de longs discours, l'histoire d'un effondrement industriel. Ici fonctionnait l'Industrie cotonnière africaine, symbole d'une époque où le Sénégal produisait, filait et transformait son propre coton. L'entreprise fut si florissante que des quartiers de Pikine portent encore son nom : Cités Icotaf 1, 2 et 3.
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De ce passé reluisant ne subsistent que des reliques : des installations fantomatiques et des bâtiments reconvertis en hangars loués à des commerçants. Liquidée en 2003, Icotaf est devenue l'un des emblèmes du déclin textile sénégalais. Malgré les premières secousses des années 1980, le secteur avait résisté jusqu'à l'aube des années 2000. Puis la mécanique s'est grippée. Dans la même zone, vers Thiaroye-sur-Mer, la Cotonnière du Cap-Vert n'a pas survécu non plus. Sur la route de Rufisque, la Société de teinture, d'impression et de blanchiment africaine (Sotiba) a connu le même destin.
Une nouvelle dynamique
« Nous avons été victimes des politiques libérales et de l'importation massive de tissus », tranche un ancien employé d'Icotaf, aujourd'hui engagé par la société « Aïssa Dione Tissus ». Sa fondatrice, Aïssa Dione, militante infatigable du savoir-faire sénégalais, se bat depuis près de trente ans pour que le secteur regagne ses lettres de noblesse. En plus de son atelier de tissage installé à la Sodida, elle a loué un bâtiment de l'ancien Icotaf où elle tente de ranimer l'activité tout en diversifiant l'activité avec de l'ébénisterie.
« J'ai récupéré les anciennes machines d'Icotaf et j'en ai fait venir d'autres de Lyon. Elles datent, mais elles fonctionnent encore », explique-t-elle. À l'intérieur, d'anciens ouvriers remettent les machines en marche avec la minutie de médecins veillant un patient sous assistance respiratoire. Le pronostic reste prudent, mais un souffle persiste et demeure suffisant pour entretenir l'espoir. « Nous maintenons l'activité avec des moyens réduits, en attendant de passer à l'échelle industrielle », confie-t-elle.
Il y a deux mois, la convention de partenariat signée avec Domitexka est venue renforcer cet espoir d'un textile qui recommence à filer du bon coton. « Le partenariat avec Aïssa Dione Tissus repose sur quatre piliers », détaille Masse Thiam, administrateur de cette société basée à Kaolack. Un axe commercial, avec la fourniture de fil destiné à la transformation locale.
Un axe capitalistique, visant à mutualiser les ressources financières afin d'accélérer l'expansion vers les marchés extérieurs. Un axe de distribution, à travers la création d'un réseau structuré de boutiques dédiées aux produits textiles locaux.
Un axe industriel et artistique, enfin, avec la mise à disposition de métiers à tisser spécialisés pour développer des productions à forte valeur ajoutée. L'ambition est de faire émerger une marque textile nationale fondée sur une chaîne intégrée : coton sénégalais, fil sénégalais, tissu sénégalais. Une manière de refermer le cycle et de rompre avec la logique d'exportation brute, insiste l'ancien directeur général de la Sonaged.
Ce partenariat s'inscrit dans un cadre plus large. Le ministère de l'Industrie travaille à un plan global destiné à encourager la production nationale et à stimuler la création d'emplois dans la filière textile. La stratégie prévoit la réhabilitation des unités existantes et le lancement de nouveaux sites capables de transformer le coton produit localement. L'objectif est double : promouvoir la consommation nationale et renforcer la compétitivité de la filière textile sénégalaise, précisait un communiqué ministériel publié en décembre 2024.
Cette démarche est conduite en collaboration avec plusieurs partenaires techniques et financiers, dont la coopération allemande, à travers le programme « Invest for Jobs ». C'est dans ce cadre qu'un atelier consacré à la relance de la filière coton-textile a été organisé le 9 décembre 2024, réunissant industriels, investisseurs et représentants institutionnels.
Les investisseurs reviennent
Les signaux de reprise attirent progressivement de nouveaux acteurs. À Diamniadio, l'entreprise turque Avci Global a inauguré une usine textile. Elle a déjà généré 230 emplois et prévoit d'atteindre 450 postes permanents d'ici à 2026.
Lors d'une visite sur le site en août 2025, le directeur général de la Caisse des dépôts et consignations (Cdc), Fadilou Keïta, a encouragé de s'inspirer du modèle béninois, où une usine textile financée par la Caisse des dépôts locale alimente désormais des géants du prêt-à-porter comme H&M ou Kiabi. « Pour le Sénégal, l'ambition est double : produire et transformer le coton localement tout en positionnant le pays comme fournisseur compétitif sur le marché international du textile », avait-il affirmé.
En mai 2025, une mission du Fonsis, accompagnée de consultants du cabinet Kpmg, a visité l'usine Domitexka. Ce site historique de 20 hectares, bien que confronté à des équipements vieillissants, demeure un levier stratégique pour la relance du secteur, avait souligné le Fonsis qui a annoncé un plan ambitieux d'investissement global de 34 milliards de FCfa, dont 3,7 milliards déjà mobilisés grâce à l'appui de la coopération allemande. L'objectif est d'atteindre un chiffre d'affaires de 26 milliards de FCfa à l'horizon 2030, en développant la production locale, en diversifiant l'offre et en sécurisant des marchés publics structurants.
La formalisation du partenariat entre le Fonsis et Domitexka devrait accélérer la modernisation et le redéploiement de cette entreprise considérée comme un maillon clé de la souveraineté industrielle du Sénégal. Les murs d'Icotaf portent encore les cicatrices d'un effondrement. Mais derrière la rouille et la poussière, quelque chose recommence à vibrer. Et peut-être que, cette fois, le coton sénégalais ne quittera plus le pays sans y avoir été transformé, enrichi et revendiqué comme un symbole retrouvé de souveraineté économique.