Afrique: Le coup d'Etat, nouveau mode de gouvernance - Un constitutionnaliste dénonce 'une dérive intellectuelle'

Dakar — L'universitaire sénégalais Alioune Badara Fall a pointé mardi la "suspension récurrente" du temps constitutionnel dans certains pays africains, mettant en garde au passage contre ce qu'il considère comme "une dérive intellectuelle" visant à ériger le coup d'Etat en nouveau mode de gouvernance.

"Dans certains cas, lorsqu'un président dépasse deux mandats, le troisième est un temps constitutionnel suspendu parce que ce n'est pas prévu dans la Constitution. Il s'en suit des accords politiques, très bizarres, qui émergent en dehors de la Constitution. Le temps [constitutionnel] est alors suspendu", a-t-il expliqué. Intervenant lors d'un panel organisé dans le cadre du 10e Forum de Dakar sur la paix et la sécurité, le professeur Alioune Badara Fall a notamment déploré le non recours aux dispositions de la Constitution dans certaines transitions politiques, évoquant un temps constitutionnel qui suspend les institutions.

Le constitutionnaliste a également parlé de la situation de crise sécuritaire dans certains pays dont une partie du territoire échappe au contrôle de l'État, ce qui rend selon lui caduque l'application des normes régionales en termes de changement constitutionnel de gouvernement. Selon lui, cette suspension généralisée des Constitutions vide la norme juridique de sa substance et installe une instabilité chronique.

Le professeur a ensuite abordé le sujet brûlant des putschs récurrents en Afrique de l'Ouest et centrale. Il a dénoncé avec vigueur une tendance émergente dans une partie de la doctrine universitaire africaine, "l'idée que le coup d'État pourrait constituer une alternative légitime à la démocratie", présentée comme un modèle occidental en échec.

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"Aujourd'hui, des universitaires pensent que le coup d'État constitue un nouveau mode de gouvernement, par opposition à la démocratie rejetée comme un mode occidental", a-t-il déploré, tout en reconnaissant que les populations applaudissent parfois les putschistes pour avoir renversé des dictatures ou des pouvoirs verrouillés.

Il a mis en garde contre la tentation de s'éterniser au pouvoir, citant l'exemple du Mali, où l'abolition des partis politiques et la prolongation indéfinie du mandat des autorités de transition vident le concept même de transition de son sens. "Quand les putschistes pensent qu'ils peuvent garder le pouvoir, c'est là où ils se trompent. Ce n'est plus une transition", a-t-il poursuivi. Revenant sur la question de la légitimité et de la confiance, le constitutionnaliste a établi une distinction fondamentale, à ses yeux, entre "connaissance politique" et "culture démocratique".

Les populations, a-t-il dit, maîtrisent parfaitement les faits politiques et l'histoire de leur pays, mais ignorent souvent le fonctionnement concret des institutions. "Les gens connaissent les faits politiques. Mais il n'y a pas de culture démocratique. Ils ne savent pas ce qu'est une séparation des pouvoirs, un Parlement, un exécutif", a-t-il avancé. Pour remédier à ce déficit, il a plaidé pour une appropriation citoyenne des institutions par l'école, les médias et une véritable démocratie participative à même de transformer la "simple connaissance politique" en "une culture démocratique partagée".

L'universitaire a conclu son propos par une réflexion historique plus large, identifiant trois ruptures majeures. Les indépendances des années 1960, porteuses d'espoir, ont débouché sur le parti unique, alors que le vent du multipartisme des années 1990, censé tout changer, n'a pas empêché la mauvaise gouvernance. Il estime qu'une troisième rupture est en cours, mais celle-ci est mondiale, à savoir "la crise de la démocratie représentative".

"La démocratie occidentale est en forte crise. Le modèle ne fonctionne plus. Le modèle qu'on nous a enseigné depuis l'enfance n'existe plus en Europe"', a-t-il martelé, invitant les Africains à ne pas rester passifs face à une telle situation. Il les exhorte bien au contraire à profiter de cette crise mondiale pour se tourner vers leurs propres ressources culturelles, philosophiques et religieuses, sans rejeter les expériences étrangères, mais en les combinant avec les valeurs endogènes.

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