Journal de bord. Rapports de mission détaillés. Ce sont toujours les gouverneurs, les capitaines de vaisseaux, les officiels qui parlent. Et si peu, ou pas, ceux qu'ils ont réduits en esclavage, niant leur humanité. Jean Claude de l'Estrac nous donne l'autre version. Celle des oubliés. Celle des «Noirs». Celle d'un groupe d'esclavés «deux fois abandonné» sur un bout de corail, battu par les vents. Laissé sur place avec à chaque fois une promesse : que l'on reviendra les chercher. De quoi retrouver la substance, l'essence même des naufragés de l'Utile, qui s'est fracassé sur des rochers, dans la nuit du 31 juillet 1761. Les fantômes de l'île Tromelin, paru aux Éditions Le Printemps, a été lancé le mardi 21 avril au Labourdonnais Waterfront Hotel.
Dès la première ligne, c'est une conscience malgache qui décrypte cette société du XVIIIe siècle. Une communauté qui pratique l'esclavage, à la fois en son sein et qui fait commerce d'humains, avec des intermédiaires étrangers qui vendent les «cargaisons» aux planteurs de l'île de France, y compris au gouverneur véreux, avide de profits. Tel un guide, l'auteur éclaire ce monde stratifié, classé en tribus : entre Merina, Hova, «mulâtre betsimisaraka», Betsileo. Parmi eux : un «Antaimoro, un ombiasy, un guérisseur».
L'auteur nous renseigne : en terre malgache, il y a des «Makoa, originaires du nord du Mozambique (...) un certain nombre de familles merina, celles qui sont riches, font travailler ces Makoa comme esclaves domestiques». En redonnant son amplitude, sa diversité, sa richesse au «vieux monde malgache», comme le qualifie l'auteur, c'est une large part de l'histoire commune à la Grande île et Maurice qu'il explique.
Un pan du peuplement de notre île, méconnu souvent des descendants eux-mêmes. Jean Claude de l'Estrac montre ici une connaissance approfondie de cette société codifiée, mais aussi de sa culture, de son grand souci des morts, de ses fady, ses tabous ou interdits. Jusqu'à quel point les mentalités sont tenaces ? L'ombiasy, même dépouillé de tout sur cette triste île de Tromelin, «n'acceptera jamais de dormir à l'intérieur de murs en pierre».
Suivez-nous sur WhatsApp | LinkedIn pour les derniers titres
Parce que selon ses croyances, les maisons en bois sont pour les vivants, les tombeaux en pierre pour les morts. Une façon de signifier l'impermanence pour les mortels, l'éternité pour les trépassés.
À mi-parcours du récit, l'ambiance change. La tension entre camp des Blancs et camp des Noirs disparaît, dans cet espace réduit qu'est l'île du Sable, l'autre nom de Tromelin. Tous les membres d'équipages des Français sont partis. Il ne reste plus que des Malgaches livrés à euxmêmes, sur une île à la fois petite et inhospitalière. Dans cet avant/après, c'est là que la plume de Jean Claude de l'Estrac déploie son pouvoir d'évocation.
Les images sont parlantes. «Ampinga est le plus ingénieux de tous. [...] Il fabrique également quelques bijoux. Depuis peu, les femmes s'habillent. [...] Une ancienne tisserande leur a confectionné comme des ceintures avec des morceaux de cordage et des plumes d'oiseaux.» Illustration que la dignité, le soin que l'on prend de soi et des autres restent intacts dans l'adversité.
Pas de «happy end»
Les fantômes de l'île Tromelin, comme son nom l'indique, une histoire jonchée de cadavres. Au bout de 15 ans sur Tromelin, sept femmes et un bébé sont secourus. Ils étaient presque 200 captifs au départ. Mais même quand on en réchappe - que l'on pose pied sur l'île de France -, il n'y a pas de happy end, pour tout le monde. C'est l'une des cruelles leçons de l'histoire que raconte l'auteur. Semiavou, l'une des esclavée, et sa mère sont déclarées libres. Le gouverneur Maillard-Dumesle «bon chrétien, [...] entreprend des démarches pour faire baptiser le nourrisson. [...] Il lui choisit le nom de Moïse, sans doute en référence à l'histoire de l'enfant hébreu "sauvé des eaux". Il lui donne également son propre prénom, Jacques».
Mais ce qu'il ne dit pas, c'est que le sort des autres survivantes est terrible. «Les cinq rescapées ont été envoyées sur une petite sucrerie appartenant à un Monsieur Laporte, un ancien soldat de la Compagnie qui a obtenu une concession de terres, non loin de Port Nord-Ouest. Elles sont très malheureuses. Elles triment de longues heures dans un champ de canne. (...) Mirana s'est sauvée une fois pour rejoindre un groupe d'hommes réfugiés dans une forêt avoisinante. Tous ont été retrouvés peu de temps après par une armée de Malgaches employés par la Compagnie, lancée à leurs trousses. lls ont été sévèrement punis à coups de fouet. Mirana espère toujours pouvoir s'enfuir.» Tenace système d'exploitation, qui utilise des Malgaches pour traquer des Malgaches.
Ce sont toutes ces facettes du comportement humain qui ont touché Christina Allagen, née de mère malgache et de père mauricien, Senior Manager au sein d'une multinationale s'occupant de la notation extra-financière des entreprises. Invitée à prendre la parole lors du lancement, elle a livré un témoignage émouvant. Confiant que sa mère constate avec «amertume, qu'il n'y a nulle trace de cette histoire à Madagascar. Rien de cette tragédie ne figure dans les manuels scolaires ou dans la mémoire collective.En tant que Mauricienne et Malgache, j'ai ouvert une blessure, mais aussi un tombeau que l'on avait trop longtemps gardé scellé.»
Histoire contemporaine : Souveraineté en question
L'ancien secrétaire général de la Commission de l'océan Indien qu'est Jean Claude de l'Estrac ne pouvait pas rester insensible à la question de cogestion et de souveraineté de Tromelin. Il y consacre le dernier chapitre de l'ouvrage. Ce texte, qui n'est pas complètement un roman ni totalement un essai, a été nourri de documents historiques de la «contre-enquête» d'Olivier Fontaine-Kermarrec sur le naufrage de L'«Utile» et des travaux archéologiques à Tromelin de l'équipe de Max Guérout, entre autres. L'auteur nous rappelle que ce dossier est émaillé de «reculades».
Qu'il y a eu retrait du projet de loi à l'Assemblée nationale française. Que ce qui a «freiné la ratification de l'accord et sans doute enterré définitivement, c'est que les porte-paroles du gouvernement, dont le Premier ministre mauricien, ont laissé clairement entendre que l'accord, à leurs yeux, n'était qu'un progrès, une étape et que le retour de Tromelin dans le giron de l'État mauricien reste l'objectif principal».
Il a dit
«Ce livre est en quelque sorte une expression de colère. Je n'ai pas pu me résoudre à considérer que la vie de ces Malgaches n'a commencé que dans les cales de la frégate. [...] Je me suis posé la question de leur vie d'avant. La question m'est apparue d'autant plus pertinente que la société qu'ils ont réussi à construire, construire pour survivre sur l'îlot désertique, n'a pu être possible que parce qu'ils possédaient chacun, individuellement, des ressources personnelles. C'est ainsi que j'ai cherché à rendre à ces esclaves leur pleine humanité et leur donner à chacun un nom. Seuls les marins français en avaient sur le bateau. (...) Je n'ai pas écrit non plus un brûlot anticolonialiste, même si les faits parlent d'eux-mêmes.»