Le Fonds monétaire international (FMI) ne devrait pas jouer le rôle d'arbitre dans les discussions visant à déterminer quelles autres institutions financières multilatérales devraient bénéficier du statut de créancier privilégié. En effet, le FMI lui-même est un bénéficiaire direct de la politique de hiérarchie des créanciers.
Le statut de créancier privilégié donne la priorité au remboursement des prêts lorsque l'emprunteur rencontre des difficultés financières. Concrètement, ces créanciers privilégiés n'ont pas de prêts non performants dans leurs livres. Cela leur permet de préserver leurs canaux de financement à faible coût. À l'inverse, les créanciers non privilégiés sont exposés à un risque élevé et supportent des coûts d'emprunt élevés.
Les événements ayant conduit Fitch Ratings à dégrader la note en janvier 2026 de la Banque africaine d'import-export (Afreximbank) et à retirer ses notations illustrent ce conflit du FMI.
Fitch a agi sur la base d'une déclaration du FMI selon laquelle Afreximbank n'avait pas été traitée comme un créancier privilégié lors de la finalisation de la restructuration de la dette du Ghana.
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L'effet de cette déclaration a été de semer le doute sur le statut de créancier privilégié d'Afreximbank, auquel elle a droit par convention et par l'intermédiaire de ses actionnaires.
L'interprétation du FMI était que l'accord entre le Ghana et Afreximbank était conforme au principe de comparabilité de traitement dans le cadre du comité des créanciers officiels. Ces créanciers sont des États, des agences publiques ou des organisations internationales comme le FMI et la Banque mondiale. La comparabilité de traitement est le principe selon lequel un pays débiteur doit restructurer l'ensemble de sa dette extérieure dans des conditions similaires entre ses différents créanciers. Ce principe vise à garantir l'équité et le partage équitable des pertes entre tous les créancier lorsqu'un pays fait défaut.
Le comité des créanciers officiels a été constitué conformément au Cadre commun du G20 pour le traitement de la dette. Ce cadre a été créé par le G20 pour permettre aux pays à faible revenu confrontés à des difficultés financières de restructurer leurs dettes, en collaboration avec leurs créanciers.
Sur la base de mes travaux sur les agences de notation et les pays africains, j'affirme que la déclaration du FMI concernant Afreximbank n'aurait pas dû être considérée comme un fait établi. De plus, aucune tentative n'a été faite pour vérifier les termes de l'accord entre le Ghana et d'Afreximbank. Fitch a admis dans son rapport de notation qu'elle ne disposait pas des détails de ces conditions de prêt.
Et sur la base du même accord entre le Ghana et Afreximbank, GCR, une filiale de Moody's, a adopté une position différente. Elle a confirmé les notes d'Afreximbank plus ou moins similaires à l'échelle mondiale. Mieux, GCR a révisé la note de la banque de « sous surveillance évolutive » à « stable », estimant que le statut de créancier privilégié d'Afreximbank était solide.
Malgré ces divergences d'interprétation de l'accord entre Afreximbank et le Ghana, la déclaration du FMI a déclenché une réaction en chaîne. Fitch Ratings a d'abord abaissé la note de la banque, puis l'a finalement retirée.
Au-delà du jargon technique de la restructuration de la dette se cache une réalité plus profonde et plus troublante. Le FMI n'est pas un arbitre neutre dans les discussions relatives au statut de créancier privilégié. Il est lui-même un bénéficiaire direct de la hiérarchie des créanciers qu'il s'efforce de maintenir.
Accord entre le Ghana et Afreximbank
En décembre 2025, Afreximbank et le Ghana ont annoncé qu'ils étaient parvenus à un accord sur une facilité de 750 millions de dollars américains.
Les détails de l'accord n'ont pas été divulgués. Mais le Ghana et Afreximbank ont exprimé leur satisfaction.
Le statut de créancier privilégié d'Afreximbank n'est pas seulement une question de convention. Il est accordé à la banque par ses actionnaires membres.
Si le Ghana avait traité la facilité de crédit d'Afreximbank comme un prêt commercial, il l'aurait inclus les autres créanciers privés dans la restructuration. Les détenteurs d'euro-obligations, par exemple, ont accepté une réduction nominale de 37 % de la valeur de ce qu'ils avaient prêté au Ghana.
Le préjugé « petites institutions multilatérales »
L'affaire Ghana-Afreximbank illustre bien les conflits d'intérêts auxquels sont confrontées les institutions de Bretton Woods - le FMI et le Groupe de la Banque mondiale - lorsqu'elles s'engagent dans des questions de financement mondial. Ce conflit d'intérêts est au coeur des principaux défis qui minent la gouvernance financière mondiale.
Le FMI, en collaboration avec le Club de Paris (un groupe informel de créanciers officiels), traite depuis longtemps les institutions financières multilatérales africaines telles qu'Afreximbank comme des entités de second rang.
Leurs économistes associés les accusent de « compliquer les restructurations de dette en revendiquant un statut de créanciers privilégiés ». Les analystes ont également qualifié de manière péjorative les banques multilatérales africaines de « petites institutions multilatérales » ("baby multilateral" en anglais) par opposition à la taille du FMI et de la Banque mondiale.
Ils se sont fermement opposés à l'idée que les institutions multilatérales africaines devraient se voir accorder un statut égal à celui de la Banque mondiale ou du FMI, ou même qu'elles devraient être autorisées à utiliser le terme « banques multilatérales » de développement.
Or, on peut soutenir l'inverse. Les petites institutions multilatérales ont davantage besoin du statut de créancier privilégié que les institutions de Bretton Woods. En effet, ce statut constitue un avantage stratégique.
L'argument des prêts concessionnels est erroné
Le FMI justifie souvent son refus d'accorder ce statut aux banques en avançant un argument qui semble convaincant à première vue. Selon lui, ce statut devrait être réservé aux institutions qui prêtent à des conditions très concessionnelles : longues maturités et taux d'intérêt bas.
Selon cette logique, les institutions multilatérales africaines n'y auraient pas droit car elles prêtent à des taux d'intérêt légèrement plus élevés que les grandes institutions telles que la Banque mondiale et le FMI. Mais cet argument est fondamentalement erroné pour deux raisons.
Premièrement, le statut de créancier privilégié n'est pas une récompense pour la concessionnalité (des conditions de prêt plus favorables par rapport aux prêteurs commerciaux). C'est une nécessité fonctionnelle pour tout créancier multilatéral qui doit réinvestir ses fonds dans plusieurs pays. La fonction d'une banque multilatérale de développement est d'assumer le risque collectif afin que ses membres n'aient pas à le faire. Ce qui compte, ce n'est pas la taille ou les conditions de prêt, mais la crédibilité et le rôle de développement.
Deuxièmement, si le FMI souhaitait véritablement que les institutions multilatérales africaines se développent et prêtent à des taux plus concessionnels, il aurait soutenu leur accès aux ressources. Par exemple, lors de la réallocation en 2021 de droits de tirage spéciaux, le FMI a limité ces fonds inutilisés qui avaient été proposés pour être réaffectés aux institutions financières multilatérales africaines.
Les droits de tirage spéciaux ne constituent pas une monnaie et tirent leur valeur d'un panier de devises comprenant le dollar américain, l'euro, le renminbi chinois, le yen japonais et la livre sterling britannique.
Sur les 650 milliards de dollars de droits de tirage spéciaux disponibles, seulement 15 milliards de dollars ont été autorisés à être alloués à l'ensemble des banques multilatérales de développement. La Banque africaine de développement a été la seule institution financière multilatérale africaine à en bénéficier.
L'argument était technique, mais ses effets étaient politiques. Il s'agissait d'empêcher les institutions africaines de se développer et de les maintenir en position de dépendance. Ensuite, invoquer leur petite taille comme raison pour leur refuser un statut égal. Ce n'est pas de la neutralité, mais une forme de contrôle d'accès.
Ce qui doit changer
Le FMI exige que les institutions multilatérales africaines prouvent leur solvabilité sans bénéficier du statut de créancier privilégié. Pourtant, le FMI lui-même verrait probablement sa propre notation de crédit abaissée s'il était traité comme un créancier ordinaire. Le FMI jouit du statut de créancier privilégié non pas parce qu'il est le plus grand ou le plus concessionnel, mais parce que le système a été conçu pour le protéger. Il ne peut donc pas juger de manière crédible si d'autres le méritent.
Cela doit changer de la manière suivante.
Premièrement, l'architecture financière mondiale doit aborder avec neutralité les problèmes légitimes qui touchent les pays en développement et leurs institutions. Les créanciers devraient établir des critères clairs, transparents et cohérents pour le statut de créancier privilégié. De tels critères doivent s'appliquer de manière égale à tous les prêteurs multilatéraux à travers le monde.
Deuxièmement, les agences de notation doivent cesser de considérer les déclarations du FMI comme présumées exactes. En particulier, lorsque le FMI a un intérêt direct dans le dossier.
Enfin, les gouvernements africains et leurs banques multilatérales doivent collectivement remettre en cause le discours sur les « petites institutions multilatérales ». Cela passe non pas par une quête de reconnaissance, mais en mettant en place des mécanismes alternatifs.
Si cela ne change pas, l'architecture financière mondiale restera un système à deux vitesses, avec la Banque mondiale, le FMI et leurs partenaires au sommet, et les institutions dirigées par l'Afrique en bas de l'échelle.