Il est le dernier monarque absolu du continent et fête le 25 avril 2026 le quarantième anniversaire de son couronnement. Il est à la tête d'un pays sans façade maritime, dont la superficie représente à peu près 1,5 fois l'Île-de-France, connu jusqu'en 2018 sous son nom colonial de Swaziland et désormais appelé Eswatini, « le pays des Swazis ».
25 avril 1986. Le prince Makhosetive Dlamini a 18 ans. En tenue traditionnelle, arborant une grande coiffe de plumes noires et rouges, il devient, lors de ce couronnement, Mswati III. Il succède à son père, le roi Sobhuza II, mort quatre ans auparavant après un règne de 82 ans, l'un des plus longs de l'histoire.
Mswati III prend officiellement les rênes de ce qui s'appelait, encore à l'époque, le Swaziland, un petit pays d'un peu plus d'un million d'habitants aux collines verdoyantes, coincé entre l'Afrique du Sud et le Mozambique. Cet État doit sa formation au rapprochement, à la fin du XIXème siècle, du roi Mswati II avec la couronne d'Angleterre, en vue de résister aux raids des Zoulous. Les colons finissent par imposer un protectorat au XXème siècle et le territoire n'est finalement jamais rattaché à Pretoria, alors que ce voisin se tourne vers un régime d'apartheid.
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En devenant le « ngwenyama », soit le lion, titre octroyé au roi de l'Eswatini, Mswati III hérite d'une monarchie absolue façonnée par son père, qui gouvernait par décret depuis la loi de 1973. Ce texte, qui abroge la Constitution inspirée du modèle britannique au moment de l'indépendance en 1968, concentre les pouvoirs politique, législatif et judiciaire entre les mains du monarque, tout en interdisant les partis politiques.
Tradition et pouvoir à l'épreuve du temps
Formé dans une école privée anglaise, Mswati III est l'un des plus jeunes fils de Sobhuza II. Sa mère, Ntfombi, qui a assuré la régence à la mort de son mari après des disputes internes, continue de jouer un rôle important auprès de lui, puisqu'elle occupe un statut central dans la tradition Swazi en étant l'autorité spirituelle du pays.
L'accession au trône du nouveau souverain est marquée par des manifestations de la part de mouvements d'opposition, en vue d'obtenir des réformes démocratiques. Des séries de consultations mènent à la rédaction d'une nouvelle Constitution en 2005, qui, selon les critiques du régime, remodèle le système pour servir le pouvoir royal. L'architecture institutionnelle centrée autour du monarque est préservée, avec les prérogatives de nomination du Premier Ministre, un Parlement subordonné à son autorité, et une influence directe sur la justice. Si le texte consacre la liberté d'association, les partis politiques ne sont toujours pas reconnus et la continuation du système du Tinkhundla impose que ce soit des individus, sur la base de leurs mérites, qui puissent se présenter dans des circonscriptions locales.
Plus discret et distant que son père, Mswati III navigue « entre la continuité et l'adaptation » estime Bakhombisile Dlamini, enseignante au sein du département des études politiques et administratives de l'université d'Eswatini. « Il s'agit pour lui de préserver la continuité des traditions de son peuple, ainsi que la pérennité de notre culture et de notre mode de vie ; mais, dans le même temps, le roi a dû gouverner dans un monde en pleine modernisation, en rupture avec celui dans lequel régnaient ses ancêtres. »
Depuis son palais de Lozitha, le souverain se pose en garant des coutumes. Polygame, il a épousé une quinzaine de femmes. Il continue de présider des cérémonies comme l'Umhlanga, la danse des roseaux, lors de laquelle il est en droit de choisir une épouse parmi les jeunes vierges présentées. En 2018, il décide unilatéralement, à l'occasion des 50 ans de l'indépendance, que cet Etat doit retrouver un nom africain : ce sera désormais l'Eswatini, la « terre des Swazis ».
En termes d'adaptation, il a dû développer une stratégie face à l'épidémie de VIH, le pays étant l'un des plus touchés au monde, avec environ une personne sur quatre infectée. Après des réponses initiales controversées, notamment une campagne de promotion de l'abstinence, l'Eswatini a progressivement renforcé ses politiques de dépistage et de traitement, lui permettant d'être parmi les premiers à atteindre l'objectif de l'ONUSIDA de voir 95 % des personnes vivant avec le virus connaître leur statut, 95 % d'entre elles être sous traitement, et 95 % de celles-ci avoir une charge virale indétectable.
Rolls-Royces et répression
Récemment, Mswati III a dû faire face à de nouveaux mouvements de contestation de la monarchie absolue, avec notamment une vague de manifestations à partir de juin 2021, dont la répression a fait des dizaines de morts selon les associations de défense des droits humains. Au quotidien, la liberté d'expression est loin d'être assurée, comme en a fait l'expérience l'avocat pro-démocratie, Thulani Maseko, tué par balles en février 2023. L'ONG Freedom House octroie d'ailleurs au pays un score de 17/100 dans son dernier rapport sur la liberté dans le monde, ce qui le classe parmi les plus mauvais élèves. Et le gouvernement « continue à instrumentaliser le système judiciaire en emprisonnant des militants pro-démocratie » d'après Human Rights Watch.
Ce qui fait dire au militant Velaphi Mambay que le roi « préside une nation en détresse -- minée par la répression et les inégalités », ainsi qu'il l'écrit dans un éditorial. Le train de vie du dirigeant, et notamment sa flotte de véhicules de luxe et de jets privés, est régulièrement critiqué, alors que plus de la moitié de la population vit sous le seuil national de pauvreté d'après le FMI. Son budget annuel, financé avec l'argent public, était estimé en 2014 à 50 millions de dollars selon Forbes, et augmente régulièrement. De plus, l'enquête « Swazi Secrets » a révélé des flux financiers suspects transitant par le pays, avec certains individus liés aux cercles du pouvoir royal. « Sous son règne, le Swaziland est devenu un domaine privé pour la famille royale » conclut Velaphi Mambay.
À 58 ans, Mswati III aurait dû célébrer les 40 ans de son règne aux côtés du président Lai Ching-te de Taiwan. Le déplacement a dû être reporté, faute d'autorisation de survol par d'autres pays selon la présidence taïwanaise, mais il illustre les affinités du souverain suprême avec l'île du Pacifique, puisque hormis le Somaliland, l'Eswatini est le dernier Etat du continent africain à toujours reconnaître officiellement la République de Chine de Taipei. Un choix arbitraire, qui reflète une diplomatie dépendante du bon vouloir du monarque, à l'image de cet accord opaque signé l'année dernière avec l'administration Trump, dans le but de recevoir et emprisonner des déportés des États-Unis contre rétribution.