Cameroun: Le Pr Aba'a Oyono traîne la sûreté nationale devant le tribunal militaire

Une quinzaine d'hommes cagoulés, armés, en civil. Un universitaire arraché à sa famille. Une plainte déposée le 23 avril 2026 devant le Tribunal militaire de Yaoundé. L'affaire Aba'a Oyono ébranle l'État camerounais.

Un enlèvement en plein Yaoundé

Le samedi 25 octobre 2025, la résidence du Professeur Jean Calvin Aba'a Oyono est encerclée à l'aube. Les hommes qui se présentent ne sont pas des agents en uniforme. Ce sont une quinzaine d'individus cagoulés, armés, habillés en civil.

Le signal radio qui scelle l'opération donne le ton : "L'oiseau rare est là." L'universitaire tente d'exiger un mandat. Il est jeté dans une Pajero noire, sous les yeux de son épouse et de ses enfants. L' arrestation arbitraire est consommée.

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Torture et humiliation : le récit du trajet

Durant le trajet vers le SED (Secrétariat d'État à la Défense) , le Professeur subit ce qu'il décrit lui-même comme un supplice. Les faits consignés dans la plainte sont précis et accablants.

Coups de poing, coups de pied, étranglements répétés alors qu'il est menotté. Un tissu sans perforation lui est plaqué sur le visage. Il frôle l'asphyxie pendant que le chauffeur joue avec l'accélérateur pour le déstabiliser physiquement.

La sentence politique tombe, prononcée par le chauffeur lui-même : "Vous n'aurez plus l'occasion d'insulter Paul Biya à la télé. C'est terminé pour vous." L'objectif de l'opération ne fait plus de doute.

L'arbitraire institutionnel en pleine lumière

Une fois dans les bureaux du Service Central des Recherches Judiciaires, le Pr Aba'a Oyono invoque la Constitution pour protéger ses communications privées. La réponse du Lieutenant-colonel Biallo Dieudonné est sans détour : "Je suis le seul à poser des questions dans mon bureau."

La plainte déposée devant le Tribunal militaire de Yaoundé dénonce une "forfaiture juridique" impliquant plusieurs corps d'élite : la DGRE, la Gendarmerie, la Sûreté nationale. Le document désigne nommément le Commissaire de l'aéroport de Garoua comme complice actif. Ce n'est pas un incident isolé. C'est une chaîne de commandement.

Les chefs d'accusation

Le Professeur ne réclame pas seulement réparation. Il exige que justice soit rendue contre le Sieur Jean Apôtre Le Nye et ses complices. Les chefs d'inculpation retenus dans la plainte sont lourds : arrestation et séquestration aggravées, abus de fonction, rébellion aggravée, menaces sous conditions.

Le dossier est désormais sur le bureau du Commissaire du gouvernement. L'arrestation arbitraire d'un intellectuel par des agents de l'État, documentée et portée en justice, ouvre une procédure sans précédent récent au Cameroun.

Enjeux : impunité sous examen

Cette affaire place les services de sécurité camerounais sous pression judiciaire directe. Si le Tribunal militaire instruit sérieusement la plainte, plusieurs officiers supérieurs pourraient être mis en cause . Le délégué régional de la Sûreté nationale du Nord est explicitement visé.

Le dossier pose une question structurelle. Le Cameroun peut-il maintenir une culture d'impunité pour ses forces de sécurité face à une documentation croissante des abus ? Les organisations de défense des droits humains, africaines et internationales, observent. Un précédent judiciaire ici modifierait durablement l'équilibre entre État et libertés individuelles.

Quand un professeur d'université peut être enlevé à son domicile, torturé dans un véhicule officiel et menacé de mort pour ses prises de parole publiques, la question n'est plus seulement juridique. Elle est politique, morale et institutionnelle. Le Tribunal militaire de Yaoundé va-t-il instruire cette affaire jusqu'au bout ou le dossier Aba'a Oyono disparaîtra-t-il dans les limbes d'un système que la plainte elle-même accuse ?

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