Ile Maurice: Lecture à l'épreuve du numérique - Entre mutation des habitudes et urgence de transmission

En janvier, le ministre de l'Éducation, Mahend Gungapersad, lançait un appel aux parents : encourager les jeunes à lire davantage et limiter leur dépendance aux écrans. Selon lui, développer le goût de la lecture dès le plus jeune âge reste essentiel pour stimuler l'imagination, la concentration et la créativité des enfants. Un message qui prend tout son sens dans un contexte où les habitudes évoluent rapidement sous l'influence du numérique et encore davantage lors de la Journée mondiale du livre, célébrée le 23 avril.

Une récente étude menée en France révèle que les jeunes passent aujourd'hui jusqu'à dix fois plus de temps sur leurs écrans qu'à lire des livres. Dans ce nouveau paysage, les bandes dessinées, notamment les mangas, séduisent davantage que les romans. Mais cette tendance ne concerne pas uniquement les jeunes : les adultes aussi semblent délaisser progressivement la lecture, qu'il s'agit de livres ou de journaux.

Pour Natacha, mère de deux enfants, la réalité économique pèse lourd. «Un parent ne peut pas offrir chaque semaine un livre à son enfant, sachant qu'un ouvrage coûte entre Rs 400 et Rs 500», explique-t-elle. Face à la hausse du coût de la vie, les priorités changent. Plusieurs témoignages recueillis dans la rubrique Press People de l'express confirment également une baisse de l'achat de journaux et du temps consacré à la lecture. « Les gens sont souvent sur leur téléphone, mais pas forcément pour lire en profondeur. Ils consomment surtout de courtes informations », observe l'un des revendeurs de journaux.

Une lecture transformée, mais toujours présente

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Faut-il pour autant parler d'un désintérêt total pour la lecture ? Question posée en cette Journée mondiale du livre. Pour Angkush Poonye, éducateur et écrivain, la réalité est plus nuancée. «Les jeunes lisent tous les jours, mais la nature de leur lecture a changé », affirme-t-il. Messages, commentaires, contenus sur les réseaux sociaux : la lecture est désormais fragmentée et rapide. Ce changement a cependant des effets notables. La lecture approfondie - romans, essais ou textes longs-recule. « Beaucoup d'élèves ont du mal à maintenir leur attention sur des longues œuvres », constate-t-il. Cette évolution peut affecter le vocabulaire, l'esprit critique et la capacité à analyser des idées complexes.

Pour autant, l'intérêt pour la lecture n'a pas disparu. Lorsqu'on propose aux jeunes des contenus adaptés à leurs goûts, qu'ils soient numériques ou imprimés, ils répondent positivement. Le défi consiste donc à adapter les méthodes pédagogiques, en conciliant supports traditionnels et modernes, tout en développant une lecture critique.

Un constat partagé par Gheerishsing Gopaul, président de la Mauritius Library Association. «La lecture se fait différemment aujourd'hui. Il y a une baisse dans la manière de lire correctement», souligne-t-il. Avec les nouvelles technologies, jeunes et adultes passent davantage de temps sur les réseaux sociaux, au détriment d'une lecture plus structurée. Selon lui, la lecture reste essentielle à la réussite académique, mais elle est souvent perçue comme une obligation plutôt qu'un plaisir. «Lire pour apprendre est valorisé, mais lire pour le plaisir ou développer la créativité devient secondaire », regrette-t-il.

Raviver l'intérêt : des pistes concrètes

Face à ce constat, plusieurs pistes émergent pour redonner goût à la lecture. Pour Angkush Poonye, il est essentiel de proposer des contenus variés : romans contemporains, bandes dessinées, mangas ou récits numériques. Offrir un choix permet aux jeunes de se sentir concernés et renforce leur motivation.

Le numérique peut également être un allié. Applications de lecture, livres audio ou plateformes interactives rendent la lecture plus accessible. Encourager les élèves à partager leurs impressions via des blogs ou des forums peut aussi renforcer leur engagement. L'instauration de moments dédiés à la lecture, comme le « quart d'heure lecture » en classe, permet de créer une routine. Les clubs de lecture et les discussions en groupe donnent une dimension sociale à cette pratique. Les rencontres avec des auteurs ou les ateliers d'écriture contribuent aussi à rendre la lecture plus vivante.

De son côté, Gheerishsing Gopaul insiste sur les conséquences concrètes du recul de la lecture. Les rapports d'examinateurs font souvent état d'un vocabulaire limité et de difficultés d'expression chez les élèves. L'usage des abréviations et du langage informel, issus des échanges numériques, se retrouve parfois jusque dans les copies d'examen. Il évoque également un rapport de la Banque mondiale publié en 2021, qui signalait une baisse préoccupante du niveau de lecture à Maurice. Pour lui, la solution passe par une discipline collective et un engagement dès le plus jeune âge. « Tout commence à la maison. Si les enfants voient leurs proches constamment sur les écrans, ils feront de même», souligne-t-il.

Une responsabilité partagée

Relancer la lecture nécessite une mobilisation de plusieurs acteurs. Les écoles doivent aller au-delà de la lecture obligatoire en proposant des approches plus engageantes : laisser les élèves choisir leurs livres, intégrer différents formats et favoriser les échanges, soutient Angkush Poonye. Les librairies jouent un rôle clé de médiation culturelle. En organisant des événements et en proposant des espaces accueillants, elles peuvent rendre le livre plus attractif. Les auteurs, quant à eux, peuvent se rapprocher de leur public en utilisant les réseaux sociaux et en abordant des thèmes actuels.

Enfin, Gheerishsing Gopaul appelle à un soutien accru des institutions. Il souligne le manque de bibliothèques dans certaines écoles primaires et la nécessité d'investir davantage dans les infrastructures et les ressources humaines. Le développement d'activités communautaires autour de la lecture est également essentiel.

Dans un monde en mutation, il ne s'agit pas d'opposer lecture traditionnelle et numérique, mais de les concilier. L'enjeu est de construire une relation durable avec le livre afin de préserver son rôle fondamental dans le développement intellectuel et culturel de la société.

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