Cote d'Ivoire: Littérature/Jean-Louis Menann-Kouamé - « Le Président Houphouët-Boigny demeure une figure exceptionnelle, mais il n'était pas seul... »

Le banquier Jean-Louis Menann-Kouamé a achevé l'écriture de son premier livre consacré aux « pères fondateurs » de la Côte d'Ivoire moderne. En attendant le Salon international du livre d'Abidjan (Sila 2026) qui s'ouvre le 28 avril, pendant lequel il compte présenter officiellement son oeuvre, l'auteur nous en donne la quintessence dans cet entretien.

Votre première oeuvre littéraire que vous prévoyez lancer pendant le Sila 2026 ramène aux sources de la naissance de la Côte d'Ivoire moderne. Pourquoi était-il important pour vous de revenir aux fondements de la nation ?

Je suis profondément intéressé par l'histoire et plus particulièrement par celle de la Côte d'Ivoire. En m'y plongeant, j'ai constaté que l'abondance de témoignages écrits sur la personne et les actions du Président Félix Houphouët-Boigny laissaient peu d'espace à celles et ceux qui l'ont accompagné, quant aux divers rôles joués pour l'accession du pays à l'indépendance et à la fondation de notre Etat. Or, ces personnalités ont largement contribué au bilan globalement positif qu'on lui reconnaît pendant cette période.

Suivez-nous sur WhatsApp | LinkedIn pour les derniers titres

Je me suis donc lancé un défi : retrouver leurs traces afin d'immortaliser ces figures ayant participé, aux côtés d'Houphouët-Boigny, à cette aventure collective, et dresser pour chacune d'elle un portrait synthétique. L'ouvrage est intitulé : « Aux sources de la République de Côte d'Ivoire - Portraits et oeuvres des Pères fondateurs ». L'objectif est de faire connaître leur parcours, leurs oeuvres, ainsi que leur contribution à la lutte pour l'indépendance et aux premières heures de la Côte d'Ivoire indépendante.

À cette époque, les responsabilités étaient immenses ; il fallait bâtir un État en posant des bases solides, avec des hommes et des femmes de grande qualité. Le président Houphouët-Boigny a eu la chance de bien s'entourer, et cela mérite d'être su.

Il est accepté de tous que la Côte d'Ivoire a un Père fondateur en la personne du Président Félix Houphouët-Boigny. Mais vous, vous parlez des "Pères fondateurs". N'est-ce pas assez osé ?

Je ne vois aucun risque à porter un regard différent sur l'histoire. Le véritable manquement serait de la travestir. Dans d'autres contextes, notamment aux États-Unis, la notion de « Pères fondateurs » est pleinement assumée. Mon approche repose sur un parti pris clair : considérer comme « Pères fondateurs » celles et ceux qui ont contribué à la lutte pour l'indépendance, occupé les premières fonctions législatives, exécutives et diplomatiques, ou encore joué un rôle déterminant sans pour autant exercer une fonction officielle.

Le Président Houphouët-Boigny demeure une figure exceptionnelle, un véritable don pour la Côte d'Ivoire. Mais il n'était pas seul. Mettre en lumière celles et ceux qui l'ont accompagné, en occupant les premiers rôles cités entre 1944, date de création du Syndicat agricole africain, et janvier 1961 où ont eu lieu d'importantes nominations post indépendance, permet de restituer une vérité historique plus complète et plus juste.

Y a-t-il un impact précis que vous recherchez avec cette approche ?

Il s'agit de rappeler une évidence : derrière un grand homme, il y a toujours des femmes et des hommes de grande valeur qui jouent une partition majeure. Dan mon métier, en tant que dirigeant, je mets en avant la qualité des équipes qui m'entourent. De la même manière, ce travail vise à montrer que la construction de la Côte d'Ivoire est le fruit d'un effort collectif.

En menant mes recherches, j'ai découvert des personnalités remarquables, souvent méconnues, qui se sont sacrifiées pour le pays. Elles méritent d'être connues et reconnues. Leurs oeuvres et leurs parcours peuvent et doivent nous inspirer. Rien de plus que ça.

Comment est née l'idée du livre ?

L'idée remonte aux années 2010, mais elle a véritablement pris forme à la fin de cette décennie-là. Un événement a été déterminant : en 2018, j'avais prévu de rencontrer le ministre Jean Konan Banny, que je considérais comme une source majeure d'informations. L'annonce de son décès m'a fait prendre conscience de l'urgence de raconter ces personnalités. Le soir même, je me suis enfermé dans mon bureau et j'ai commencé à écrire. J'ai compris que perdre le temps pouvait me priver définitivement de témoignages précieux.

Combien de temps a duré ce travail ?

Il m'a fallu huit années pour réaliser ce premier Tome. Ce délai s'explique notamment par deux événements majeurs : la pandémie de Covid-19 qui a limité mes déplacements et les rencontres, et le lancement d'Orange Bank Africa, en 2020, qui a exigé une forte mobilisation de ma part. Par la suite, j'ai repris le travail en m'imposant une organisation rigoureuse, permettant de concilier ma vie professionnelle très chargée et ce projet littéraire. J'ai ainsi utilisé une partie importante de mon temps libre à multiplier les interviews et les recherches documentaires.

Que contient ce premier Tome ?

Le projet global porte sur environ 200 personnalités. Mais, ce premier Tome en présente 30. Les prochains volumes nécessiteront encore des recherches, même si la méthodologie est désormais bien maîtrisée, ce qui devrait accélérer le processus. Ce livre s'adresse à trois publics. D'abord aux aînés, c'est-à-dire à ceux qui ont été des témoins directs de l'indépendance et de toute l'oeuvre du Président Houphouët-Boigny. Nos parents y retrouveront des figures familières.

Ensuite aux adultes d'aujourd'hui, qui pourront mieux comprendre la trajectoire de leur pays incarnée par des hommes et des femmes d'exceptions. Enfin aux plus jeunes, qui découvriront les racines de la Côte d'Ivoire.

Avez-vous rencontré des témoins directs ?

Oui. Au moment de mes recherches, deux personnalités étaient encore en vie : Lambert Amon-Tanoh, que j'ai rencontré peu de temps avant son décès. Je me souviens d'un moment de partage précieux. Puis, le ministre Camille Alliali, qui aura 100 ans en novembre prochain. Je n'ai pas encore pu le rencontrer, mais j'ai échangé avec les membres de sa famille qui m'ont facilité l'accès à sa biographie, utile à mon travail. Ils ont apprécié que je les qualifie de "Pères fondateurs". J'aurai d'ailleurs le privilège d'offrir mon livre au ministre Camille Alliali.

Ces personnalités que vous décrivez étaient-elles toutes des compagnons du Président Houphouët-Boigny ?

Oui. De par leurs responsabilités et leur engagement, elles étaient toutes connues et ont côtoyé le Président Félix Houphouët-Boigny.

Comment les familles des personnalités décédées ont accueilli votre démarche ?

Très favorablement. Toutes les familles contactées ont accepté de collaborer. Elles ont partagé des informations, parfois rectifié certains éléments, et contribué à enrichir les portraits. Je tiens à leur exprimer toute ma gratitude. Sans elles, ce travail n'aurait pas eu la même profondeur.

Votre travail couvre-t-il l'ensemble du territoire ?

Oui. Les personnalités étudiées proviennent de toutes les régions de la Côte d'Ivoire, ce qui reflète le caractère véritablement national du projet d'indépendance. Au Nord, on a Lamine Diabaté, Péléforo Gbon Coulibaly, Joseph Folquet. Au Centre, on a des figures comme M'Bahia Blé Kouadio, Zègbé Kouamé N'Guessan, Jean Konan Banny, Auguste Denise, Jean Delafosse, Camille Alliali et N'Dia Koffi Blaise. Au Sud vous avez, entre autres, Jean-Baptiste Mockey, Marcel Laubhouet, Lambert Amon-Tanoh, Usher Assouan, Joseph Salmon, Joseph Anoma, Goffry Kouassi Raymond, Alcide Kacou, Jacob Williams et Bernard Dadié.

Au Centre-ouest, on a Bissouma Tapé, Biaka Boda, Charles Donwahi, Ladji Sidibé et Lorougnon Guédé. Au Nord-ouest, j'ai parlé de Lamine Fadiga et à l'Est Koreki Mian, Appagny Tanoé. Enfin, deux Ivoiriens d'origine française ont eu également toute leur place : Léon Robert et Raymond Desclercs. Cette diversité montre bien que le projet de construction de la Côte d'Ivoire avait une dimension nationale, que lui conféraient des figures issues de toutes les régions.

Mes recherches m'ont conduit à la Fondation Félix Houphouët-Boigny de Yamoussoukro et aux Archives Nationales d'Outre-mer à Aix-en-Provence, en France, où sont conservés des documents précieux. J'étais émerveillé de les découvrir.

Une figure vous a-t-elle particulièrement marqué ?

Les 30 personnalités présentées dans ce premier Tome sont toutes exceptionnelles. Il serait réducteur d'en isoler une seule. Chacune a apporté une contribution unique à l'édifice national.

Quel regard portez-vous sur la Côte d'Ivoire aujourd'hui ?

En tant que citoyen, je constate que l'économie ivoirienne est bien orientée. Les indicateurs sont positifs et témoignent d'une dynamique encourageante. Toute oeuvre humaine étant perfectible, des efforts restent à faire, notamment sur le plan social et dans la nécessité de construire ensemble. La cohésion et le vivre-ensemble devraient continuer à être renforcés. Pour cela, les générations actuelles et à venir devraient s'inspirer de cette valeur forte, à savoir, rassembler au-delà des communautés, modèle qui a impulsé et nourrit l'action des pères fondateurs.

AllAfrica publie environ 600 articles par jour provenant de plus de 90 organes de presse et plus de 500 autres institutions et particuliers, représentant une diversité de positions sur tous les sujets. Nous publions aussi bien les informations et opinions de l'opposition que celles du gouvernement et leurs porte-paroles. Les pourvoyeurs d'informations, identifiés sur chaque article, gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. En effet AllAfrica n'a pas le droit de modifier ou de corriger leurs contenus.

Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica. Pour tous vos commentaires ou questions, contactez-nous ici.