Seule femme invitée au «Harvard Ministerial Leadership Forum» à Cambridge, qui réunit des ministres du monde autour du leadership transformationnel, Jyoti Jeetun a pris le temps de faire avec nous un tour d'horizon des actions qui dessinent ou renforcent les contours de la vision du gouvernement actuel en matière de planification économique.
Le 15 janvier 2026, l'arrêt Tiger Global a provoqué un choc dans l'industrie. Vous avez décrit une réponse en trois temps : calme, action discrète, résultat. Quelle a été la décision la plus difficile à prendre dans ces semaines d'incertitude, et qu'est-ce que cette crise vous a appris sur la manière de gérer un choc systémique ?
Le jugement Tiger Global a fait la une en Inde et dans la presse économique ailleurs. Nous en avons immédiatement mesuré la gravité. Ce secteur repose sur la stabilité et la confiance, toute perception de risque fait fuir les investisseurs. Et l'Inde est trop importante pour le secteur pour qu'on reste les bras croisés. À l'heure où notre économie est confrontée à des difficultés - recul de l'agriculture et du manufacturier, fragilité du tourisme - un coup porté aux services financiers aurait été catastrophique. Nous avons agi rapidement, avec détermination.
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Ce qui compte, ce ne sont pas les discours, mais les résultats. Nous sommes reconnaissants au Premier ministre Modi qui a été à l'écoute de l'appel du Premier ministre Ramgoolam et a walk the talk sur les liens qui unissent nos deux pays. J'ai traversé beaucoup de crises dans ma vie. Si vous ne gardez pas votre calme, vous n'avez ni clarté de pensée ni clarté de vision.
Crier haut et fort n'aurait fait qu'aggraver la panique. La leçon reste la même : garder son calme, se focaliser sur la résolution du problème, agir avec clarté et détermination. Et ne jamais accepter un non comme réponse.
Vous avez rencontré en février le secrétaire du «Department of Revenue» et le «Chairman» du Central Board of Direct Taxes (CBDT) à New Delhi. Ces réunions ont-elles été décisives dans l'obtention de la notification du 31 mars, ou la décision avait-elle déjà été prise en amont par les autorités indiennes ?
La diplomatie économique se construit brique par brique. J'ai rencontré de hauts responsables indiens pour exprimer nos vives préoccupations. Cela a posé les fondations. Notre Premier ministre a ensuite porté le dossier au plus haut niveau. Nous avons choisi d'être présents là où les décisions se prennent, car le Mauritius International Financial Centre (MIFC) mérite d'être défendu au plus haut niveau. Maurice ne se contente pas d'être une bonne juridiction, elle va chercher les résultats.
Vous avez présenté le 31 mars à l'Assemblée nationale l'«Anti-Money Laundering, Combating the Financing of Terrorism and Countering Proliferation Financing (Miscellaneous Provisions) Bill (No. III of 2026)», qui amende 24 lois existantes. C'est considérable. Quelle disposition vous tient le plus à coeur - celle que vous estimez la plus structurante pour l'avenir de la place financière ?
C'est l'un des ensembles de réformes les plus complets pour préserver la solidité, l'intégrité et la résilience de notre secteur des services financiers. Le monde change à vitesse grand V. Le crime financier aussi. Il devient plus sophistiqué, technologique, transfrontalier. Le statu quo n'est pas une option. Chaque amendement compte. Qu'il s'agisse d'élargir le Beneficial Ownership, d'introduire l'écocide (lire aussi p. 17) ou de renforcer les pouvoirs de la Financial Crimes Commission.
Chaque amendement a été travaillé en concertation. Nous devions assurer la conformité technique aux normes du Groupe d'action financière (GAFI) qui ont évolué. Combler les gaps identifiés dans le National Risk Assessment publié en 2025. Et surtout, démontrer l'efficacité car, avoir des lois ne suffit pas, il faut qu'elles fonctionnent.
Vous avez dit clairement que ceux qui parlent d'un retour de Maurice sur la liste grise du GAFI font de la «spéculation» ou de la «désinformation». Mais ces rumeurs circulent. D'où viennent-elles, selon vous ?
Certains, de bonne ou mauvaise foi, donnent l'impression que Maurice est déjà sur la liste grise parce que, pour eux, le gouvernement ne fait rien. C'est faux. Nous travaillons sans relâche depuis novembre 2024. Le Cabinet est régulièrement informé. Le National Risk Assessment était en retard depuis 2022, nous l'avons publié en mai 2025. Les modifications législatives ont suivi.
La stratégie AML/CFT (Anti-Money Laundering and Combating the Financing of Terrorism) aussi. Nous avons mis en place un comité interministériel, que je copréside avec l'Attorney General, pour un suivi au plus haut niveau. Je ne sais pas ce qui motive ces rumeurs. Ce que je sais, c'est que c'est ill-advised et irresponsable. Les services financiers représentent 12,4 % de notre PIB, emploient plus de 20 000 personnes, et sont le premier contributeur au Corporate tax.
Ce secteur repose sur la confiance. Tout ce qui est dit est relayé internationalement. Pourquoi crier au loup maintenant alors que l'évaluation ne commence qu'à mi-2027 et que les résultats ne seront connus qu'en 2028 ? Ignorance ou mauvaise intention, je ne sais pas. Mais le préjudice est immense. C'est peut-être un cas classique de give the dog a bad name to hang it. Il s'agit d'une question d'intérêt national. On serait en droit d'attendre plus de responsabilité. Même l'opposition s'est montrée plus constructive au Parlement.
L'évaluation mutuelle du groupe anti-blanchiment de l'Afrique orientale et australe (ESAAMLG) débutera en 2027. Où en est Maurice aujourd'hui, sur la question de l'efficacité réelle des dispositifs par opposition à la simple conformité technique ?
Nous devons démontrer le technical compliance - que nous avons les lois et systèmes pour lutter contre le crime financier - et l'effectiveness - qu'ils fonctionnent réellement. Onze Immediate Outcomes feront l'objet de l'évaluation. Il reste un an. Nous avons recruté un consultant international pour un Mock Evaluation. Un plan d'action est en place. Les responsables de 16 autorités compétentes sont mobilisés. Le National Committee, le Core Group, le comité interministériel... tous au travail. There is no place for complacency.
Le cabinet a approuvé vendredi dernier des mesures pour capter les flux liés à la crise au Moyen-Orient : redomiciliation en cinq jours ouvrables, attraction des «Variable Capital Companies», visa dédié aux professionnels des services financiers, nouvelle route d'accès à la résidence permanente pour les «Ultra High Net Worth Individuals». Ces mesures sont-elles suffisantes pour que Maurice se distingue réellement face à Dubaï, Singapour ou Genève, qui sont elles aussi en compétition pour les mêmes flux ?
Le conflit au Moyen-Orient redéfinit les flux de capitaux. Les perturbations créent des opportunités. Maurice se positionne pour les saisir. Nous avons établi la stratégie des services financiers 20252030. Avec le Financial Services Consultative Council (FSCC) que je préside, nous travaillons à son exécution. Dans un monde incertain, il faut être agile, agir vite et avec détermination. Dubaï et Singapour sont nos concurrents, mais ils jouent dans une autre catégorie en termes de sophistication. Nous progressons. Nous avons gagné huit places au GFCI (Ndlr, Global Financial Centres Index) en un an. Nous accueillons la première Africa Credit Rating Agency.
Nous renforçons notre visibilité en Inde, en Afrique, en Europe... Maurice a ses atouts uniques, forgés par des décennies d'expérience. Nous nous attaquons aux contraintes pour libérer notre potentiel et rejoindre l'élite des centres financiers mondiaux. L'avenir nous appartient. Nous devons rester concentrés sur l'exécution.
La fenêtre d'opportunité, ditesvous, «ne reste pas ouverte longtemps». Avez-vous déjà des signaux - demandes d'entreprises, de fonds, de professionnels - qui indiquent que Maurice est en train de capter une partie de ces flux ?
Si nous bougeons vite et efficacement, nous pouvons saisir l'opportunité. Dans un monde compétitif, si vous n'agissez pas, d'autres vous devancent et la fenêtre se ferme. Les retours du secteur témoignent d'un vif intérêt des investisseurs. Notre rôle : fournir les outils et créer un environnement propice. La balle est dans le camp des opérateurs maintenant. Il est trop tôt pour un bilan, mais le ministère a mis en place un mécanisme de suivi pour rester vigilant et proactif.
La stratégie sectorielle 2025-2030 repose sur cinq piliers, dont la diversification vers l'Afrique comme marché prioritaire. Où en est la mise en oeuvre de cette stratégie africaine, et quels sont les obstacles qui ralentissent encore son déploiement ?
L'Afrique, c'est un potentiel immense, du dynamisme démographique. Nous sommes nous-mêmes une nation africaine. Selon le FMI, 15 des 25 pays affichant des taux de croissance supérieurs à 6 % en 2025 se trouvaient en Afrique. La population du continent va doubler pour atteindre 3 milliards. C'est aussi un continent où il faut naviguer avec savoir-faire. C'est là que Maurice entre en jeu. Nous y sommes déjà présents. Le FSCC travaille sur la stratégie pour l'Afrique afin de renforcer ce dynamisme. Avec l'Economic Development Board, un plan marketing a été établi. La National Fintech Strategy, prête au lancement, sera aussi un outil clé.
Vous présidez le FSCC, la plateforme de concertation entre régulateurs et acteurs de l'industrie. Ce modèle de gouvernance partagée est-il réellement efficace, ou est-ce que certaines décisions difficiles - notamment en matière de conformité - finissent tout de même par être prises unilatéralement par le gouvernement ?
Ma philosophie, c'est d'écouter les parties prenantes. Elles sont sur le terrain jour après jour. Mais attention, consultation ne veut pas dire délégation de décision, ni partage de gouvernance. La consultation éclaire. La décision finale revient aux autorités et au gouvernement.
Vous participez au «Harvard Ministerial Leadership Forum» à Cambridge, un programme qui réunit des ministres du monde autour du leadership transformationnel. Quels enseignements espérez-vous en rapporter ?
C'est l'une des expériences les plus enrichissantes, inspirantes et stimulantes de ma carrière. Une vingtaine de ministres des Finances et de la Planification économique du monde entier participent, accompagnés de professeurs de Harvard. Chacun a un mentor d'anciens Premier ministres, présidents, ministres des Finances ou de la Planification économique... Je suis très privilégiée d'avoir reçu cette invitation. C'est une première pour un ministre mauricien, et la seule femme du groupe cette année.
Le programme de Harvard demande à chaque ministre de définir un «legacy goal» - un objectif transformationnel qu'il souhaite laisser comme héritage de son passage au gouvernement. Quel est le vôtre ?
Que Maurice devienne un pays à revenu élevé d'ici la fin de notre mandat. En tirant tout le monde vers le haut. Mesuré par comment on grandit, pas seulement combien. Concrètement trois benchmarks clairs. D'abord la prospérité. De 12 500 à 14 500 dollars de revenu par habitant. Ça veut dire une économie plus productive, de meilleurs emplois, plus de compétitivité. Ça ne tombe pas du ciel, ça se construit. Deuxièmement, l'inclusivité.
Ramener le coefficient de Gini (Ndlr, indicateur mesurant l'inégalité de répartition des revenus ou des richesses au sein d'une population) de 36 à un progrès clair et mesurable autour de 33-32. Des points qui font toute la différence entre une croissance qui enrichit quelques-uns et une croissance qui profite à tous. Personne ne doit être laissé pour compte. Et troisièmement, la durabilité. Réduire la dette publique en pourcentage du PIB, parce que, un succès économique qui n'est pas fiscalement responsable, n'est pas un succès mais plutôt une dette qu'on laisse à nos enfants.
Vous êtes en fonction depuis bientôt un an et demi. Quelle est la décision que vous regrettez de ne pas avoir prise plus tôt, et quelle est celle dont vous êtes le plus fière ?
Question complexe. Ma vie a toujours été tournée vers l'avant - avancer, et construire - dans le privé, à l'international, maintenant au gouvernement. On fait des choix, on l'assume, on continue. Les regrets demandent du temps pour regarder en arrière. Ce temps-là, je ne l'ai pas.
La décision dont je suis la plus fière ? Servir mon pays avec sincérité après avoir fait mes preuves ailleurs. Je suis reconnaissante d'être on the other side of the fence, là où les décisions se prennent pour changer la vie des citoyens. On reconstruit après des années de mauvaise gestion. On sème aujourd'hui. On récoltera plus tard. Ça demande de la patience, surtout dans un contexte mondial compliqué. Je suis convaincue de notre vision. Alors on continue avec sincérité, on fait de son mieux.
Vous mettez l'accent sur la planification économique. Comment se passe la campagne Vision 2050 sur le terrain ?
Vision 2050 s'inscrit dans cette logique de planification. Pendant très longtemps, on a enchaîné les projets de manière chaotique ou sinon il y a eu absence de projets là où il en fallait. Aujourd'hui, on doit éteindre le feu partout, l'eau, l'énergie, la population vieillissante, le social care aux personnes âgées qui fait défaut, la manque de main-d'oeuvre, la sécurité alimentaire, l'exportation en déclin et la dépréciation de la roupie qui en résulte avec l'effet direct sur le coût de la vie...bref, tout est à refaire. J'ai décidé d'une approche consultative et non top down.
Aujourd'hui, nous nous mobilisons à différents endroits stratégiques pour recueillir les attentes de la population. Citoyens, étudiants, CEOs, jeunes, moins jeunes, opérateurs économiques, planteurs, pécheurs, syndicalistes, ONG... tout le monde a l'opportunité de partager sa vision pour Maurice de demain. Les participants saluent unanimement cette initiative. Ils en voient l'importance et les mérites. Les discussions sont animées et franches. Cet engagement direct avec les citoyens me donne l'espoir pour l'avenir de notre pays contrairement à ce qui se dit sur les réseaux sociaux.
Vision 2050 n'est-elle pas qu'un exercice aspirationnel ? Comment équilibrer besoins à court terme et planification à long terme ?
Tous les exercices de vision comportent un élément d'aspiration mais conjugués avec les contraintes et opportunités. Nous faisons des consultations sectorielles pour comprendre ce qui est faisable et quel sont les moyens - financiers, ressources humaines, etc. - dont on aura besoin. Pour l'exécution, nous aurons le Plan national de développement 2035. Il donnera des étapes concrètes pour traduire la vision en action immédiate.
Gérer le court terme et planifier le long terme ne s'opposent pas. Chaque semaine, nous traitons les urgences en Cabinet. Le budget aussi. Vision 2050 donne une direction pour qu'on ne se retrouve pas comme un navire sans gouvernail. Vision 2050 ne remplace pas la gestion quotidienne des priorités. Certains parmi nous ne verrons certes pas la concrétisation de ces efforts. Mais pour que Maurice soit prêt à affronter 2050, il faut bien que quelqu'un commence le travail aujourd'hui.
Il faut planter l'arbre aujourd'hui pour qu'il rapporte des fruits et donne de l'ombre à nos enfants et petits-enfants.
- Cet arrêt confirme que le transfert indirect d'actifs situés en Inde est imposable, même si la transaction a lieu à l'étranger. Ce jugement ébranle la certitude fiscale offerte par le traité Inde-Maurice, renforçant le pouvoir des autorités fiscales indiennes sur les investissements étrangers.