Cette affaire des «12 sous», née d'un raisonnement avancé par le junior minister de Rezistans ek Alternativ (ReA), jette de l'essence sur le feu. Ainsi donc, si l'on divisait par deux les salaires des ministres, ministres délégués et députés, l'économie réalisée environ Rs 65 millions par an ne permettrait de faire baisser le prix du carburant que d'environ «12 sous» par litre. Conclusion avancée : une telle mesure serait insignifiante, donc inutile, selon ReA.
C'est sur cette base qu'est défendue une position pour le moins choquante : ne pas toucher aux salaires des élus, au motif que l'impact serait trop faible. Et c'est précisément là que réside le problème.
Cette démonstration, présentée comme du bon sens économique, rate complètement la nature du débat. Personne ne prétend sérieusement qu'une baisse des salaires ministériels résoudrait la question du carburant. Ce qui est en jeu, ce n'est pas une équation. C'est un principe.
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En balayant cette mesure comme «symbolique», on méprise ce qui fonde la légitimité politique : l'exemplarité. Dans une période où l'on demande à la population d'absorber la hausse du coût de la vie, refuser tout effort du côté des dirigeants - et le justifier par un calcul - revient à institutionnaliser une forme d'injustice.
Les «12 sous» ne sont donc pas un chiffre. Ils sont le révélateur d'une déconnexion. Il y a, dans cette affaire des «12 sous», quelque chose de plus grave qu'un mauvais calcul. Il y a une faute politique. Une faute morale. Presque une trahison.
Qui a demandé à un ministre de résoudre la crise du carburant en coupant son salaire ? Personne. Ce que réclament les Mauriciens, ce n'est pas une équation. C'est un signal. Une preuve. Une cohérence par rapport à la mesure sur la pension de vieillesse. Et c'est précisément là que le raisonnement de Kugan Parapen devient insupportable, voire indécent, surtout d'un junior minister, dont le rôle au sein des ministères demeure flou à bien des égards.
En ramenant le débat à une démonstration arithmétique - Rs 65 millions versus Rs 551 millions - le junior minister répond à une question qui n'existe pas. Il transforme une exigence politique en exercice de comptabilité. Comme si gouverner consistait à manier une calculette et non à incarner une ligne.
Le problème n'est pas les «12 sous». Le problème, c'est ce qu'ils révèlent. Ils révèlent une déconnexion profonde entre ceux qui décident et ceux qui subissent. Entre les salons feutrés du pouvoir et le coaltar brûlant de la rue. Entre l'économiste et l'homme ordinaire.
Car pour celui qui voit son panier de courses exploser, un «sou» n'est pas une unité marginale. C'est un symbole. C'est la mesure d'un effort partagé - ou refusé.
Dire que réduire les salaires des élus ne servirait «qu'à 12 sous», c'est passer à côté de l'essentiel : la politique n'est pas qu'une affaire d'efficacité, c'est une affaire de légitimité.
Une baisse de 50 % des salaires ministériels ne change peut-être rien au prix du litre. Mais elle change pas mal au contrat social. Elle dit : «Nous sommes avec vous.» Elle prouve que le capitaine accepte les mêmes rations que l'équipage en pleine tempête. Refuser ce geste au nom de son insignifiance budgétaire, c'est envoyer un message brutal : l'austérité, oui - mais pour les autres. Et c'est là que le discours devient dangereux.
Dans le même souffle, on nous parle de «justice fiscale», de nouvelles tranches d'imposition, d'efforts supplémentaires demandés à ceux qui gagnent plus. L'intention peut être défendable. Le raisonnement, lui, devient inaudible dès lors qu'il s'accompagne d'une protection implicite des privilèges du pouvoir. On ne peut pas demander à la classe moyenne de contribuer davantage tout en sanctuarisant le train de vie de l'État et de ceux, nombreux, qui se disputent les miettes du gâteau financé par vous et moi.
On ne peut pas prêcher l'effort collectif en continuant à rouler en berlines officielles, à cumuler avantages, gardes du corps et per diem, comme si la crise n'existait que pour les autres.
On ne peut pas - surtout - balayer d'un revers de main ce que l'on appelait hier, dans les rangs mêmes de ReA, une exigence fondamentale : la baisse des taxes indirectes, notamment sur les carburants, qui étranglent les plus modestes. Hier, c'était un combat. Aujourd'hui, c'est devenu un calcul !
Le pouvoir ne rend pas seulement aveugle. Il rend sourd. Sourd à la colère. Sourd aux symboles. Sourd à cette vérité élémentaire : la confiance ne se décrète pas, elle se construit. Et elle commence toujours par l'exemple. Le drame du «gauchiste» devenu ministre n'est pas d'avoir changé d'avis. C'est de croire que l'explication peut remplacer l'incarnation. Que la pédagogie économique suffit à combler le fossé entre gouvernants et gouvernés. C'est faux.
Sans exemplarité, toute réforme - même juste - sera perçue comme une spoliation. Sans geste fort, toute logique fiscale apparaîtra comme une rationalisation de l'injustice. À force de mépriser le «symbolique», on finit par perdre le réel. C'est dans cet écart - entre la calculette du ministre délégué et le portefeuille du citoyen - que naissent les colères qui emportent les gouvernements.
Les «12 sous» ne sont pas une erreur de calcul. Ils sont un symptôme. Celui d'un pouvoir qui, à force de vouloir avoir raison, finit par ne plus comprendre.
«L'économie est hantée par plus de sophismes que toute autre discipline», écrivait Henry Hazlitt, économiste et journaliste connu pour avoir popularisé les idées du libéralisme économique. Le problème n'est pas nouveau. Depuis Ptolémée et ses épicycles jusqu'à la phrénologie ou la psychanalyse freudienne, l'histoire est jalonnée de systèmes élégants... et faux. L'économie contemporaine n'échappe pas à ce travers. Elle se pare des habits de la science - équations, modèles, prévisions - mais repose souvent sur des hypothèses invérifiables sur le comportement humain. Adam Smith imaginait des individus rationnels maximisant leur intérêt. D'autres parlent d'«effet richesse» ou de «rigidité des salaires» comme de lois naturelles. Mais où sont les preuves ? Où est la falsifiabilité chère à Karl Popper ?
Le danger n'est pas théorique. Il est politique. Quand des économistes expliquent que l'inflation est nécessaire pour «ajuster» les salaires, ils habillent une réalité brutale : faire baisser les revenus sans le dire. Quand ils manipulent des modèles pour équilibrer des équations, ils oublient que «la carte n'est pas le territoire», comme le rappelait Keynes.
Le résultat ? Une discipline qui prétend décrire le réel mais qui, trop souvent, le simplifie jusqu'à le trahir. L'économie n'est pas une science exacte. C'est une grille de lecture. Une idéologie parfois. Un outil de pouvoir, souvent. Et lorsqu'elle devient cela, elle cesse d'éclairer les choix collectifs pour les justifier.
Nous ne vivons pas dans des équations. Nous vivons dans une société où les modèles économiques, sous couvert de rationalité, peuvent finir par légitimer un ordre profondément inégal presque féodal où quelques-uns théorisent pendant que les autres subissent.