Sénégal: Wouro Madihou, un village de Podor porté par son prestigieux passé

communiqué de presse

Wouro Madihou — Wouro Madihou, un village posé sur le Doué, un bras du fleuve Sénégal, à environ 8 km de Podor (nord), est connu pour avoir été rasé deux fois par le colonisateur français avant d'être reconstruit. Son aura actuel doit beaucoup à la Ziarra anuelle qu'il abrite depuis plus de trente ans qui entretient la mémoire de ce passé prestigieux.

Wouro Madihou, dont le fondateur s'était auto-proclamé Mahdi, comme le suggère le nom du village, enregistre chaque année le retour de beaucoup de ses fils éparpillés un peu partout à travers le Sénégal.

Ils reviennent au bercail assister à la Ziarra annuelle de la localité, l'occasion aussi de renouveler les liens avec Wouro Madihou, de nombreux familles originaires du village étant désormais installés dans d'autres cités religieuses du pays comme Thiénaba, Touba, Pire, Tivaouane, mais aussi à Ngaye, Yoff.

Sur l'axe Tarédji-Podor, Wouro Madihou est la destination finale de nombreux passagers du bus assurant ce trajet.

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Le village refuse du monde en ce jour de Ziarra annuelle dédiée à Thierno Hamet Bâ, son fondateur. Une tente bien décorée, des chaises et autres affiches jouxtant la grande mosquée attestent de l'importance de cette journée.

Des jeunes filles et garçons, membres du comité d'organisation, portent des t-shirt avec les lettres WM, référence au nom du village.

Ils sont préposés à l'accueil et à l'orientation des hôtes et autres fidèles venus assister à cet événement vieux de plus trente ans.

Dans la foule, on parle wolof et pulaar. Des différentes concessions, s'élève la fumée des cuisines et l'odeur des marmites fumantes.

Sous des tentes installées dans les cours de certaines maisons, des fidèles se reposent, discutent et répondent aux salutations des personnes venues leur souhaiter la bienvenue.

Ce village qui existe depuis les années 1800 se caractérise par une "histoire originale", selon l'enseignant et traditionnaliste Sidiki Sall, interlocuteur incontournable de toute personne désireuse de connaître l'histoire de cette localité située dans la commune de Guédé.

Des "gens dangereux" selon le colonisateur

Le fondateur de Wouro Madihou, Amadou Hammé Bâ, est un ancien pensionnaire de l'école coranique de Pire Saniokhor, un des plus importants centres du savoir islamique au Sénégal au 18e siècle, qu'il a fréquenté en même temps que des petits-fils de Cheikh Oumar Foutyou Tall.

Amadou Hammé Bâ est revenu au Fouta, à la fin de ses humanités, pour propager l'islam.

"C'est ainsi qu'il s'est installé avec ses anciens camarades de classe à Syouma, dans le département de Podor. A un moment donné, il a décidé de s'éloigner de ce village pour s'implanter à Kodite, non loin de Wouro Madihou, avant que ses amis du village de Guia ne lui indiquent un espace vide correspondant à l'actuel Wouro Madihou", explique M. Sall, professeur d'histoire à la retraite, mais aussi acteur culturel.

Pour fonder le village, il s'est appuyé sur ses compagnons venus de plusieurs villages du Damga, dans la région de Matam, du Lao, comme Mboumba, Barobé Diakel, et un peu partout du Fouta.

Ils ont ainsi mis en place une petite communauté religieuse, qui fut partie des premières à faire la propagation de la confrérie tidjane.

Amadou Hammé Bâ, né en 1782 selon Sidiki Sall, était entré dans une retraite spirituelle au sortir de laquelle il s'était proclamé "Mahdi", c'est-à-dire missionnaire sur terre pour la réforme de l'Islam.

Le contexte de l'époque correspondait à une période où les imams du Fouta, héritiers de Thierno Souleymane Baal, érudit à l'origine de la révolution Toroodo, commençaient à s'éloigner des enseignements de cet érudit.

"Il s'est dit qu'il faut réformer tout cela, ce qui a créé une adversité entre lui et les imams, dont Youssouf Ciré Ly, qui était au pouvoir à ce moment", relate l'historien et ancien chef d'établissement à Ziguinchor, Adéane et Keur Massar.

Thierno Sileymane Baal (1720-1776) a mené, 13 ans avant la France, dans cette partie du Sénégal anciennement appelée Fouta-Toro, une révolution fondée sur la bonne gouvernance, la probité, la justice, l'égalité, l'équité et la compassion et a instauré un Etat théocratique électif, l'Almamiyat, entre 1776 et 1890, interdisant l'esclavage, bien avant la révolution française de 1848.

"Il [Amadou Hammé Bâ] s'est dit qu'il faut réformer tout cela, ce qui a créé une adversité entre lui et les imams, dont Youssouf Ciré Ly, qui était au pouvoir à ce moment", relate l'historien et ancien chef d'établissement à Ziguinchor, Adéane et Keur Massar.

Il a été par la suite rejoint dans son combat par d'autres religieux de la zone, tous des disciples tidjanes, dont l'influence et l'orientation n'étaient pas biens vues par le colonisateur français qui les considéraient comme "des gens dangereux".

Village apparenté à des foyers tels que Touba et Tivaouane

Le religieux de Wouro Madihou était ainsi devenu une cible de l'occupant français, qui avait monté une attaque-surprise au cours de laquelle jusqu'à 500 cases du village furent brûlés.

"Lors de la première attaque, ils n'ont trouvé que des femmes, des enfants et des vieux. Ils ont aussi pris un important cheptel à la veille de la fête de la Tabaski. La bibliothèque et la mosquée ont toutes été incendiées. Il n'y avait plus d'écrits sur le village", confie l'historien, ancien président de la délégation spéciale de Keur Massar.

Une deuxième attaque a brûlé ce qui restait encore du village, ajoute l'historien, selon lequel après chaque assaut, les villageois avaient tendance à se déplacer vers Bidi, Guia, Tarédji et partout où ils pouvaient trouver du secours avant de revenir reconstituer leur village.

Wouro Madihou est un village dont les habitants sont apparentés, par alliance, aux grandes familles religieuses de foyers islamiques tels que Touba, Tivaouane, Thiénaba, Koki, Pire ou Ndiassane, signale l'historien.

Il a également évoqué une visite de jeunes du village de Yoff, à Dakar, venus à Wouro Madihou rendre visite au marabout dont ils avaient entendu le nom, à partir de Saint-Louis.

"Au nombre de onze, ils sont restés quelques mois avant de rentrer. Selon des récits faits par des layènes, chacun d'eux a nommé son fils Madihou, en référence au nom du village où ils ont séjourné. Tous les dix sont décédés, le seul qui était en vie était Seydina Limamou", relate M. Sall.

C'est cette histoire qui explique, selon lui, les liens entre Wouro Madihou et Yoff, qui ont pour tradition de se faire représenter et de participer à chacune des manifestations religieuses organisées par l'une ou l'autre partie.

Le village de Wouro Madihou n'était pas dans la ligne de mire de l'occupant français seulement. Il existait une adversité réelle avec d'autres localités et figures du Fouta Toro, dont le Lam Toro Samba de Guédé, qui combattait la ligne réformiste de Wouro Madihou et de son chef religieux.

Sidiki Sall évoque, à ce sujet, des querelles hégémoniques.

À cause des assauts répétés et de l'adversité entre Wouro Madihou et d'autres localités de la zone, le village s'est retrouvé sans écrits, sans mémoire et sans objets pouvant le relier à sa riche histoire.

L'historien souligne que lors de la bataille de Samba Sadio au cours de laquelle avait disparu Cheikh Ahmadou, fils du fondateur de Wouro Madihou, des objets lui appartenant avaient été récupérés par les Français et envoyés en France où ils étaient exposés au musée de Dunkerque.

Ces objets ont tous été ramenés de Dunkerque, il y a dix jours, "mais le défi majeur" reste de les amener définitivement ici à Wouro Madihou".

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