Divorcer relevait de l'événement rarissime, presque scandaleux, Le mariage ressemblait à un baobab, massif, ombrageux, enraciné et supposément indestructible. On s'y abritait contre les tempêtes de la vie, on y suspendait ses rêves, et parfois même ses illusions. Aujourd'hui, à en croire les travaux de l'Institut de recherche pour le développement et de l'Association des Juristes Sénégalaises, le baobab a pris un sérieux coup de tronçonneuse. Et comble du comique, ou du tragique, selon l'humeur du lecteur, ce sont souvent les jardinières elles-mêmes qui demandent l'abattage.
Commençons par le chiffre qui devrait être affiché sur les murs des mairies, juste à côté des certificats de mariage. À Dakar, environ 400 divorces sont prononcés chaque mois. Autrement dit, pendant que certains couples s'échangent des alliances, d'autres se rendent au tribunal pour échanger des griefs.
Mieux encore, ou pire selon les points de vue, près de 80 à 94 % des demandes de divorce sont introduites par des femmes. Voilà qui mérite réflexion. Non pas que les hommes soient devenus subitement irréprochables l'idée pourrait prêter à rire, mais il semble surtout que les femmes aient cessé de considérer le mariage comme une fatalité sacrée.
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Entrons dans le vif du sujet. Pourquoi divorce-t-on ? La réponse officielle, celle que consignent les juristes, évoque l'adultère, l'abandon de domicile, le défaut d'entretien, les violences conjugales, l'incompatibilité d'humeur. Jusque-là, rien que de très classique.
Mais derrière ces termes juridiques se cache une réalité beaucoup plus savoureuse et parfois cruelle.
Prenons l'expression presque poétique de « défaut d'entretien ». Elle donne l'impression d'une négligence bénigne. En réalité, elle désigne une situation bien plus sérieuse, parce que dans le mariage sénégalais, où l'époux, en sa qualité de chef de famille, est tenu d'assumer les charges du foyer, elle signifie surtout qu'il a déserté son rôle de pourvoyeur. Madame se retrouve alors à combler les manques, à élever les enfants, et en prime, doit continuer à sourire et sauvegarder les apparences. Le divorce devient alors une mise à jour des comptes.
L'adultère lui est une valeur sûre, un classique indémodable qui s'accompagne d'une subtilité culturelle de la deuxième épouse surprise. L'époux, tel un illusionniste matrimonial, annonce un beau jour qu'il a « élargi le cercle familial ». Madame, elle, découvre qu'elle n'était pas au courant du spectacle.
L'« incompatibilité d'humeur » est ce motif délicieusement vague qui permet de tout dire sans rien avouer. C'est l'art de résumer des années de querelles en une formule qui tient en trois mots et sauve les apparences. Traduction officieuse, Monsieur respire trop fort, Madame se plaint trop souvent, et chacun trouve l'autre insupportable avant même le petit déjeuner. On ne se dispute plus, on se tolère à peine, comme deux colocataires mal assortis. À ce stade, le divorce n'est plus une surprise, mais une éclaircie attendue
Ajoutez à cela les conflits avec la belle-famille, ce foyer parallèle où chacun joue un rôle. Là encore, les études de l'IRD évoquent ces tensions comme un facteur non négligeable. En termes moins académiques, certaines belles-mères ont un talent remarquable pour transformer l'union de leur belle-fille en stage intensif de patience.
L'érosion du sentiment amoureux est devenue une cause de divorce. L'amour n'est plus une obligation morale, mais une condition contractuelle. S'il disparaît, le contrat peut être résilié. Ce changement marque le passage d'un mariage institutionnel à un mariage émotionnel. Et les émotions, comme chacun sait, sont des partenaires capricieux.
L'un des aspects les plus fascinants du phénomène, réside dans son lien avec l'émancipation féminine. Les études de l'IRD montrent que le divorce peut constituer, pour certaines femmes, une forme de promotion sociale et économique. En clair, quitter son mari peut parfois améliorer sa situation. Voilà une idée qui, il y a quelques décennies, aurait provoqué un malaise général dans toute assemblée familiale.
Aujourd'hui, de nombreuses femmes refusent de rester dans des unions où elles cumulent les rôles de mère, d'épouse, de comptable et de souffre-douleur. Elles préfèrent affronter l'incertitude de la liberté que la certitude de l'injustice. Ce n'est pas seulement une révolution sociale. C'est une révolution silencieuse, menée sans slogans, mais avec des dossiers bien remplis devant les juges.
Entre la faillite financière et la faillite émotionnelle, la coach matrimoniale s'est glissée avec une élégance toute contemporaine. Elle n'est ni mariée, ni juge, ni marabout, ni tante autoritaire convoquée en urgence familiale, mais un peu de tout cela à la fois, avec en prime un compte sur les réseaux sociaux et un vocabulaire savamment modernisé. Elle se dit capable de « restaurer la communication », de « réactiver la flamme », autant de promesses qui donnent au mariage des allures de moteur en panne qu'il suffirait de redémarrer avec la bonne clé.
Son portrait, à bien des égards, obéit à une certaine uniformité. Faux cils, faux cheveux, faux ongles, faux seins, toujours impeccablement présentée, elle dit être sincère, affiche une assurance tranquille, parle avec autorité des sentiments des autres. Elle connaît tout des « langages de l'amour », des « blessures émotionnelles » et des « dynamiques de couple », et semble persuadée que tout mariage peut être sauvé, à condition d'y appliquer la bonne méthode. Elle écoute, conseille, recadre, parfois sermonne, et promet, sinon le bonheur, du moins une version améliorée de la cohabitation.
Mais derrière cette profession émergente se cache une réalité plus subtile. Si ces coachs prospèrent, c'est que le couple, lui, vacille. Elles comblent un vide laissé par la disparition progressive des médiations traditionnelles. Là où la famille élargie intervenait, c'est désormais des expertes autoproclamées qui prennent le relais, armées de concepts et de stratégies. Elles vendent, la compréhension, l'écoute et, surtout, l'illusion que tout peut encore s'arranger. Ce que le mariage ne garantit plus spontanément.
Faut-il pour autant enterrer le mariage ? Certainement pas. Mais il serait naïf de continuer à le présenter comme une institution immuable.
Les données montrent qu'un couple sur trois se sépare avant cinq ans à Dakar. Ce chiffre, à lui seul, résume l'évolution en cours. Le mariage n'est plus un engagement à vie garanti. C'est un projet, avec ses risques, ses clauses implicites et parfois ses résiliations anticipées.
Reste à savoir si, face à un « défaut d'entretien » persistant ou à une « incompatibilité d'humeur » bien installée, même la plus éloquente des coachs peut réellement inverser la tendance. Car si le mariage est parfois une mécanique, il est avant tout une affaire humaine et donc, par définition, imprévisible.
En réalité, le divorce agit comme un révélateur. Il met en lumière les transformations profondes de la société sénégalaise que sont entre autres, l'urbanisation, la montée de l'individualisme, l'autonomie économique des femmes, et la redéfinition des rôles au sein du couple.
Il serait tentant de traiter le sujet avec gravité, de multiplier les analyses alarmistes et de conclure à la « crise de la famille ». Mais ce serait oublier que derrière chaque divorce se cache une histoire humaine, souvent douloureuse, parfois libératrice.
Car enfin, que penser d'un couple qui se sépare pour une question de facture d'électricité, après avoir survécu à trois cérémonies familiales, deux déménagements et une belle-mère omniprésente ?
Le divorce, au Sénégal comme ailleurs, est à la fois une tragédie et une comédie. Une tragédie, parce qu'il brise des projets de vie. Une comédie, parce qu'il révèle les contradictions les plus savoureuses de la condition humaine.
Et si l'on devait en tirer une leçon, avec toute la prudence que requiert l'exercice, ce serait peut-être celle qui veut que le mariage soit une institution sérieuse, mais ce sont les êtres humains qui le composent qui le sont beaucoup moins. Ce qui, finalement, explique tout.