Ile Maurice: L'après-illusion

L'an dernier, le 1eᣴ mai, à Rose-Hill, nous avait offert une image inhabituelle : celle d'une foule mince, dispersée, presque gênée d'être là. Et pourtant, les ingrédients étaient réunis.

L'Alliance du changement, revenue au pouvoir depuis bientôt six mois - soit 169 jours -, était en pré-campagne municipale. La scène était montée, les micros allumés, les slogans huilés. Mais le souffle n'y était pas. Ni dans les voix. Ni dans les regards. Ni dans les présences.

Cette absence de démonstration de force tenait à plusieurs facteurs. D'abord, l'Alliance 60-0, qui avait raflé le pouvoir en novembre 2024 grâce à une mécanique d'opposition quasi totale, peinait déjà à mobiliser. Ce silence collectif trahissait des relations devenues difficiles entre les partenaires de l'Alliance du changement. Ensuite, les électeurs de novembre 2024, nombreux à avoir glissé leur bulletin avec leur propre stylo, avaient peut-être voté moins pour Ramgoolam ou Bérenger que contre Jugnauth. Ce fut un vote de colère, de lassitude, de rupture avec un régime. Mais un vote contre ne suffit pas à construire un mandat pour.

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Dès le 1eᣴ mai 2025, le dilemme du tandem Ramgoolam-Bérenger sautait aux yeux : l'alliance est revenue avec un slogan de rupture, un programme de restauration, une promesse de retour à la décence institutionnelle et à une vie moins chère. Mais les attentes sont restées intactes, tandis que les résultats tardaient - et tardent toujours en ce 1er mai 2026, alors que les travailleurs sont bien moins sollicités par les partis politiques, qui font leur propre introspection ces temps-ci.

La baisse des prix des carburants ? Bien moins que promis. La publication de l'accord sur Agaléga ? Silence. La compensation pour Diego Garcia ? On attend toujours. La mise en place de comités de sélection pour les postes clés ? En suspens. La redevance télé ? Toujours rien.

Et le peuple, lui, n'attend plus. Il regarde. Il évalue. Il veut du changement réel, palpable, chiffré. Pas seulement dans les mots, mais dans les actes. Derrière cette absence de ferveur pour la fête du Travail se cache aussi une lassitude nationale : celle d'un pays condamné à alterner entre deux pôles historiques, sans véritable alternative. Ce manichéisme post-Indépendance - si ce n'est pas Jugnauth, ce sera Ramgoolam - subsiste, mais avec de moins en moins de conviction.

Car le peuple a compris. Il n'est plus ce bloc compact et docile que l'on convoquait autrefois à coups de bus gratuits, de sandwichs, de briani et de tee-shirts imprimés. Il est multiple, fragmenté, connecté. Et il ne pardonne plus aussi vite. Il sait que la victoire de l'Alliance du changement était due à une combinaison unique de circonstances : fatigue démocratique, rejet autoritaire et espoir ténu. Mais ce crédit là n'est pas infini. Les réactions au deuxième Budget du régime le prouveront en juin.

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La pénurie de main-d'oeuvre, dont la plupart des entrepreneurs se plaignent, n'est plus un signal faible. C'est un système qui craque. De la canne aux services financiers, des hôtels aux chantiers, le même cri : «On manque de bras.» Et face à ce hurlement, l'État répond par des rustines.

Les chiffres disent l'urgence. Plus de 48 000 travailleurs étrangers. Près de 5 000 en situation irrégulière. Et cette aberration : recruter un étranger coûte parfois moins cher qu'embaucher un Mauricien. Ce n'est pas une dérive. C'est un modèle. Derrière, un échec collectif. Démographique d'abord: une population active qui se contracte. Éducatif ensuite : un système qui produit des diplômes mais pas des compétences. Social enfin : des métiers désertés, dévalorisés, ignorés.

Alors, on importe. Toujours plus. Toujours plus vite. Et toujours plus mal. Avec son lot d'abus, de précarité, et une dépendance qui fragilise autant l'économie que le tissu social. Il faut rompre avec cette fuite en avant. Former, enfin, utile. Réhabiliter le technique. Encadrer l'immigration au lieu de la subir. Investir dans l'automatisation là où les bras manquent. Et surtout, en finir avec le mythe du cheap labour. Un travailleur n'est pas un coût à minimiser, mais une valeur à construire.

Le vrai problème n'est pas la pénurie. C'est l'absence de cap. Maurice ne manque pas de bras. Elle manque de vision. À force d'improviser, c'est l'avenir que nous sous-traitons.

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Dans ce journal, vous trouverez aussi quelques jolies pages qui dégagent un parfum de vie qui ne trompe pas. On y rencontre des hommes et des femmes qui n'ont pas choisi la facilité, mais la passion. Des métiers rares, parfois un peu fous, souvent exigeants, toujours habités. Il y a celui qui traque les failles invisibles des machines, comme un voleur honnête qui protège les maisons des autres. Il y a celle qui écoute les coeurs et recoud les solitudes. Plus loin, un homme apprivoise les serpents sur des îlots perdus, tandis qu'un autre affronte la mer et ses colères. Une femme, elle, habille les âmes autant que les corps, et un dernier danse entre ciel et terre, suspendu à ses cordes. Tous ont en commun cette flamme discrète qui éclaire les chemins peu fréquentés. Et c'est peut-être cela, au fond, le vrai travail...

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