Laura Jaymangal, directrice par intérim de Transparency Mauritius, engagée pour la démocratie et la lutte contre la corruption, partage son expérience après sa visite à Bruxelles dans le cadre du «EU Visitors Programme» en mars.
Vous avez été sélectionnée pour participer au «EU Visitors Programme». Expliquez-nous ce «Visitors Programme» ?
L'EU Visitors Programme est une initiative qui invite de jeunes leaders et professionnels venant de pays hors de l'Union européenne (UE) à se rendre à Bruxelles afin de mieux comprendre le fonctionnement des institutions européennes. L'objectif est de favoriser les échanges avec des décideurs européens, qu'il s'agisse de parlementaires, de membres de la Commission ou d'experts, autour des grands enjeux mondiaux. Il s'agit également d'un programme très sélectif, avec un processus de candidature à la fois compétitif et rigoureux.
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J'ai été désignée par la délégation de l'UE à Maurice, puis j'ai participé à ce processus de sélection. Ma participation m'a d'ailleurs été annoncée par l'ambassadeur de l'UE à Maurice, Oskar Benedikt, ce qui a été un moment particulièrement marquant pour moi. Le programme est entièrement personnalisé, ce qui rend chaque expérience unique et adaptée au profil du participant. Pendant mon séjour, j'ai eu l'opportunité de rencontrer différents acteurs institutionnels et de discuter de sujets qui me tiennent particulièrement à coeur, tels que la transparence, la lutte contre la corruption, les flux financiers illicites, ainsi que la place des femmes dans ces combats.
Concrètement, j'ai beaucoup couru entre les différentes institutions européennes, mais surtout, j'ai participé à des espaces d'échange, souvent informels, mais extrêmement riches. Ce sont des conversations ouvertes sur nos réalités respectives et nos enjeux communs. C'était également une occasion précieuse de parler de Maurice, de ce que nous faisons, de qui nous sommes. La plupart des personnes que j'ai rencontrées connaissaient Maurice comme une destination touristique prisée, et cela m'a permis de partager davantage sur notre histoire, notre développement, nos réussites, mais aussi les défis auxquels nous faisons face aujourd'hui.
Qu'est-ce que cela représente de participer à un tel programme ?
Pour Maurice, c'est une opportunité précieuse. Cela permet non seulement de renforcer les liens avec l'UE, mais aussi de faire entendre la voix des petits États insulaires sur des enjeux globaux. Cela témoigne également de l'engagement de la jeunesse mauricienne - que je suis fière de représenter - sur des questions sociales et de gouvernance, non seulement pour notre île, mais aussi pour notre région. Et, bien sûr, c'est aussi une manière de positionner Maurice comme un acteur engagé et crédible sur les questions de gouvernance, de transparence et de coopération internationale.
Qu'avez-vous appris de ce voyage ?
Que je pouvais faire plus de 20 000 pas dans une journée (rires). Plus sérieusement, ce séjour m'a permis de mieux comprendre l'histoire de l'UE. On ne réalise pas toujours que l'UE n'a pas toujours existé. Au contraire, l'Europe a longtemps été l'un des continents les plus instables, marqué par des guerres et des conflits. Comprendre la construction de l'UE - des pays qui ont choisi de se rassembler pour coopérer en faveur de la prospérité, de la création d'une identité européenne, et qui ont même accepté de céder une partie de leur souveraineté au profit de la paix et du progrès -, c'est particulièrement impressionnant.
J'ai également pu mieux saisir les différents rôles des institutions européennes : le Parlement, la Commission et le Conseil, ainsi que la manière dont fonctionne cette démocratie européenne, à la fois complexe et pourtant d'une fluidité étonnante. Enfin, j'ai eu l'occasion d'aborder aussi bien ses forces que ses limites, ainsi que les défis qui restent à relever dans un contexte marqué par la mondialisation et la digitalisation des enjeux politiques et économiques.
Quels sont les principaux enjeux pour les leaders et les institutions européennes ?
Au moment où j'y étais, l'attention était particulièrement portée sur la Hongrie, avec des élections annoncées comme déterminantes. Je pense qu'aujourd'hui, cette tension est moins présente, le vainqueur étant un candidat pro-européen. La priorité majeure reste toutefois la question de la sécurité. Dans un contexte marqué par une guerre au Moyen-Orient qui perdure, des pressions géopolitiques importantes, une guerre sur le sol européen et des menaces constantes, la sécurité de l'Europe demeure un enjeu central.
Au-delà de cela, il existe également des enjeux globaux liés à la sécurité dans toutes ses dimensions : l'environnement, la sécurité alimentaire, l'accès à l'eau et les droits humains. Tous ces domaines sont aujourd'hui fragilisés par les conflits, mais aussi par le crime organisé et les crimes financiers, qui alimentent et aggravent ces dynamiques.
Les institutions et leaders à Bruxelles vous ont-ils semblé au fait des enjeux auxquels Maurice est confrontée ?
Comme je le disais plus haut, Maurice est souvent principalement reconnu pour ses plages et son soleil. Toutefois, certaines discussions ont porté sur le centre financier de l'île, ses lacunes, ainsi que sur l'évaluation du Groupe d'action financière à venir, suivie d'une évaluation européenne. En matière de sécurité, la question des Chagos a également été un sujet abordé lors de plusieurs échanges. Ce que j'ai surtout retenu, et que j'ai d'ailleurs eu l'occasion de discuter avec plusieurs interlocuteurs, c'est la manière dont les grandes puissances et les grands pays influencent profondément les États insulaires comme le nôtre. Ils façonnent, directement ou indirectement, une partie de nos cadres légaux et réglementaires, que ce soit de manière positive ou plus contraignante.
Cela dit, cette influence s'accompagne d'une responsabilité majeure : agir de manière exemplaire, leurs choix ayant un impact mondial. Ils contribuent aussi à mettre les petits États insulaires sur la carte, en imposant des standards auxquels nous sommes associés, d'où l'importance de mieux faire entendre nos réalités et nos défis dans les instances internationales.
Quelle est la rencontre qui vous a le plus marquée pendant cette visite ?
Il est difficile d'en choisir une seule, car chaque rencontre apportait une perspective différente. Cependant, j'ai particulièrement été marquée par mes échanges avec des membres de cabinets de commissaires, notamment Zafra Saura, du cabinet du commissaire McGrath en charge de la démocratie, de la justice, de l'État de droit et de la protection des consommateurs, qui a contribué au cadre européen de lutte contre la corruption. J'ai également eu l'occasion de rencontrer Jan Dopheide, membre du cabinet de Maroš Šefcovic, chargé du commerce, de la sécurité économique, des relations interinstitutionnelles et de la transparence, pour discuter du fameux transparency register de l'UE.
Cela dit, ce qui m'a le plus marquée reste la session parlementaire. J'ai eu la chance d'y assister à Bruxelles, alors que les travaux parlementaires se tiennent habituellement à Strasbourg. Voir le Parlement siéger avec 720 députés est particulièrement impressionnant. Le décorum des votes, la rapidité et l'efficience de ce processus démocratique sont véritablement remarquables. J'ai été particulièrement attentive au vote du cadre européen de lutte contre la corruption, qui constitue une avancée significative.
Recommanderiez-vous ce programme à d'autres Mauriciens ?
Absolument. C'est une expérience extrêmement enrichissante, tant sur le plan professionnel que personnel. Elle permet d'élargir ses perspectives, de mieux comprendre les dynamiques internationales et de créer des connexions importantes.
L'EU Visitors Programme, c'est quoi?
L'EU Visitors Programme, lancé en 1974, est une initiative de diplomatie publique visant à promouvoir les valeurs et intérêts de l'UE. Géré par le Parlement et la Commission européenne, il invite de jeunes responsables et personnalités influentes à un séjour d'étude d'une semaine à Bruxelles (parfois à Strasbourg).
Au programme : découverte des institutions et politiques de l'UE, avec des rencontres informelles. Plus de 5 000 participants y ont déjà pris part.