Le Pr Philippe Froguel, endocrinologue-diabétologue, directeur d'une unité de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) de Lille et doyen de la faculté de médecine génomique à l'Imperial College de Londres, était l'invité principal de la «National Research Week», la semaine dernière. «L'express» a évoqué avec lui les derniers développements en termes de soins pour les maladies cardio-métaboliques.
Vous connaissez bien l'île et sa population pour y être venu combien de fois ?
J'étais là il y a 30 ans mais en termes de visites récentes, j'en suis à ma quatrième. Et ce que je vois, c'est qu'il y a un progrès dans la prise de conscience, que face au développement des maladies comme le diabète, l'obésité et les maladies cardiovasculaires, les accidents vasculaires cérébraux (AVC) notamment, il faut essayer de faire une médecine qui soit davantage de prévention. Prévention pour ne pas développer les maladies et surtout quand on les a, de ne pas développer des complications, c'est-à-dire ne pas être amputé, ne pas avoir à mettre un rein artificiel, ne pas avoir un problème cardiaque tôt dans la vie.
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On assiste actuellement à une révolution thérapeutique. Les fameux médicaments de l'obésité comme l'Ozempic dont on parle partout, ce sont avant tout des médicaments pour le diabète et quand les diabétiques le prennent, ils ont moins de problèmes rénaux. Il y a d'autres traitements qui sont apparus, il y a quelques années, et qui sont de vraies révolutions pour les maladies cardiaques et qui coûtent moins cher car ils sont des génériques maintenant.
On est dans une situation absolument incroyable en médecine aujourd'hui : si on donne ces médicaments au bon moment et au bon patient, on diminue de moitié le risque de complications des diabètes. Il faut y recourir car le nombre de patients diabétiques augmente. Le diabète affecte de plus en plus tôt et de plus en plus jeune, et si on ne fait rien, cela va donner des catastrophes médicales et sociales.
Aujourd'hui, on n'a pas le choix. À Maurice aussi, il faut que l'on pratique une médecine personnalisée, surtout auprès de la population ayant des origines indiennes, qui a à la fois des risques énormes de diabète et de maladies cardiovasculaires. Comme on ne peut donner tous les médicaments actuels à tout le monde - cela reviendrait trop cher -, il faut les donner à ceux qui sont vraiment à risque et c'est tout l'enjeu de la médecine dite de précision.
Que voulez-vous dire par médecine de précision ?
Cela veut tout simplement dire qu'on ne soigne pas tout le monde de la même façon. Pour le faire, il faut effectivement avoir des laboratoires, qui font à la fois de la recherche, qui analysent le génome des gens et il faut surtout avoir des cohortes, c'est-à-dire des groupes de personnes malades que l'on va suivre pendant des années. Parce que la médecine, ce n'est pas une photographie ; c'est un film.
Faire une photo d'un patient au début c'est bien mais cela ne vous dit pas comment il va devenir. Les trajectoires sont toutes différentes et il faut faire un film et suivre les malades pendant des années pour vérifier l'utilité de ce qu'on fait. Le problème actuel de la médecine est que vous donnez un médicament à quelqu'un, vous faites une prise de sang, une radio et puis vous n'avez aucune idée en réalité de ce que cela va donner. Il faut suivre les gens pour connaître la trajectoire des maladies.
La moyenne de suivi devrait être de combien de temps ?
Cela dépend de ce que l'on regarde. Si l'on regarde par exemple le développement des compli- cations du diabète, il faudra compter une dizaine d'années, soit dix à 15 ans. Cela dépend aussi à quel âge on développe la maladie. Nous avons des marqueurs de développement des maladies cardiaques etc. et de ce fait, le suivi peut être plus court, mais aujourd'hui, on ne guérit pas les maladies chroniques.
Ce qui est important lorsqu'on est diagnostiqué d'une maladie chronique, c'est de savoir combien d'années on va pouvoir vivre sans handicap. Il faut avoir une approche globale des patients, et non simplement soigner leur glycé- mie et ensuite leurs autres complications. Ce qu'il faut, c'est une approche globale. À partir de là, on prend en charge l'individu et pas simplement un symptôme.
Il y des populations comme celle de Maurice où les individus ont plein de complications à la fois et qui sont liées à une maladie ; c'est ce qu'on appelle les maladies cardio-métaboliques. On les voit beaucoup dans la population d'origine indienne chez vous. La médecine pour cette population doit être de prévention, de prise en compte, y compris par le patient. C'est pour cela qu'on l'appelle aussi la médecine participative. Les gens doivent vraiment se prendre en charge et c'est ça la difficulté.
Est-ce à dire qu'à un moment, les diabétiques en ont marre de se soigner ?
Il faut savoir que le diabète n'apparaît pas par hasard. C'est souvent parce que vous descendez d'une famille de diabétiques. Le diabète apparaît parce que vous êtes en surpoids et il arrive progressivement. Dans des pays comme le Koweït avec lequel on collabore, il y a 25 % de diabétiques et 40 % de la population est pré-diabétique. Pré-diabétique, c'est une glycémie supérieure à un gramme par litre alors que le diabète c'est 1 gramme 20. C'est la zone grise entre les deux. Une étude récente de l'université de Bristol indique qu'il y a des gens qui sont pré-diabétiques toute leur vie.
Cette étude montre aussi que ceux-là ont davantage de maladies cardiovasculaires que les autres, même s'ils ne deviennent jamais diabétiques. D'où l'intérêt de s'intéresser à cette importante fraction de la population, qui est pré-diabétique, qui a un cholestérol un petit peu élevé mais pas énorme et qui a la tension artérielle légèrement haute. On a un problème médical car ces personnes ne sont pas malades.
On ne peut pas leur donner des médicaments mais par contre, ce qu'on peut faire, c'est les prendre en charge, les suivre, les aider à changer leur vie, à avoir une meilleure nutrition, à faire plus d'activités physiques, à faire tout un tas de choses qui sont efficaces. Et c'est plus facile de changer sa vie à 30 ans que de la changer au moment où tout vous tombe sur la tête.
Vous préconisez quoipour ceux qui ne sont pas encore malades ?
Pour les gens non malades relativement jeunes, un peu partout dans le monde, il y a des sociétés qui se créent pour les étudier et là, c'est eux qui paient car les assurances sociales et le gouvernement ne prennent pas en charge ce genre de choses. Et c'est très, très cher.
Ce qu'il faut, c'est démocratiser cela, les rendre abordables afin que tout le monde soit capable de payer. Je considère cela faisable. En France, il y a des centres de lon- gévité qui vous font tout un tas de trucs et ça vous coûte 4 000 euros. Personne ne peut se payer ce- la. Pour la population en général, il faut faire des choses plus simples.
C'est-à-dire ?
Déjà, faire des campagnes pour tester la glycémie des gens, en particulier ceux qui ont des antécédents familiaux. En France, au cours de la Journée mondiale du diabète, le 13 novembre, on a fait mesurer le diabète dans le lobby de l'hôpital universitaire de Lille où je suis basé et où plein de familles passaient.
On a trouvé un grand nombre de diabétiques. Plus de 20 % des personnes hospitalisées au Centre hospitalier universitaire de Lille étaient diabétiques et pas dans le service de diabétologie. Elles étaient venues en rendez-vous dans d'autres services. Ce qui prouve bien que le diabète entraîne tout un tas d'autres complications. Il faut que les gens prennent conscience des risques des maladies et fassent de la médecine préventive.
∎ La médecine de prévention générique - marcher, bouger, manger sainement - fonctionne-t-elle ?
Non, elle ne marche pas, il faut être clair dessus. Il faut retenir une chose : les coûts des tests génétiques ont chuté drastiquement dans le monde. Si on fait ce test une fois dans notre vie, c'est bon alors que les tests de glucose et de cholestérol, il faut les faire tous les trois mois et les gens dépensent une petite fortune pour cela.
Idéalement, tout le monde devrait faire un test de séquençage du génome ?
À Maurice, il y a beaucoup de gens qui ont des anomalies génétiques, qui leur font avoir du cholestérol élevé par exemple. On a trouvé beaucoup de cas chez les Mauriciens dont nous avons séquencé le génome. Les pédiatres ont tendance à dire que si les enfants de parents qui ont le cholestérol fort ont un taux de cholestérol normal, il ne faut pas les contrôler. Sauf qu'il y a eu des études récentes qui montrent que comme ces enfants sont en croissance, ils ont un fond de cholestérol normal mais qu'ils commencent déjà à encrasser leurs artères.
La conclusion de The Lancet, journal scientifique le plus connu et respecté, est que si vous avez un papa ou une maman qui a une maladie génétique, qui fait que leur taux de cholestérol soit élevé, il faut tester les enfants. Et même si le taux de cholestérol de ces derniers est normal, il faut les soigner. Il y a plein de médicaments pour cela et ils ne coûtent pas cher. Et puis, de l'autre côté, ils doivent faire attention à ce qu'ils mangent.
Quels sont les derniers développements dans votre domaine ?
Si on est capable de reconnaître les diabétiques à risque de complications, on a tous les médica- ments qui sont en train de devenir des génériques et qui sont de moins en moins chers. Aujourd'hui, on a la possibilité d'y recourir. Prenons l'exemple de l'Ozempic. On sait que ce qui rend diabétique, c'est le poids, c'est trop manger et la vieillesse.
On doit tout faire pour que les gens ne grossissent pas et s'ils commencent à devenir gros à 20 ou 30 ans, ces nouvelles générations de médicaments leur seront utiles. En Grande-Bretagne, il y a 8 % de la population générale qui prend de l'Ozempic. Aux États-Unis, c'est 10 % de la population. Les supermarchés commencent à le ressentir car les gens mangent moins et achètent moins. Ces commerces sont alors obligés de faire deux menus, l'un à taille américaine et l'autre à taille européenne.
Alors l'Ozempic se vend au comptoir ?
En France, vous devez demander à votre médecin traitant et il vous le prescrit s'il le juge nécessaire. J'ai mis sur Ozempic une fille de 22 ans ayant des mutations génétiques et présentant une dyslipidémie (cholestérol et/ou triglycérides élevés) avec un foie gras et après un certain temps, elle n'a plus eu de cholestérol ni de foie gras et a même pu enfanter.
D'autres médicaments vont sortir bientôt car ils ont été acceptés par la Food and Drug Administration américaine, et en Europe, on a tous les médicaments pour ne plus avoir de maladies hépatiques liées à l'obésité et au diabète. En France par exemple, le nombre de dialysés nécessitant un rein artificiel a commencé à baisser pour la première fois. C'est grâce à la prise en charge de la tension et à la prise de ces nouveaux médicaments qui agissent sur le rein, notamment chez les diabétiques.
Ces médicaments sont-ils disponibles à Maurice ?
Oui, ils le sont, notamment le Dapzin. Ils ne sont pas que pour les dialysés mais pour tous les diabétiques. Autrefois, tous les diabétiques étaient mis sous traitement de Metformin. Aujourd'hui, il a été établi dans The Lancet qu'il faut donner le Dapzin et la Metformin à tous les diabétiques car cela protège leur coeur, leurs reins et cela les empêche de faire un AVC et prévient aussi l'Alzheimer.
On a la possibilité très tôt dans la vie quand on est en obésité pré-diabétique et surtout quand on est diabétique de vraiment éviter les complications. Il y a aussi la tension artérielle. La pression artérielle est mal soignée dans le monde. Les cardiologues disent que c'est la faute du patient. Moi, je pense que c'est la faute du traitement. Il y a de nouveaux médicaments qui vont arriver contre l'hypertension et qui vont révolutionner ce mal.
Et pour la dyslipidémie aussi. La médecine de prévention n'est pas que les médicaments mais c'est aussi les médicaments et c'est aussi de faire attention. Les gens doivent connaître leurs risques car autrement, ils ne vont pas faire attention.
Votre message aux diabétiques ?
La médecine personnalisée est en route. On aimerait bien qu'elle atterrisse à Maurice. Le gouvernement a un plan pour cela. Mais pour que cela fonctionne, ce n'est pas qu'une question de mettre en place un gros laboratoire et de financer l'achat de grosses machines de séquençage du génome. Il faut avoir des médecins formés en médecine génomique. Aux États-Unis, à San Diego, il y a l'université de Scripps, qui forme des médecins en médecine génomique, et à Londres, j'enseigne cette médecine aux médecins anglais. S'ils ne sont pas formés, le jour où ils recevront les résultats, ils ne sauront pas quoi en faire.
Pour Maurice, combien de médecins formés en médecine génomique faudrait-il ? Il faudrait former 70 médecins au total, soit deux groupes de 35. La médecine génomique est surtout orientée vers les praticiens spécialisés dans les maladies cardio-métaboliques mais on peut aussi former des généralistes. Dans la médecine génomique, il y a aussi le cancer mais ce n'est pas ce que nous faisons parce que le cancer s'intéresse uniquement à la tumeur alors que nous, on s'intéresse à l'individu avant tout.
Une des choses utiles que l'on commence à faire en France, c'est de lier votre dossier hospitalier à votre dossier de la Sécurité sociale. Ce qui veut dire que vos médecins connaîtront vos antécédents médicaux dont vous ne vous rappelez plus parce que vous avez été soignés ou opérés alors que vous étiez enfants. D'un point de vue théorique, c'est très possible. D'un point de vue pratique, c'est plus compliqué. Pour l'instant, cela ne fonctionne pas très bien mais ça peut tout à fait fonctionner.
L'avenir un peu partout passera par cela. L'objectif est d'avoir une vision globale de long terme sur la santé d'une personne. Par exemple, aujourd'hui, c'est très difficile car les antécédents médicaux ne sont pas répertoriés. L'intelligence artificielle (IA) peut aider à ce niveau. C'est encore de la science-fiction certes mais dans un certain nombre de pays, on aura des bases de données correctes, fonctionnant avec le concours de l'IA et le médecin qui fera faire l'analyse génétique tiendra compte de ce dossier complet.
Votre présence à la «National Research Week» va déboucher sur quoi ?
Dans le passé et avec la Clinique Mauricienne, on a commencé à faire quelque chose du côté médical clinique. L'an dernier, j'ai eu un très bon contact avec le ministre de l'Enseignement supérieur, Kaviraj Sukon, et avec cette personne extraordinaire qu'est votre Premier ministre, le Dr Navin Ramgoolam. Il ne s'est pas passé grandchose depuis et là, il y a eu la semaine de recherche et une réunion subséquente. La décision qui semble être prise est qu'il va y avoir quelque chose de centralisé, poussé par le gouvernement, qui somme les gens à se mettre d'accord, et qu'il y aura un financement pour la recherche.
Comme je l'ai dit, c'est bien de monter un laboratoire mais si on n'a pas les patients, on ne fait rien et on dépense de l'argent dans le vide. Le gouvernement veut que les recherches n'aboutissent pas simplement à des publications mais qu'elles aient aussi un impact sur la population. Pour que cela se fasse, il faut une alliance entre le secteur médical, qu'il soit public ou privé, et le gouvernement afin qu'on puisse disposer de vrais patients. Et il faut qu'il y ait un plan. Je suis confiant que le ministre Sukon va faire quelque chose et il faudrait que le ministère de la Santé s'y intéresse aussi.
Mes collègues universitaires pensent que l'on pourra monter un laboratoire génétique qui sera du niveau de celui que j'ai en France. C'est oublier que Rome ne s'est pas construite en un jour. Notre laboratoire, qui est labellisé par l'Europe, avec des contrôles annuels, a pris 15 ans pour se monter. La difficulté à Maurice, ce n'est pas d'acheter des machines mais d'avoir des techniciens pour les faire opérer.
Je pense que dans un premier temps, il serait mieux que l'on forme des médecins pour lire les résultats du séquençage, comprendre les mutations mais que les analyses génétiques ellesmêmes soient sous-traitées à des tarifs de collabo- ration avec d'autres pays. Et puis, dans quelques années, on pourrait avoir un laboratoire ici. Dans plusieurs pays, j'ai vu des cimetières de séquenceurs.
Ces séquenceurs coûtent cher et leur maintenance est à 9 000 km de là. Pour une population de 1,2 million d'âmes comme Maurice, cela ne vaut pas la peine de dépenser autant. Il faut y aller progressivement. Même en Europe, nous ne pouvons tout faire. Nous avons des accords. Il y a des procédures que je fais faire en Grande-Bretagne, d'autres en Finlande ou en Chine. Et il y a des choses que nous faisons nous. La science est multidisciplinaire et elle est dans différents pays, autant en profiter.