À l'occasion de la fête du Travail, Reza Uteem, ministre du Travail et président du MMM, livre un entretien sans détour sur les grands défis du monde professionnel à Maurice : hausse du coût de la vie, pénurie de main-d'oeuvre, exode des jeunes talents, violence au travail et réforme de la semaine de 40 heures. Le ministre se prononce aussi sur la crise au MMM et les recompositions politiques du moment.
En cette semaine où nous célébrons la fête du Travail, quel message souhaitez-vous adresser aux travailleurs mauriciens confrontés à la hausse du coût de la vie ?
La hausse du coût de la vie, largement influencée par des facteurs internationaux tels que les conflits mondiaux, est une réalité à laquelle nous devons faire face avec responsabilité et résilience. Il est essentiel de faire preuve de patience et de travailler ensemble pour surmonter ces défis. Au niveau du gouvernement, nous ferons de notre mieux pour protéger les plus vulnérables contre la montée des prix.
Le secteur privé réclame davantage de flexibilité, tandis que les syndicats demandent plus de protection. Comment comptez-vous trouver un équilibre entre ces deux attentes ?
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Notre approche repose avant tout sur le dialogue social. Il est essentiel d'améliorer la productivité afin de soutenir la croissance économique, tout en garantissant que les droits fondamentaux des travailleurs soient pleinement respectés et préservés. Il nous faut un cadre de travail moderne, équilibré et durable, où la performance économique et la protection sociale avancent ensemble. Les entreprises et syndicalistes doivent travailler de concert pour une win-win solution.
Les jeunes sont de plus en plus attirés par l'émigration. Comment retenir les talents mauriciens ?
Avec la mondialisation, il y a une concurrence pour recruter et conserver les talents. Les Mauriciens, et pas que les jeunes, sont de plus en plus attirés par l'émigration, principalement en raison de meilleures opportunités professionnelles, de salaires plus élevés et d'une meilleure qualité de vie à l'étranger. Cette situation constitue un défi majeur pour le développement du pays, car elle entraîne une perte de compétences et de talents essentiels.
Pour retenir les talents mauriciens, il est impératif d'agir sur plusieurs leviers. D'abord, il convient d'améliorer l'adéquation entre la formation et les besoins du marché du travail. En effet, le décalage entre les compétences acquises et les emplois disponibles pousse de nombreux jeunes à chercher des opportunités ailleurs. Le renforcement de la formation technique et professionnelle ainsi que l'orientation de carrière dès le secondaire sont donc essentiels.
Ensuite, la création d'emplois de qualité, notamment dans des secteurs porteurs tels que les technologies de l'information, l'économie verte et l'économie bleue, est primordiale. Des perspectives de carrière attirantes et une rémunération compétitive peuvent inciter les jeunes à rester et à contribuer au développement national.
Par ailleurs, la promotion de l'entrepreneuriat doit être encouragée à travers un meilleur accès au financement, un accompagnement adéquat et une simplification des procédures administratives. Cela permettra aux jeunes de créer leurs propres entreprises. Il faut aussi améliorer les conditions de travail et la qualité de vie des travailleurs, notamment à travers des politiques favorisant l'équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle, ainsi que la transparence et la méritocratie dans le monde du travail.
Peut-on s'attendre à de nouvelles mesures en faveur des travailleurs dans le prochain Budget ?
Dans les prochains jours, nous allons demander au National Tripartite Council, qui vient tout juste d'être reconstitué, de se pencher sur plusieurs amendements aux lois du travail et les relations industrielles. Nous tenons à ce que chaque réforme fasse l'objet de consultations tripartites appropriées, afin de garantir un processus inclusif et équilibré, et de laisser le temps nécessaire à une mise en oeuvre réfléchie et durable. Mais je ne suis pas sûr si toutes les réformes que nous envisageons seront prêtes pour le Budget.
Certains syndicalistes disent ne pas être suffisamment consultés. Êtes-vous prêt à ouvrir davantage le dialogue social ?
Je suis pleinement engagé à renforcer davantage le dialogue social. Nous fonctionnons déjà sur la base d'une politique de porte ouverte et, depuis ma prise de fonction, j'ai toujours veillé à ce que des consultations aient lieu sur toutes les questions relevant de ma responsabilité. Le dialogue avec les syndicats et les représentants des employeurs fait partie intégrante de notre méthode de travail.
Nous avons également franchi une étape importante avec la reconstitution du National Tripartite Council, prévu par l'Employment Relations Act, mais qui n'avait pas été pleinement valorisé par le passé. Il y a sept représentants des travailleurs qui siègent au sein du National Tripartite Council. La voix des travailleurs sera non seulement entendue mais aussi prise en compte dans les réformes.
Maurice connaît-elle aujourd'hui une crise du monde du travail, marquée par la pénurie de main-d'oeuvre, la précarité et la démotivation ?
Je ne parlerai pas de «crise» mais plutôt de transformation profonde du monde du travail.
La pénurie de main-d'oeuvre est bien documentée dans des secteurs essentiels comme la construction, le tourisme, le textile et certains services. Malgré la présence de demandeurs d'emploi, de nombreuses entreprises peinent à recruter localement. Cela s'explique par un manque d'attractivité de certains métiers et par des réalités démographiques incontournables, notamment le vieillissement de la population. La précarité et le décalage entre la formation et les besoins du marché restent aussi des enjeux majeurs.
Trop de travailleurs occupent des emplois qui ne correspondent ni à leurs qualifications, ni à leurs aspirations, ce qui alimente frustration et départs de talents. Ce n'est pas une fatalité, mais le résultat d'un système qui doit être revu et corrigé.
Quant aux jeunes, ils expriment clairement de nouvelles attentes : plus de sens, de stabilité et d'équilibre dans le travail. Ce n'est pas un rejet du travail, c'est un changement de culture qu'il faut comprendre plutôt que juger.
Les entreprises devront s'adapter. À court terme, ces entreprises se tourneront vers la main-d'oeuvre étrangère, mais à moyen et long terme, il faudra revaloriser les métiers, revoir les conditions de travail, avoir plus d'équité et de transparence dans l'exercice de recrutement et de promotion et miser sur une formation qui soit plus alignée sur les demandes du marché.
Les Mauriciens attendent des résultats rapides. Le gouvernement avance-t-il assez vite, selon vous ?
Nous sommes conscients des attentes et de l'impatience des Mauriciens. On a dû travailler avec le système que nous avons hérité. Mais des avancées concrètes sont en cours. Les réformes ont été engagées, les consultations avec les partenaires concernés sont déjà en mouvement. Notre objectif n'est pas d'aller vite pour aller vite, mais d'avancer correctement, durablement et avec l'adhésion de tous les acteurs concernés, afin de garantir des résultats solides et pérennes pour les travailleurs et pour l'économie.
Le recours accru aux travailleurs étrangers ne traduit-il pas un exode de la main-d'oeuvre mauricienne, attirée par de meilleurs salaires à l'étranger ?
Le recours aux travailleurs étrangers est avant tout la conséquence directe de la réduction de notre population active dû au vieillissement de notre population. Certains secteurs peinent à recruter localement car les Mauriciens ne veulent pas ou ne veulent plus travailler dans ces secteurs dans les conditions offertes. C'est vrai aussi que de nombreux Mauriciens choisissent de travailler à l'étranger, pour avoir de meilleurs salaires et accéder à de nouvelles opportunités et expériences professionnelles.
Entre janvier 2025 et mars 2026, les services du ministère du Travail ont traité 675 cas de violence au travail. Que fait le ministère à ce sujet ?
675 cas de violence au travail ont été rapportés. Je pense qu'il y a beaucoup plus de cas de violence qui ne sont pas rapportés car l'employé choisi de souffrir en silence par peur de représailles.
Au niveau de mon ministère, nous prenons ces cas très au sérieux et travaillons en étroite collaboration avec le bureau des poursuites publiques pour poursuivre les auteurs de violence.
Un accent fort est mis sur la prévention et le bien-être au travail, notamment à travers des ateliers tripartites ainsi que des programmes de formation. Sur le terrain, les inspections ont été intensifiées, avec des contrôles réguliers des conditions de travail.
L'Alliance du Changement avait promis, dans son manifeste électoral, l'instauration d'une semaine de travail de 40 heures. Cette mesure, présentée comme un levier essentiel pour améliorer l'équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle et générer des économies d'énergie, notamment à travers la suppression des demi-journées de travail le samedi, tarde toutefois à se concrétiser. Pouvez-vous expliquer les raisons de ce retard et préciser si cet engagement sera effectivement respecté ?
Il est important de clarifier un point essentiel : le programme gouvernemental n'a jamais prévu la suppression systématique des demijournées du samedi. L'engagement porte sur l'introduction d'une semaine de travail de 40 heures dans les secteurs non essentiels, ce qui représente une réforme structurelle majeure.
Le passage à 40 heures implique des ajustements importants qui ne peuvent être traités de manière précipitée. Le sujet a été débattu lors des Assises du travail et de l'emploi qui se sont tenus l'année dernière mais nous n'avons pas eu de consensus. Il sera examiné à nouveau au sein du National Tripartite Council très prochainement. Cela dit, je tiens à être très clair : cet engagement sera respecté et le gouvernement n'est l'otage d'aucun lobby capitaliste qui fera obstacle à son exécution.
Le MMM traverse une période agitée. Le parti sort-il affaibli de cette crise interne ?
Le MMM souffrait depuis un certain temps déjà d'un manque de crédibilité avec les épisodes chronique d'on and off. Aujourd'hui notre position est claire : le MMM continue à travailler au sein du gouvernement pour appliquer le programme électoral pour lequel nous avons été élu. Nous recevons beaucoup de messages de soutien et de demandes d'adhésion. Plusieurs militants, qui au fil des années s'étaient éloignés du parti, veulent à nouveau rejoindre le MMM.
Le MMM peut-il se reconstruire sans certaines figures historiques ?
Nul est éternel et le MMM sans Paul Bérenger devait un jour arriver. Il est arrivé plus tôt et dans les circonstances que vous savez déjà et qui franchement auraient pu être évitées s'il avait respecté la volonté de la très grande majorité des militants. Le MMM est avant tout des valeurs, des principes et un collectif qui dépasse les individualités. C'est la raison pour laquelle le parti continue à fonctionner normalement avec les réunions hebdomadaires de notre bureau politique et de notre comité central et de nos régionaux chaque quinzaine.
Comment vivez-vous cette double casquette de ministre et de président du MMM ?
Cela fait déjà presqu'un an et demi que je cumule ces deux fonctions. J'essaie tant bien que mal de gérer mon emploi du temps entre mes responsabilité ministérielles et mes activités politiques.
Quelle est votre ambition politique personnelle pour les prochaines années ?
Après 15 ans dans l'opposition - je suis député depuis 2010 - mon unique ambition est de contribuer au développement économique et social de mon pays tout en améliorant la vie de mes concitoyens et des travailleurs en particulier.
Le nom d'Arianne Navarre-Marie circule comme possible numéro 2 du gouvernement. Selon certaines informations, ce choix aurait été décidé par le bureau politique du MMM. Confirmez-vous cette information ?
C'est la prérogative du Premier ministre de nommer un Deputy Prime Minister et de décider de l'échéance pour le faire. Le MMM a déjà fait des propositions au Premier ministre que je garderai bien de vous dévoiler.
Êtes-vous du même avis que l'ex-DPM, selon lequel le poste de ministre des Finances devrait être confié à une autre personne ?
Le Premier ministre a choisi de garder le portefeuille du ministre des Finances et il a tout mon soutien.
Il y a plusieurs démissions dans certaines circonscriptions, notamment au niveau des régionales des numéros 1 et 4. Pensez-vous que l'électorat du MMM est derrière les ministres et députés du parti, ou plutôt derrière Paul Bérenger, qui annonce son nouveau mouvement politique ?
Évidemment que la très grande majorité des militants est restée au MMM et même Paul Bérenger le reconnaît. Et c'est tout à fait normal que la minorité qui a décidé de suivre Paul Bérenger dans l'opposition démissionne du MMM.
Que pensez-vous du nouveau mouvement de Paul Bérenger ?
Honnêtement, j'ai tellement à faire au niveau de mon ministère et en particulier avec toutes les activités organisées dans le cadre des célébrations de la fête du Travail que je n'ai pas porté attention au nouveau parti politique des Bérenger - père et fille.
Le nom de Chetan Baboolall circule comme possible leader de l'opposition. Pensez-vous qu'il sera à la hauteur ?
L'article 73 de la Constitution est clair: c'est le leader du parti ayant le plus grand nombre de députés au sein de l'opposition qui doit être leader de l'opposition à moins que le leader de l'opposition actuel soit acceptable à ce leader. En 1993, lorsque Paul Bérenger est révoqué du gouvernement MSM-MMM, il est le leader du parti ayant le plus grand nombre de députés au sein de l'opposition. Mais il avait choisi de laisser Navin Ramgoolam comme leader de l'opposition. Selon moi, Chetan Baboolall a très peu de chances d'être leader de l'opposition à moins d'être le leader du nouveau parti des Bérenger.