C'est un dossier qui traverse les années sans véritable issue. Dès 2009, la nécessité de construire un entrepôt moderne pour le stockage des médicaments avait été évoquée.
Plus d'une décennie plus tard, le projet reste en suspens. Entre-temps, les constats alarmants se sont multipliés, notamment à travers les rapports successifs du bureau de l'Audit et les travaux du Public Accounts Committee (PAC).
Le dernier rapport spécial du PAC, rendu public le mardi 28 avril, remet la question au centre du débat. Il ne s'agit plus d'un simple retard administratif, mais d'un problème structurel qui touche directement la qualité des soins dans le secteur public. Le comité, présidé par le whip de l'opposition Adrien Duval, dresse un tableau particulièrement sévère de la gestion du stockage des médicaments à Maurice.
Les conclusions du PAC sont sans équivoque. Les entrepôts de la Central Supplies Division (CSD), notamment à Plaine-Lauzun, présentent des conditions jugées «totalement inacceptables». Des installations infestées de rats, insalubres, parfois privées d'électricité : autant de défaillances qui compromettent la conservation des médicaments.
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Dans ces conditions, certains produits pharmaceutiques risquent de perdre leur efficacité avant même d'être utilisés. Le rapport met en garde contre des conséquences directes sur la santé des patients, en soulignant que la qualité des médicaments dépend étroitement de leur mode de stockage.
Ce constat rejoint celui du rapport 2022-2023 de l'Audit, qui pointait déjà de graves manquements. «Les entrepôts ne respectaient pas les réglementations qui exigent que les produits stockés soient maintenus en bon état», indiquait le rapport. Les photographies annexées avaient alors suscité de vives inquiétudes quant à l'état réel des stocks destinés aux établissements de santé.
Des chiffres révélateurs d'un gaspillage massif
Au-delà des conditions physiques, c'est l'ampleur des pertes financières qui interpelle. Les données mises en avant dans les rapports officiels témoignent d'un système sous tension. Au 30 juin 2023, la valeur des stocks de médicaments s'élevait à Rs 1,8 milliard, pour un budget annuel d'achat de Rs 1,4 milliard. Pourtant, une part significative de ces produits finit inutilisable. La valeur des médicaments périmés atteint Rs 213 millions, un chiffre qui illustre l'inefficacité du système de gestion actuel.
À cela s'ajoutent des coûts indirects importants. Les loyers pour les entrepôts centralisés s'élèvent à Rs 83,3 millions, tandis que les frais de demurrage - liés au stockage prolongé de marchandises non dédouanées - atteignent Rs 28,6 millions. Autant de dépenses qui pèsent sur les finances publiques sans garantir une meilleure gestion des stocks.
Un projet identifié depuis 2009
Face à ces constats, la solution semble connue depuis longtemps. Le PAC rappelle que le projet de construction d'un entrepôt centralisé ultramoderne avait déjà été identifié en 2009. Pourtant, en 2026, aucune infrastructure de ce type n'a vu le jour. Le rapport déplore l'absence de décision concrète, notamment en ce qui concerne le choix d'un site définitif. Ce blocage est interprété comme un manque de coordination entre les différentes instances concernées et une absence de vision stratégique à long terme.
Pour y remédier, le comité recommande la mise en place urgente d'un comité de pilotage de haut niveau. L'objectif serait de rassembler les principales parties prenantes afin d'accélérer les prises de décision et de garantir la concrétisation du projet dans des délais raisonnables.
En attendant la construction de cet entrepôt centralisé, le PAC insiste sur la nécessité de prendre des mesures immédiates. Parmi les priorités identifiées figure l'équipement des sites de stockage en systèmes électriques fiables, en climatisation et en dispositifs de régulation thermique.
Le comité recommande également la réhabilitation complète des entrepôts existants. Plusieurs d'entre eux sont aujourd'hui jugés vétustes et non conformes aux normes sanitaires. Le cas de l'entrepôt Section C à Plaine-Lauzun est particulièrement préoccupant. Le PAC préconise sa fermeture et la relocalisation de ses activités vers le site de New-Grove, dont les capacités sont sous-exploitées.
Côte-d'Or : un projet structurant à l'arrêt
Dans ce contexte, le projet de Côte d'Or apparaît comme une solution structurante. En 2021, le Conseil des ministres avait approuvé la conception d'un complexe moderne destiné à accueillir plusieurs infrastructures clés du ministère de la Santé.
Sur un terrain de 30 arpents en face du National Sports Complex, il était prévu de construire un entrepôt de standard international pour le stockage des médicaments, un laboratoire national, ainsi qu'un hôpital spécialisé en soins ayurvédiques. À terme, un centre national intégré pour la transfusion sanguine devait également voir le jour.
Le projet reposait sur un modèle de partenariat public-privé, incluant la conception, le financement, la construction, l'exploitation et la maintenance des infrastructures. Une première étape avait été franchie en juin 2021 avec la signature d'un bail avec Landscope (Mauritius). Cependant, malgré ces avancées initiales, le projet n'a pas progressé depuis. Il reste conditionné à la disponibilité des financements et aux priorités budgétaires du gouvernement.
Contacté, Rajen Seetohul, Chief Executive Officer de Landscope Mauritius, souligne que le bail signé avec le ministère de la Santé est toujours en vigueur et que le projet d'entrepôt pour médicaments est toujours d'actualité. Il confirme que des discussions ont eu lieu avec le ministre de la Santé, mais que le gouvernement n'a pas encore donné suite au projet, faute de financements.
Des contraintes économiques en toile de fond
Interrogé sur la situation, le Dr Ashwamedsing Dinassing (photo), directeur général par intérim des services de santé, reconnaît l'urgence d'agir tout en soulignant les contraintes actuelles. Il indique que certains entrepôts existants sont «très vieux et en mauvais état» et font l'objet de travaux de rénovation. Dans l'intervalle, les médicaments sont redistribués vers d'autres sites jugés plus adaptés. Il assure également que les nouvelles infrastructures respecteront les normes de l'Organisation mondiale de la santé en matière de stockage.
Concernant le projet de Côte-d'Or, il confirme qu'il reste d'actualité, mais dépendra des allocations budgétaires à venir. Le contexte économique international, marqué notamment par les tensions au MoyenOrient, pèse sur les capacités d'investissement du pays. «Il faut que l'économie soit stable pour aller de l'avant avec ce projet», indique-t-il.
Du côté politique, certaines voix appellent à nuancer le constat. Le Dr Farhad Aumeer, député, souligne que le rapport du PAC couvre une période allant de 2021 à 2024 et ne reflète pas nécessairement les actions entreprises récemment. Selon lui, des mesures ont été mises en place pour améliorer les conditions de stockage et renforcer le respect des normes sanitaires. Il évoque notamment des inspections quotidiennes et une meilleure gestion des commandes afin d'éviter les excès.
Il affirme également que le gouvernement explore activement de nouveaux sites pour la construction d'un entrepôt, évoquant notamment la région de Phoenix. À terme, le projet de Côte-d'Or devrait constituer la solution définitive pour un stockage conforme aux standards internationaux.
Pour les professionnels du secteur, la question dépasse la simple construction d'un entrepôt. Nitin Busguth, président du Pharmacy Council, insiste sur la nécessité de mettre en place un système global respectant les normes internationales. Si la création d'une infrastructure moderne à Côte-d'Or est jugée essentielle, elle ne suffira pas à elle seule à résoudre les problèmes. La gestion des stocks, la planification des achats et le contrôle des pertes doivent également être renforcés. Il met en garde contre la répétition des erreurs du passé, notamment en matière de gaspillage de médicaments. Pour lui, l'enjeu est autant logistique que stratégique.
Pour sa part, Sarita Pulton, ancienne Principal pharmacist, responsable de l'approvisionnement en produits pharmaceutiques et ex-registrar du Pharmacy Board, souligne que le problème de stockage des médicaments remonte à plus de 30 ans. «Ce n'est pas le ministre de la Santé, Anil Bachoo, qui est responsable de cette situation, car il a hérité d'un système ancien où les mesures nécessaires n'ont pas été prises. Nous avons eu deux médecins comme ministres dans le passé, mais ils n'ont jamais jugé utile de procéder à la construction d'un nouvel entrepôt. Les rapports de l'Audit ont, à plusieurs reprises, fait état de ces problèmes. Aujourd'hui, même si Anil Bachoo décide d'aller de l'avant avec ce projet, sa réalisation prendra au moins quatre à cinq ans», affirme-t-elle.
Elle ajoute également que la gestion des entrepôts du ministère de la Santé est assurée par des officiers relevant du ministère des Finances.