Les chiffres donnent l'illusion d'un pays qui attire, qui rebondit, qui avance. Rs 48 milliards d'investissements directs étrangers en un an. Une hausse de près de 46 %. Une performance que bien des économies envieraient. Derrière ces chiffres et cette apparente réussite, d'autres réalités... plus inconfortables.
Maurice attire des capitaux, mais ne transforme pas son économie. Pire, elle s'enferme dans une dépendance que les chiffres eux-mêmes révèlent (voir page 15). L'essentiel des flux se concentre dans deux secteurs : l'immobilier et les services financiers. D'un côté, des villas vendues à des non-résidents, une rente foncière qui prospère sous couvert de Smart Cities. De l'autre, une explosion des flux financiers, dont la nature productive reste, au mieux, incertaine.
Pendant ce temps, l'économie réelle décroche. Le manufacturier s'effondre. Le tourisme ralentit. L'investissement productif devient marginal. Le pays ne produit plus assez. Il valorise. Il «intermédiarise». Ce modèle n'est pas nouveau. Il a même fait le succès de Maurice. Mais il arrive aujourd'hui à saturation. Car une économie ne peut durablement reposer sur la vente de son sol et la gestion de flux financiers. Elle doit créer, transformer, exporter. C'est précisément cette capacité qui s'érode.
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Le signal le plus inquiétant ne vient pas seulement des flux entrants mais des manques internes. Rs 25,7 milliards de taxes impayées. Dont Rs 14,9 milliards de Corporate tax. Autrement dit, pendant que l'on attire des milliards, l'État peine à collecter ce qui lui est dû. Ce chiffre n'est pas anodin. Il dit quelque chose de plus profond: une fragilité du contrat fiscal. Une économie où certains investissent, mais où d'autres ne contribuent pas. Où l'on négocie, conteste, reporte. Où l'impôt devient une variable d'ajustement.
Dans ce contexte, parler de consolidation budgétaire relève presque de l'incantation. Le déficit reste élevé, autour de 7 % du Produit Intérieur Brut. La dette publique dépasse le permissible. Les objectifs affichés reposent sur des hypothèses fragiles, comme les revenus incertains liés aux Chagos. Et les marges de manoeuvre se réduisent, entre pressions sociales, hausses salariales et coûts énergétiques.
Le risque est désormais clair. Sans ajustement crédible, la dégradation de la note souveraine n'est plus une hypothèse. Elle devient un scénario probable. Certains plaident pour l'accepter. Pour temporiser. Pour lisser l'effort. L'argument est séduisant. Il est aussi dangereux.
Perdre le statut «Investment grade», dans une économie aussi ouverte que Maurice, ce n'est pas un simple déclassement technique. C'est un choc de confiance. Des sorties de capitaux. Une pression accrue sur la roupie. Un renchérissement du coût de la dette.
Autrement dit, une crise.
Le vrai débat n'est donc pas de savoir si Maurice attire des capitaux. Elle le fait. Le vrai débat est de savoir ce qu'elle en fait. Aujourd'hui, la réponse est préoccupante. Une économie qui attire sans produire, qui encaisse sans redistribuer efficacement, et qui peine à collecter ses propres recettes, est une économie déséquilibrée. Il ne s'agit plus d'ajuster à la marge. Il s'agit de changer de cap.
Réorienter les incitations vers les secteurs productifs. Diversifier les partenaires au-delà de l'Europe. Investir dans l'industrie, la technologie, l'économie bleue. Restaurer une discipline fiscale crédible. Et, surtout, reconstruire un contrat de confiance entre l'État, les entreprises et les citoyens. Cela suppose du courage politique. Et une vérité assumée : les milliards ne suffisent pas.
Maurice n'est pas encore au pied du mur. Mais elle s'en rapproche. Dans cette zone grise, entre illusion statistique et réalité économique, le danger est toujours le même : croire que la performance d'aujourd'hui dispense des réformes de demain. C'est précisément l'inverse.