Ile Maurice: Le secteur privé face au mur de la dette

Pendant deux heures et demie, treize corps constitués ont défilé devant le junior minister des Finances Dhaneshwar Damry pour plaider leurs causes en vue du Budget 2026-2027. Tous s'accordent à qualifier le contexte de contraint : dette à 89,5 % du PIB, contre 60 % sous l'administration précédente, pénurie de devises, hausse des intrants, turbulences mondiales. Les consultations pré-budgétaires du secteur privé se sont tenues hier à l'Assemblée nationale.

Entre 11 heures et 13 h 30, les représentants de Business Mauritius, la Chambre de commerce et d'industrie, l'Association of Mauritian Manufacturers, la Chambre d'agriculture, l'Association des hôteliers et restaurateurs de l'île Maurice, l'Outsourcing and Telecommunications Association of Mauritius, la Mauritius Bankers Association, l'Insurers' Association, la Building and Civil Engineering Contractors Association, Mauritius Finance, la Mauritius Information Technology Industry Association, la Mauritius Freeport Association et l'Association professionnelle des transitaires se sont succédé à ce rendez-vous.

À l'issue de la séance, Dhaneshwar Damry a posé d'emblée la contrainte centrale : l'espace fiscal est «très limité». Dans ce cadre, la piste privilégiée est celle d'un fonds public-privé centré sur quatre chantiers jugés catalyseurs : l'aéroport, le port, la connectivité numérique et la connectivité financière. Des secteurs prioritaires ont également été identifiés pour orienter l'investissement privé : sécurité alimentaire, transition énergétique et intelligence artificielle (IA).

L'IA comme priorité transversale

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Shateeaum Sewpaul, First Vice-President de l'OTAM.

L'Outsourcing and Telecommunications Association of Mauritius (OTAM) a structuré ses propositions autour de trois axes : la Digital Public Infrastructure et l'investissement dans la connectivité, la formation et le reskilling pour attirer et développer les talents locaux, et les plateformes d'exploitation de nouveaux services dans un contexte marqué par l'intelligence artificielle. «Pour le Budget, on demande qu'il y ait un focus multisectoriel très important sur ce sujet», a résumé Shateeaum Sewpaul, first vice-president de l'OTAM, soulignant que plusieurs sessions de travail ont déjà eu lieu avec différentes instances.

«Profiter de cette crise pour créer une belle opportunité pour demain»

Dans un climat international qu'il juge «certainement compliqué», Arnaud Lagesse, président de Business Mauritius, a plaidé pour un partenariat renforcé entre secteur privé et secteur public comme seule voie de croissance crédible. Les priorités identifiées par l'organisation patronale couvrent les opportunités portuaires et aéroportuaires, la sécurité alimentaire, le capital humain, la productivité, le soutien aux PME face à la hausse des carburants et de l'électricité, et le développement autour de l'intelligence artificielle.

Arnaud Lagesse, président de Business Mauritius.

Interrogé sur le Forex, problème réel pour les importateurs, il a préféré ne pas s'y attarder : «Il y a plusieurs problèmes, effectivement. Mais il nous reste à nous focaliser sur nos messages clés -- il y a de grands chantiers sur lesquels il y a des opportunités pour que Maurice bénéficie de cette crise et rebondisse.»

129 propositions et une fenêtre qui se referme

Patrice Marie, président de la Chambre de commerce et d'industrie.

La Chambre de commerce et d'industrie (MCCI) arrive avec 129 propositions soumises au ministère, dont 40 % axées sur la crois- sance. Patrice Marie, président de l'instance, a insisté sur la nécessité de soutenir les PME face aux hausses qu'elles subissent, de simplifier les licences pour accélérer l'exécution, et de créer de la stabilité et de la gouvernance dans le système. Le tout dans un contexte de tensions externes, hausse des intrants, pénurie de devises, qui n'autorise pas l'attentisme. «Nous avons une fenêtre d'opportunité très étroite, et le gouvernement comme le secteur privé sont alignés là-dessus : il faut y répondre maintenant.»

Produire, exporter, devenir la plateforme de l'Afrique

Drishtysingh Ramdenee, secrétaire général de la MCCI.

La politique de zéro tarif avec la Chine, encore en cours de finalisation entre les auto- rités mauriciennes et chinoises, ouvre selon Drishtysingh Ramdenee, secrétaire général de la MCCI, des opportunités réelles  à condition que Maurice se donne les moyens d'en profiter. Cela implique d'abord de renforcer la capacité productive des entreprises locales : «Si on a des opportunités d'exportation, il faut être capable de produire plus.» La logistique est au coeur de l'équation. L'ambition est double : atteindre les grands marchés -- Chine, Inde, États-Unis  et faire de Maurice une plateforme de transit pour le continent africain.

Guichet unique, pénurie de devises et opportunité régionale

Kevin Carpenen, président de l'Association professionnelle des transitaires.

Deux dossiers ont dominé l'intervention des transitaires. D'abord, le Single Window Integrated Facility (guichet unique) : les agences gouvernementales restent éparpillées, et lorsqu'un avion arrive, obtenir les documents nécessaires pour libérer une marchandise relève du parcours du combattant, retardant la mise en rayon. «Il y a un besoin urgent de régulariser cela», a martelé Kevin Carpenen, président de l'Association professionnelle des transitaires.

Ensuite, la pénurie de devises, qui empêche importateurs et transitaires de régler leurs fournisseurs à l'étranger. Dans ce tableau difficile, il identifie aussi une opportunité : le conflit Iran-États-Unis fragilise certaines routes régionales, et Maurice pourrait s'imposer comme hub privilégié de l'océan Indien, à condition de muscler sa logistique de transbordement, aérienne comme maritime, et d'avancer sur l'intégration de l'IA dans ces processus.

Deux fonds, une main-d'oeuvre en crise et des marchés à protéger

Ravi Gutty, président de la BACECA.

Le secteur de la construction cumule les difficultés : hausse des produits importés, pénurie de main-d'oeuvre, concurrence étrangère. La Building and Civil Engineering Contractors Association (BACECA) a demandé la révision des Fixed Price Contracts, devenus intenables dans le contexte actuel, ainsi que des mesures pour faciliter l'accès à la maind'oeuvre étrangère tout en formant davantage de jeunes Mauriciens vers le secteur.

Sur les grands projets financés par le gouvernement indien, autoroutes, hôpitaux, Ravi Gutty, le president de l'association, réclame une participation garantie des entreprises locales pour faire tourner l'économie locale. Deux créations ont été proposées : un Construction Price Control Fund pour amortir les hausses sur le ciment et l'acier, et un Construction Innovation Fund pour inciter les entreprises à investir dans la numérisation et la Research & Development.

«It's a show»

Afzal Delbar, secrétaire général de la Freeport Operators' Association.

Le ton tranche avec tous les autres. Cinquante personnes dans la salle, cinq à vingt minutes chacune, les mêmes propositions que celles de l'année dernière. Afzal Delbar, secrétaire général de la Freeport Operators' Association, ne mâche pas ses mots: «It's a show.» Sa frustration porte sur un point central : le secteur privé ne demande pas d'argent, il demande qu'on lève les obstacles à l'investissement et à l'industrialisation.

Obtenir un permis de travail ? «Vous allez devoir supplier.» Monter un dossier ? Des mois de bureaux en bureaux, des taxes à payer sans avoir ni liquidités ni main-d'oeuvre. Le gouvernement dit vouloir que Maurice exporte vers la Chine, mais Afzal Delbar balaie l'argument : «Comment exporter vers la Chine quand la Chine produit déjà tout ?» Ce qu'il faut, c'est de l'espace, du soulagement administratif, un vrai guichet unique. «Nous sommes les premiers responsables de l'exportation de nos ressources et de notre richesse. Il faut qu'on se responsabilise.»

Substance, croissance et certitude fiscale

Le secteur des services financiers, qui représente environ 14 % du PIB et emploie directement plus de 20 000 professionnels, a soumis un mémorandum articulé autour de trois priorités. D'abord, renforcer la substance du centre financier mauricien : révision du régime des sièges régionaux, introduction de permis de résidence liés à l'installation de sociétés à Maurice, procédure accélérée pour les demandes de permis et de migration, et résolution des enjeux liés à la responsabilité fiscale des administrateurs locaux.

Ensuite, créer de nouvelles opportunités de crois- sance en attirant des unicorns et fintechs africaines, en ajustant le régime des Variable Capi- tal Companies et en déployant des outils d'IA pour le traitement des demandes à la Financial Services Commission. Enfin, restaurer la certitude fiscale : «La question n'est plus uniquement celle du niveau d'imposition, mais celle de la cohérence et de la direction. Les investisseurs recherchent un cadre lisible, stable et prévisible. Toute incohérence affaiblit directement la compétitivité», a résumé Faraz Rojid, CEO de Mauritius Finance.

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