Ile Maurice: Le travail à l'âge de l'IA

Le 1eᣴ mai est devenu une fête du travailleur. Plus du tout une réflexion sur le travail. Et c'est peut-être là qu'il faut reprendre la conversation, surtout maintenant que les machines commencent à faire à notre place ce que nous appelions, depuis deux siècles, «gagner sa vie».

Ce dont on ne parle plus

Depuis le XIXe siècle, le débat sur le travail s'est enfermé dans une seule case : la rémunération. Combien gagne-t-on ? Pendant combien d'heures ? Avec quelles protections ? Ces questions sont légitimes, elles ont arraché des conquêtes immenses. Mais elles ont fini par occulter une autre question, plus ancienne et plus fondamentale : à quoi sert le travail dans une vie d'homme ?

Hannah Arendt, dans La Condition de l'homme moderne, distinguait trois activités que notre époque a écrasées sous un seul mot. Il y a le labor, répétitif, biologique, celui qui assure la survie. Il y a l'oeuvre, la fabrication d'objets durables qui survivent à leur créateur. Et il y a l'action, la parole et l'engagement qui font de nous des êtres politiques et créatifs. Aujourd'hui, on appelle tout ça «emploi». Et un emploi, c'est avant tout un salaire.

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Résultat : nous avons perdu le vocabulaire pour parler de ce que le travail fait à l'âme. De ce qu'il enseigne, de ce qu'il abime, de ce qu'il élève ou de ce qu'il étouffe.

L'IA arrive -- et la question change

On nous annonce des millions d'emplois perdus. Les chauffeurs, les comptables, les graphistes, les juristes, les radiologues. La discussion publique tourne déjà en rond autour d'une seule angoisse : qui va manger demain ?

La question est juste, mais elle est trop courte. Elle suppose que l'emploi est la seule manière décente d'occuper une vie humaine. Or cette équivalence - vivre = avoir un emploi - n'a même pas deux siècles. Avant la révolution industrielle, elle n'aurait eu aucun sens.

Et si l'IA, au lieu d'être une catastrophe, était l'occasion d'une question que l'humanité ne s'était plus posée depuis l'Antiquité : que ferait l'homme s'il était libéré du travail contraint ?

Le modèle antique : la liberté par délégation

En Grèce et la Rome antiques, le philosophe ne travaillait pas. Aristote, Platon, Sénèque, Cicéron : aucun n'a « gagné sa vie » au sens moderne. Ils disposaient de ce que les Grecs appelaient le scholè, littéralement «le loisir» - ce mot qui a donné, par un retournement ironique, notre « école ». Le scholè, c'était le temps soustrait à la nécessité, le temps où l'esprit pouvait penser, dialoguer, créer, contempler. C'était, pour Aristote, la condition même de la vie pleinement humaine.

Aristote l'écrit explicitement dans La Politique : la cité idéale suppose une classe d'esclaves. C'est la tâche impensée de la philosophie antique, son angle mort moral. On ne peut pas faire l'éloge naïf du scholè grec sans rappeler son coût humain. Et pourtant, c'est précisément ici que l'histoire bascule. Pour la première fois depuis l'Antiquité, nous pourrions avoir le scholè sans esclaves humains.

L'IA et la robotique sont en passe de devenir les « esclaves de silicium » dont rêvait Aristote sans oser se l'avouer : il écrivait déjà que l'esclavage disparaîtrait le jour où «les navettes tisseraient toutes seules». Nous y sommes.

Mais le temps libre ne suffit pas

Soyons pourtant lucides. Libérer le temps des humains sans leur donner les moyens de vivre, ce n'est pas une libération : c'est une mise au chômage de masse, avec sa cohorte de précarité, de dépression, de perte de sens. Un peuple oisif et affamé ne philosophe pas. Il survit, il s'aigrit, parfois, il se révolte.

La vraie question n'est donc pas « l'IA va-t-elle détruire des emplois ? ». Elle le fera, c'est entendu. La vraie question est : quel mécanisme transformerait cette destruction d'emplois en libération humaine plutôt qu'en misère organisée ? Plusieurs pistes existent. Aucune n'est techniquement difficile. Toutes sont politiquement explosives.

Quatre mécanismes pour un nouveau contrat

  1. Le revenu universel

Verser à chaque citoyen une somme inconditionnelle, suffisante pour vivre dignement. Logique simple : si la richesse est désormais produite par les machines, elle doit irriguer toute la société, et non seulement les propriétaires de ces machines. Le travail salarié deviendrait alors un choix, non plus une contrainte de survie.

  1. La taxation du capital productif algorithmique

Bill Gates l'a proposé sans détours : un robot qui remplace un ouvrier devrait payer l'équivalent des cotisations sociales que payait cet ouvrier. Sans cela, automatiser devient une stratégie d'évasion sociale. Variante plus radicale : un dividende algorithmique, puisque les grandes IA ont été entraînées sur des données produites par l'humanité entière. Les profits qu'elles génèrent appartiennent en partie à tous.

3. La propriété collective des infrastructures

La Norvège possède son pétrole via un fonds souverain qui verse des dividendes à son peuple. Pourquoi ne pas imaginer un fonds souverain de l'IA, où les infrastructures numériques critiques seraient en partie publiques ou coopératives ? Le modèle est connu, il fonctionne.

  1. La réduction massive du temps de travail

Plutôt que de licencier la moitié des travailleurs, on garde tout le monde à vingt heures par semaine, même salaire. Keynes l'avait prédit en 1930 dans sa Lettre à nos petits-enfants : il pensait qu'en 2030 l'humanité travaillerait quinze heures par semaine. La productivité a explosé comme il l'annonçait. Mais nous n'avons pas redistribué le temps : nous avons redistribué les profits aux actionnaires.

Le vrai obstacle

Aucun de ces mécanismes n'est techniquement complexe. Ils impliquent simplement la même chose : transférer une part de la valeur captée par le capital vers le travail libéré. Or les détenteurs des grandes IA sont aujourd'hui une poignée d'entreprises mondiales, dotées d'un pouvoir d'influence sans précédent dans l'histoire économique.

Le scénario noir n'est donc pas l'IA qui remplace l'humain. C'est l'IA qui remplace l'humain sans redistribution, avec des gouvernements trop faibles ou trop captifs pour imposer le partage. On aurait alors le pire de Rome antique - l'oisiveté forcée d'une masse - sans le meilleur, le scholè contemplatif. Parce qu'une masse oisive sans ressources n'a ni le temps ni l'esprit pour philosopher : elle survit.

Pour ce 1eᣴ mai

Célébrons les travailleurs, bien sûr. Leurs combats, leurs droits, leurs conditions. Mais osons aussi, cette année, célébrer autre chose : le travail comme acte humain, comme œuvre, comme création. Et osons surtout poser la question que l'IA nous force à poser : que ferons-nous de notre temps quand les machines feront le nôtre ?

La technologie, en elle-même, ne décide rien. Elle n'est ni notre sauveur, ni notre bourreau. Ce qui décidera, c'est la qualité du contrat social que nous saurons écrire pendant qu'elle se déploie. Un contrat qui dirait, enfin clairement : la richesse produite par l'IA appartient à tous, parce qu'elle est bâtie sur le savoir de tous.

Rome avait des esclaves humains pour libérer ses philosophes. Nous avons des esclaves de silicium. Reste à savoir si nous serons assez sages, cette fois, pour partager le temps qu'ils nous offrent.

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