Ile Maurice: L'économie bleue cherche son cap

À l'approche du Budget 2026-2027, le gouvernement dévoile une stratégie pour faire passer l'économie bleue de 10,9 % à plus de 20 % du PIB sur 5 ans. Port, pêche, plateau continental, finance, intelligence artificielle : le rapport consultatif trace la feuille de route. Le ministre Arvin Boolell détaille les priorités et les obstacles.

Lors de sa réunion du 24 avril, le Conseil des ministres a pris note du résultat des dialogues pré-consultatifs tenus dans le cadre des Assises de l'océan 2025. Dix tables rondes thématiques avaient été organisées entre les 7 et 18 octobre 2025 sur autant de chantiers liés à l'économie bleue. Un rapport a été rédigé avec l'appui de la Banque mondiale, puis validé avec les parties prenantes.

Arvin Boolell : faire du port «the Star and Key of the Indian Ocean»

Le ministre de l'Agroindustrie, de la sécurité alimentaire, de l'économie bleue et de la pêche, Arvin Boolell, déroule une stratégie qui se veut pragmatique. Le mot d'ordre, lâché en anglais : «We have to go for the low-hanging fruit first - early harvests matter.»

Suivez-nous sur WhatsApp | LinkedIn pour les derniers titres

Parmi les priorités, la modernisation portuaire. Le ministre rappelle que plus de 38 000 navires traversent chaque année le sud-ouest de l'océan Indien, et que Port-Louis demeure structurellement positionné sur cet axe. Pourtant, sur l'indice mondial de performance des ports à conteneurs, Maurice reste loin derrière. Le potentiel existe - bunkering, transbordement, services aux navires de passage -, mais les escales doivent rester attractives : nombre d'armateurs, observe-t-il, refusent d'immobiliser un bateau plus de 48 à 72 heures.

L'axe stratégique défendu est celui d'un Island Container Port couplé à une politique de transbordement renforcée. La Maritime Single Window, en cours de déploiement, doit accélérer les formalités, tandis qu'un système de gestion des escales dopé à l'intelligence artificielle est à l'étude pour réduire les temps d'attente. Pour Arvin Boolell, le port doit devenir «the Star and Key of the Indian Ocean».

Dix chantiers prioritaires

Long de 121 pages, le rapport consultatif des Assises de l'océan 2025 dresse un inventaire méthodique des opportunités, des contraintes et des recommandations. Le constat liminaire est sans appel : l'océan est à la fois une vulnérabilité et un levier. Hausse des températures de surface, blanchissement corallien, érosion côtière et raréfaction de certains stocks halieutiques figurent au passif. À l'actif : des écosystèmes encore exploitables, un potentiel d'énergies marines renouvelables, des ports en cours de verdissement, une aquaculture qui passe d'une production de 2 000 à un objectif de 20 000 tonnes, et une finance bleue à structurer.

Le document insiste sur trois axes transversaux. D'abord la gouvernance : un cadre national unifié, des plateformes de partage de données et un guichet unique pour les permis de recherche. Ensuite le capital humain : la disparition récente du Marine Science au Cambridge School Certificate est citée comme un revers. Enfin le financement : blue bonds, fonds carbone bleu, mécanismes de taxation environnementale, partenariats public-privé.

Plusieurs propositions émergent : une stratégie nationale unifiée de conservation marine, un Marine Spatial Planning formalisé, un Blue Economy Bill articulant pêche, aquaculture, tourisme, ports et secteurs émergents. Le rapport recommande également un National Maritime Information Sharing Centre opérationnel pour lutter contre la pêche illicite, un Blue Economy Hub régional et une feuille de route de Green Port.

Des bancs à la haute mer

Sur le volet halieutique, le ministre est plus mesuré. La zone économique exclusive est vaste, mais les eaux territoriales mauriciennes - hors bancs de pêche - restent peu poissonneuses comparées à celles des Seychelles. Le quota de référence négocié avec l'Union européenne est inférieur à 5 000 tonnes pour Maurice, contre 50 000 pour les Seychelles. La flotte se compose de 40 unités semiindustrielles et de quatre unités industrielles : un faible nombre au regard du potentiel.

L'orientation est double. À court terme, encourager les pêcheurs artisanaux à sortir du lagon et leur en donner les moyens techniques. À moyen terme, faire entrer davantage d'opérateurs mauriciens dans la haute mer.

Des pourparlers sont en cours avec Bruxelles pour un accord bilatéral de pêche et des grants sont mobilisés. Côté gouvernance, la Fisheries Act de 2023 modernise les sanctions, le Fisheries Monitoring Centre assure une surveillance vingtquatre heures sur vingt-quatre via le Big Ocean Data System, et l'île demeure conforme aux mesures portuaires de la FAO.

L'aquaculture, dont la production doit décupler en cinq ans, repose sur une trentaine de zones d'élevage déjà désignées et sur le travail conduit par l'Albion Fisheries Research Centre, la Ferme marine de Mahébourg - qui a écoulé 1 851 tonnes de Mauritius Redfish, exportées à 95 % - et le Marine Aquaculture and Restoration Centre. La filière thonière à Maurice traite, quant à elle, quelque 100 000 tonnes par an, génère environ Rs 15 milliards d'exportations et 6 000 emplois, sur un modèle d'économie circulaire qui valorise les sous-produits en farines, oméga-3 et biogaz.

Recherche et cadre juridique

Le ministre insiste sur le rôle clé de la recherche. Maurice se classe, selon le rapport consultatif, parmi les vingt premiers pays au monde en nombre de scientifiques marins par habitant - un atout que la stratégie cherche à monétiser.

La firme Valinor pilote la rédaction du futur Blue Economy Bill, appelé à devenir l'ossature législative du secteur. Le Premier ministre, Navin Ramgoolam, présidera un comité dédié à l'économie bleue lors du prochain sommet Africa Forward qui se tiendra à Nairobi les 11 et 12 mai. Le junior minister Fabrice David, fera aussi partie de la délégation. Un travail de fond se poursuit également avec le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), et les pourparlers se sont multipliés à la Banque de Maurice autour de la politique des blue bonds.

Le calendrier diplomatique se densifie. L'accord Biodiversity Beyond National Jurisdiction, entré en vigueur en janvier 2026, gouverne désormais les deux tiers de l'océan situés hors juridictions nationales : Maurice, membre de l'Alliance of Small Island States et du Groupe africain, entend y peser via les comités scientifiques.

Utiliser l'intelligence artificielle pour localiser le thon

En marge du Budget 2026-2027, une initiative locale entend marier économie bleue et intelligence artificielle (IA). L'Ocean Economy AI Lab, première start-up mauricienne du secteur, basée à Coromandel, s'associe à une entreprise japonaise spécialisée dans les pêcheries. Trois conditions sont aujourd'hui réunies, explique Georges Chung : l'accès aux données - via les pêcheurs équipés de GPS conformes, la disponibilité d'une puissance de calcul abordable et le courage de se lancer.

Le modèle, entraîné sur des données GPS - température, courants, position des bancs - et sur les remontées de capture (coordonnées GPS, espèces, volumes), promet, en s'appuyant sur le track record de la firme japonaise, des gains de productivité de 30 à 40 %. Premier terrain de jeu : le thon, espèce qui pèse, selon les promoteurs, plus d'un million de tonnes capturées chaque année dans l'océan Indien.

«Mauritius Ocean Week»

L'ouverture de la Mauritius Ocean Week a lieu aujourd'hui à La Scala, au Caudan Arts Centre. La journée inaugurale comporte trois panels : finance bleue, énergies marines renouvelables et économie bleue comme «next frontier». La semaine se déploie ensuite avec des Blue Talks, des visites de sites et des journées portes ouvertes dans les centres de recherche.

Reste désormais à transformer ce travail de cartographie en politique publique. Plusieurs jalons sont attendus : adoption du Blue Economy Bill, première émission de blue bonds, ouverture des bancs aux opérateurs mauriciens, accélération du programme Green Port.La Mauritius Ocean Week, qui s'ouvrent aujourd'hui, sont précisément le carrefour où devra se forger cette cohérence - entre ministères, secteur privé, recherche et associations, mais aussi entre Maurice et ses partenaires régionaux. La feuille de route est tracée. Reste l'épreuve du calendrier.

AllAfrica publie environ 600 articles par jour provenant de plus de 90 organes de presse et plus de 500 autres institutions et particuliers, représentant une diversité de positions sur tous les sujets. Nous publions aussi bien les informations et opinions de l'opposition que celles du gouvernement et leurs porte-paroles. Les pourvoyeurs d'informations, identifiés sur chaque article, gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. En effet AllAfrica n'a pas le droit de modifier ou de corriger leurs contenus.

Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica. Pour tous vos commentaires ou questions, contactez-nous ici.