L'oeuvre de Jean Fanchette, poète, éditeur et psychanalyste né en 1932 à l'Île Maurice et mort à Paris en 1992, ne cesse de se réverbérer dans les arcanes du temps et de l'espace. Après le spectacle «Equinoxes» joué au Château de Labourdonnais en avril 2023, voilà que son anthologie «L'Île Equinoxe» est traduite et publiée à New York chez Spuyten Duyvil. À cette occasion une série de lectures et rencontres a été organisée en avril à North Carolina University - Chapel Hill par le traducteur et professeur américain Hassan Melehy, avec pour invitée Véronique Fanchette, fille du poète et présidente de l'Association Jean Fanchette.
Questions à... Hassan Melehy, poète et traducteur de «L'Île Equinoxe»
Quel bilan tirez-vous de cette séquence sur Jean Fanchette à North Carolina University Chapel Hill en présence de Véronique Fanchette?
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Pour ceux de l'Université de Caroline du Nord et de la ville de Chapel Hill, les deux lectures bilingues que nous avons faites offraient surtout une introduction à la poésie remarquable de Jean Fanchette. Les auditeurs ont fait la connaissance de ce poète, que je considère comme une grande personnalité de la littérature francophone mondiale, grâce à la présence de sa fille Véronique Fanchette. Elle a parlé de son père et lu bon nombre de ses poèmes, en duo avec moi, qui ai lu mes traductions correspondantes. La vidéo «best-of» du spectacle Équinoxes à l'Île Maurice, que nous avons projeté, a donné à notre public un aperçu du panorama culturel représenté par le legs littéraire de Jean Fanchette.
Une lecture bilingue s'est tenue à Epilogue, café littéraire engagé, en présence de jeunes et moins jeunes adeptes de poésie. Présente dans l'assemblée, une étudiante mauricienne a regretté ne jamais avoir eu l'opportunité d'étudier la poésie de Jean Fanchette au long de sa scolarité sur l'Ile.
La présence du poète se manifeste également à Chapel Hill dans la collection des livres rares de la bibliothèque universitaire. Guidés par Eileen Dewitya, curatrice de cette collection, nous étions ravis de constater l'importance du fond déjà existant. Parmi les livres écrits ou édités par Jean Fanchette figurent notamment la version française «L'Île Équinoxe», «Psychodrame» et «Théâtre moderne» (1971), l'intégralité de la revue «Two Cities», ainsi que «Minutes to Go» (1960), les premiers «cut-ups» de William S. Burroughs et ses collaborateurs. Avec la contribution de «Minutes to Go Redux» (2020), édition critique, cadeau de Véronique, et d'«Equinox Island», le fond s'est enrichi et s'enrichira encore.
Pourquoi avoir voulu traduire «l'Île Équinoxe» ?
La première fois que j'ai lu la poésie de Jean Fanchette -découverte par une série d'heureux hasards- j'ai été émerveillé par les images inattendues et complexes, comme par les rythmes et la musicalité de ses vers. Une source de méditation sur un monde dont la migration est l'expérience centrale, proche de ma propre expérience d'enfant d'immigrés (l'un égyptien, l'autre hollandaise) qui à un assez jeune âge s'est rendu compte qu'il n'appartenait pas totalement au pays où il était né. Comme une partie de mes propres migrations implique le multilinguisme, je voulais faire migrer ces poèmes vers ma langue maternelle.
Quels ont été les choix et défis rencontrés dans ce travail de traduction ?
La complexité des poèmes était mon premier défi : comment transposer dans une autre langue un ensemble d'images souvent insaisissables - mais d'autant plus séduisantes- exprimées par des jeux sémantiques et phonétiques spécifiques à la langue française ? De plus, pendant ses premières années de poète, Jean Fanchette a assez souvent écrit en vers métriques et rimés, des qualités que je ne voulais pas trahir dans la traduction (selon la vieille expression italienne peu traduisible : «traduttore traditore», «traducteur traître»).Le travail de traduction de Jean Fanchette m'a permis de m'imprégner de ses poèmes, de retrouver mes aptitudes et réflexes d'auteur, et ainsi de restituer en anglais l'expérience esthétique et intellectuelle qu'offre la poésie de Jean Fanchette.
Le campus de North Carolina University - Chapel Hill (prestigieuse université publique) est situé dans le « triangle d'or » de la recherche et de la tech formé avec Durham et Duke et qui arrive au 2e rang après la Silicon Valley. Une enclave démocrate dans un « swing state » à majorité républicaine.
Vous vous êtes engagé dans la recherche d'un éditeur pour «Equinox Island». Quelles en ont été les difficultés ?
La recherche d'un éditeur pour un recueil de poèmes pourrait sembler une tâche sisyphéenne : il y a bien peu d'éditeurs en poésie, et encore moins qui s'intéressent aux traductions. Avec l'aide d'un ami qui connaît bien le monde de l'édition, j'ai établi une liste de six maisons. Celle que j'ai considérée comme la meilleure option était Spuyten Duyvil, basée à New York et qui avait déjà publié des livres de quelques-uns de mes amis, de plusieurs auteurs de la «Beat Generation» et la traduction d'un livre de Michel Deguy, ami et admirateur de Jean Fanchette. Dans ma lettre de proposition, j'ai mentionné tous ces éléments. Trois jours plus tard, l'éditrice de Spuyten Duyvil m'a répondu qu'elle voulaitlire le manuscrit. Quelques mois plus tard, elle m'a envoyé une acceptation enthousiaste pour la publication.
En tant qu'éditeur, Jean Fanchette a publié la revue bilingue «Two Cities» et son tiré à part «Minutes to Go». Quel regard posez-vous sur ces publications ?
Publiée de 1959 à 1964 sur 9 numéros dont un double, «Two Cities» était une revue littéraire singulière, un forum où des écrivains peu ou bien connus à l'époque trouvaient un lectorat. En fait, Jean Fanchette était un visionnaire : William S. Burroughs est maintenant considéré mondialement comme un des auteurs américains les plus intéressants et importants du XXe siècle, mais lors de son arrivée à Paris presque personne ne connaissait son nom - Jean Fanchette a vu son génie, ainsi que celui de plusieurs autres.
Avec l'accord de l'Association Jean Fanchette, quels sont vos projets pour promouvoir son oeuvre aux États-Unis ?
Je continuerai à programmer des lectures. Dès la parution de mon prochain recueil, «Doctrinal Shuffle», aussi chez Spuyten Duyvil, j'aurai des opportunités à New York, Chicago et Minneapolis. Au cours des prochaines années, dans chacune de mes lectures, plusieurs poèmes de Jean Fanchette figureront. Je projette aussi de traiter sa poésie lors des colloques et de rédiger des articles destinés à des revues savantes. En bref, les oeuvres de Jean Fanchette jouent un rôle croissant dans mes travaux de poète et critique littéraire.
«Équinox Island»
La traduction de L'Île Equinoxe est publiée sous le titre Equinox Island par Spuyten Duyvil. Basée à New York, cette maison d'édition porte le nom d'un quartier du Bronx et s'est depuis 1982 spécialisée notamment dans la poésie. Outre les poèmes de Jean Fanchette et les textes en postface de J.M.G Le Clezio et Michel Deguy, l'ouvrage présente une introduction du traducteur Hassan Melehy. En vente sur https://www.spuytenduyvil.net/Equinox-Island.html
Deux poèmes lus par le traducteur à écouter sur : http://www.jeanfanchette.com/
En visite sur le campus de Chapel Hill
Du 6 au 10 avril derniers, Véronique Fanchette (photo) était invitée à North Carolina University - Chapel Hill grâce aux soutiens du «Department of Romance Studies» - représenté par le traducteur et professeur Hassan Melehy - et par l'Institute for the Arts & Humanities. Un séjour au programme établi au cordeau pour multiplier les rencontres et faire découvrir la poésie de Jean Fanchette.
«Je remercie vivement Hassan, son épouse Dorothea Heitsch, Bruno Estigarribia («directeur du Department of Romance Studies»), Eileen Dewitya, curatrice de la collection des livres rares, ainsi que Sean Matharoo qui a choisi d'enseigner la poésie de mon père à ses élèves, salue la fille du poète. Faites que cela donne des idées aux enseignants et institutions éducatives de Maurice ! Avec cette traduction aux États-Unis, à une époque si particulière où nous avons plus que jamais besoin d'art, la poésie de mon père s'ouvre à un nouveau public anglophone. Ma gratitude à l'égard de Hassan et de son engagement exemplaire est infinie. Des graines que nous avons semées en France et à Maurice à travers ce travail de mémoire de longue haleine, il a su élever un arbre magnifique qui vit sa propre vie sur le continent américain. Ce n'est pas un simple hommage, mais bien l'intérêt sincère et passionné de la part d'un poète érudit d'aujourd'hui pour la poésie de mon père».
Lors d'une conférence à l'université, la lecture bilingue des poèmes par Hassan Melehy et Véronique Fanchette était enrichie par les échanges avec le public, la présentation de l'auteur, ainsi que par les projections du best of du spectacle Equinoxes et de la vidéo de JMG Le Clézio lisant sa préface.
Bio
Originaire de Nouvelle-Angleterre, Hassan Melehy (photo) a vécu dans plusieurs régions des États-Unis avant de s'installer en Caroline du Nord en 2004, où il réside avec son épouse, également professeure, Dorothea Heitsch. Son premier recueil de poésie, A Modest Apocalypse, a été publié par Eyewear en 2017. Outre son oeuvre littéraire, il est l'auteur de trois ouvrages critiques, dont le plus récent, Kerouac : Language, Poetics, and Territory (Bloomsbury, 2016). Il a traduit des ouvrages de critique, de philosophie et de sciences sociales du français, notamment Les Noms de l'histoire de Jacques Rancière (University of Minnesota Press, 1994). Il enseigne à l'Université de Caroline du Nord à Chapel Hill.
(Lien : https://romancestudies.unc.edu/faculty-member/hassan-melehy/)
La fille du poète était très émue de découvrir la richesse du fond Jean Fanchette déjà constitué au département des livres rares de la bibliothèque universitaire Wilson library, au côté de manuscrits exceptionnels des auteurs de la Beat Generation. Espérant favoriser l'étude de Jean Fanchette éditeur et poète, elle s'est engagée à fournir d'autres documents pour enrichir le fond. Rappelons qu'une dotation complète a été accordée en 2009 à la Bibliothèque Nationale de Maurice.
Rencontre en salle de classe avec les étudiants de Sean Matharoo particulièrement intéressés par le défi de traduire de la poésie et les coulisses de ce travail, comme par les ambitions du spectacle multidisciplinaire Equinoxes visant à amener les spectateurs à la poésie de Jean Fanchette par des arts plus « accessibles ».
Le séjour s'est achevé par une réception organisée par Hassan Melehy et son épouse Dorothea avec des professeurs et étudiants du Department of Romance Studies, en présence de son directeur Bruno Estigarribia.
The Poem of the Child Tree
to Yvonne and Robert Ganzo
The rhythmic pulses of a landscape
Vibrating in the veins of the tree,
The brother rock and his omens
Were grasped in the morning
Brought to me from the depth of ages.
The same bird from shore to shore,
Keeps the rhythm of lightning season.
The same rowboat cast adrift
Dreams of giddy desert heights
Of silences of water and stone.
The storm bursts and the child tree,
Coiled up in the wind's palm,
Understands our brotherhood
Sealed in the blood of summers.
Was I a larch? afterwards? before?
In the forests of memory,
Mankind plants his territories
And the child tree, born of storms,
Discovers the soul of leaves
Nestling in the evenings' heavy heart.
The tree remembers the seed,
The slow night of roots,
The forests of resin and shade,
Until the call of the first bird
Across centuries of waiting.
And I, the child of one second,
Amid the flowing gold of the broom bushes,
I watch over that moment set down
By the anguish of millions of years
In the world's bright disorder.
All these birds in my memory
And all these mallows in my eyes.
To transmute into moire and fire
The landscapes that were never
Better defined than far from here.
The tree that I call larch,
Changes into jacarandas,
Flamboyant, abloom in purple
Bursting in my blood, which weighs
The weight of all these seasons.
The oriole in the cherry tree,
The hummingbird in the mango tree,
And I, torn apart by your cries,
And I, suddenly discovering the price
Of living and fulfilling two lives.
Mountains of what memory?
I pick the grapes of your foresight.
At last I reach the clarity
Of minerals. Brief light
Where I discover this hand,
Held between the tree and the stone.
And the sand is once again seaweed
The manifold soul of the coral
Throbs, caught in the mesh
Of the water. The coal remembers
The forests and the childhood of fire...
All of it in a second's flash!