Ile Maurice: Tejsree Beharee - Le «Bharatanatyam» comme deuxième naissance

Le 29 avril, c'était la Journée internationale de la danse. Tejsree Beharee raconte comment elle est passée de l'univers de l'ingénierie à celui du «Bharatanatyam», qu'elle enseigne désormais, et met en avant sa volonté de faire dialoguer tradition, mémoire, pédagogie et modernité.

De l'ingénierie chimique et des énergies renouvelables au Bharatanatyam, le parcours de Tejsree Beharee ressemble à une traversée intérieure. Rien, pourtant, ne la prédestinait à cette rupture. La décision de quitter une carrière scientifique pour se consacrer pleinement à la danse est venue progressivement, au fil d'un tiraillement entre ces deux mondes.

Après ses études universitaires, elle travaillait comme ingénieure, tout en prenant des cours de danse au Mahatma Gandhi Institute. Mais cette double exigence devenait difficile à gérer. Son enseignant lui a un jour conseillé de choisir : l'ingénierie ou la danse, mais quel que soit son choix, de s'y consacrer pleinement. Après quatre années d'études et un avenir déjà envisagé dans le domaine de l'ingénierie, changer de trajectoire représentait pour elle un saut dans l'inconnu. Pourtant, la danse restait ce lieu intime où elle se sentait le plus elle-même. « C'était comme un centre autour duquel j'évoluais dans la vie.» Elle a alors décidé de réorienter son parcours, même si cette voie est à la fois enrichissante et exigeante.

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Pour Tejsree Beharee, le Bharatanatyam est bien plus qu'une discipline artistique. C'est un langage. Un espace où peuvent se dire les questionnements, les observations et les silences que les mots ne parviennent pas toujours à exprimer. Enfant, lorsqu'elle pensait à la danse, elle imaginait des chorégraphies comme résolution aux problèmes ou comme la manière d'atteindre des objectifs. La découverte des ballet-dramaslui a ouvert par la suite les yeux sur une autre voie de communication. C'est suite à une observation régulière qu'elle s'est dite qu'elle devrait enseigner. « J'ai réalisé que de nombreuses personnes souhaitaient apprendre la danse, mais ne pouvaient pas intégrer des institutions formelles en raison de contraintes de temps.»

Alors fraîchement diplômée en Bharatanatyam, Tejsree Beharee a réfléchi à la mise en place d'une structure plus accessible. Elle a approché le Kanaga Toukkey Sangam Kovil à Camp-Caval, Curepipe. Et c'est ainsi que le 14 février 2016, l'aventure de la Nritya Tej Dance Academy a commencé. Celle-ci est progressivement devenue un laboratoire artistique, un lieu d'expérimentation où les idées prennent forme à travers des histoires, des concepts et des gestes. Depuis, l'académie est un espace d'apprentissage mais aussi de transmission culturelle.

Lien avec l'éducation

Dans son enseignement, Tejsree Beharee défend l'équilibre entre tradition et adaptation au contexte mauricien. La danse classique indienne, rappelle-t-elle, est fortement liée à l'éducation à Maurice. Elle s'appuie donc à la fois sur l'enseignement de ses gurus et sur des références pédagogiques pour accompagner ses élèves. « Chaque classe, chaque étudiant exige une approche différente. Le cours de danse doit être un espace sûr où l'élève peut progresser avec confiance.»

Elle évoque notamment la zone proximale de développement de Vygotsky, qui consiste à guider graduellement l'apprenant, ainsi que la pensée de Dewey, à travers l'importance accordée à la réflexion. Car pour elle, enseigner le Bharatanatyam ne se limite pas à transmettre des mouvements. Il s'agit aussi d'initier ses élèves à la philosophie, à la mythologie, au récit et à la symbolique. Même si tous ne deviendront pas des danseurs, elle espère que cette formation contribuera à leur développement personnel, intellectuel et culturel.

Dans une société insulaire moderne et multiculturelle, le lien avec le Bharatanatyam n'est pas toujours évident, reconnaît-elle. «À Maurice, cette danse est souvent découverte lors de fêtes religieuses, sans exposition régulière.» Pour éviter une relation distante avec l'art, Tejsree Beharee estime qu'il faut parler au public dans la langue qu'il comprend. Expliquer le contexte, raconter le sens d'une pièce avant la performance, utiliser les langues locales : autant de moyens pour rendre la danse plus compréhensible et plus vivante.

Codes à saisir

Avec ses élèves, l'approche passe souvent par la narration. Les gestes des mains, les mudras, deviennent une porte d'entrée vers le vocabulaire de la danse. Raconter une histoire, tout en utilisant ces gestes, permet aux nouveaux apprenants de mieux saisir les codes du Bharatanatyam. Le geste n'est plus seulement technique, il devient parole, image, mémoire.

La Nritya Tej Dance Academy ne se limite pas à la danse classique. Elle valorise aussi des traditions folkloriques comme le bhojpuri, le Bhangra ou le Kolattam. Pour Tejsree Beharee, ces formes sont essentielles, car elles initient les élèves à la diversité culturelle. Elle compare cet apprentissage à la géographie : découvrir une danse, c'est aussi découvrir un territoire, une langue, un costume, une histoire, une musique et une manière de bouger.

Cette approche permet aux élèves de regarder autrement les performances qu'ils voient dans les temples, les processions ou dans les événements culturels. Ils ne voient plus seulement une danse, mais une structure, une identité, une mémoire collective. Cette volonté de relier danse, histoire et identité mauricienne s'est particulièrement exprimée lors de sa participation à l'International Indian Dance Festival à Athènes où elle a présenté une danse-hommage à Anjalay Coopen.

Le festival coïncidait avec le 80ᵉ anniversaire du martyre de cette figure historique. Tejsree Beharee a voulu présenter quelque chose d'unique à un public international. Pour créer un pont entre les arts classiques indiens et le «mauricianisme», elle a associé les traits d'Anjalay Coopen aux différentes formes de la déesse Durga. À travers cette performance, elle dit avoir ressenti un profond patriotisme. Incarner cette travailleuse enceinte, cette femme courageuse face à la tragédie lui a donné le sentiment d'un autre appel : raconter l'histoire de son pays par la danse.

Conversation entre les arts

Dans des productions comme Kouchou Kouchou Deryer Laport - Zistwar Padmabadi, elle fait dialoguer Bharatanatyam, slam en kreol morisien, ravanne et musique classique indienne. Elle refuse toutefois le terme de « fusion ». Elle préfère parler de conversation entre les arts. Cette rencontre permet, selon elle, d'élargir le public et de refléter le multiculturalisme local. « Les arts classiques peuvent rester vivants s'ils savent dialoguer avec leur époque, sans renoncer à leur profondeur. Tout dépend du contexte, de la scène et du public. Parfois, la tradition pure suffit. Parfois, elle a besoin d'un appui local pour mieux se faire entendre. »

Son engagement dépasse la scène. Comme coordinatrice d'APICA et éditrice de Nartana, Tejsree Beharee travaille aussi à promouvoir les arts classiques indiens en coulisses. Le défi principal, selon elle, demeure de réunir un public. Les arts classiques sont encore souvent perçus comme un domaine niche, avec peu de plateformes régulières pour la performance et la discussion. Mais elle observe un changement progressif. À force de présenter ces arts de manière accessible, le public peut apprendre à voir au-delà des mouvements et à reconnaître la profondeur du langage chorégraphique.

Un autre défi est de réunir les artistes dans un système où ils se sentent visibles et valorisés. Pour elle, éduquer le public aux arts classiques peut créer de nouvelles opportunités et permettre aux artistes de présenter davantage d'œuvres créatives.

Aux jeunes qui rêvent d'art, mais craignent que cette voie ne soit pas considérée comme une carrière sérieuse, Tejsree Beharee adresse un message pragmatique. « Être artiste ne signifie pas uniquement se produire sur scène. Il existe de nombreuses carrières autour des arts : gestion artistique, recherche, critique, documentaire, photographie de danse, entre autres. L'essentiel est d'explorer ces possibilités afin de rester dans le domaine artistique, tout en construisant un parcours durable.»

Pour elle, la danse n'est donc pas seulement un art du mouvement. C'est une manière de penser, de transmettre et d'habiter le monde.

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