Mali: Au pays - Anatomie d'un mensonge Par Bacary Mbaye

Les attaques coordonnées du samedi 25 avril 2026 au Mali ont touché notamment Bamako, Kati, Gao, Kidal et Sévaré et mis à genoux l'armée malienne et ses supplétifs russes sur l'ensemble du territoire. Alors que l'armée malienne affirmait que « les groupes armés terroristes ont essuyé de violents revers », des combats étaient encore en cours, dans la ville de Kati, tandis que l'Africa Corps avaient négocié son départ de Kidal auprès du Front de libération de l'Azawad, abandonnant les Forces armées maliennes à Kidal à leur sort. Ce retrait consacre la plus lourde défaite militaire et symbolique de la Russie au Sahel.

Pour le Mali, l'AES et Moscou, c'est le réveil brutal d'une illusion entretenue

Deux ans et demi après l'entrée triomphale de Wagner dans la ville, Kidal retombe. Et avec elle, s'effondre le grand récit de la reconquête russe au Sahel. L'Africa Corps s'est retiré. La promesse russe apporter la sécurité là où l'Occident avait échoué gît dans les ruines d'une base militaire abandonnée aux confins du Sahara. Ce n'est pas seulement une défaite tactique. C'est la faillite d'un modèle, la démonstration que remplacer un partenaire par un autre ne résout rien quand les causes profondes telles que la gouvernance, le développement, le dialogue politique, sont ignorées.

Kidal, le tombeau des promesses

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À Kidal, les forces du FLA prennent le contrôle de larges portions de la ville, y compris la base militaire qui abritait les éléments de l'Africa Corps. Selon les médias russes eux-mêmes, les paramilitaires de Moscou se retrouvent retranchés dans l'ancienne base de l'ONU et dans le fort de Kidal. Les Forces armées maliennes multiplient les communiqués parlant de « terroristes » et assurant avoir la situation « sous contrôle ». Alex Vines, directeur Afrique au Conseil européen des relations étrangères, le dit sans détour. L'armée malienne a été prise par surprise, et Kidal est capturée.

Pour comprendre l'ampleur symbolique de ce qui vient de se passer, il faut revenir en novembre 2023. Ce mois-là, l'armée malienne, flanquée des mercenaires Wagner, avait repris Kidal aux groupes armés de l'Azawad. La junte du colonel Goïta avait présenté cette victoire comme la preuve ultime du bien-fondé de son choix : chasser les Français, accueillir les Russes, restaurer la souveraineté malienne. À Bamako, des foules avaient célébré dans les rues. À Moscou, le Kremlin avait savouré ce succès d'image à peu de frais.

Kidal avait une valeur qui dépassait la pure géographie. La ville était le symbole de la reconquête territoriale et la preuve vivante que le partenariat russo-malien fonctionnait là où l'Occident avait échoué. Le drapeau russe accroché sur les murs de la ville a disparu, retiré par les combattants du FLA. En moins de trente mois, ce que Wagner avait présenté comme une victoire durable s'est révélé une possession éphémère.

Kidal n'a jamais été pacifiée. Elle était simplement occupée. Or, l'occupation, sans enracinement politique et sans soutien des populations, ne dure que le temps que les adversaires se réorganisent.

La promesse russe, anatomie d'un mensonge

Quand les juntes du Mali, du Burkina Faso et du Niger ont, entre 2020 et 2023, chassé les forces françaises et accueilli les mercenaires russes, elles ont vendu à leurs populations un récit simple. Les Français ne voulaient pas gagner, les Russes, eux, viendraient pour de vrai. Cette rhétorique a fonctionné. Elle a alimenté un sentiment anti-français réel et profond, capturé des opinions publiques lasses d'une guerre sans fin, et légitimé des juntes militaires autrement fragiles sur le plan politique.

La réalité du terrain a rapidement contredit ce récit. Depuis l'arrivée de Wagner au Mali en 2021, le nombre d'incidents sécuritaires n'a pas diminué. Au contraire, il a augmenté. Le JNIM a étendu son territoire. Les axes routiers majeurs ont été bloqués. Le blocus imposé par les jihadistes sur les approvisionnements en carburant vers Bamako, actif depuis des mois, en est la démonstration la plus visible.

Al Jazeera a révélé un autre symptôme préoccupant : sous la pression du front ukrainien, des mercenaires russes auraient été rappelés du Mali, affaiblissant le dispositif au moment précis où l'offensive du 25 avril se préparait. Moscou n'avait pas l'intention -- ni les moyens -- de stabiliser le Mali. Son objectif était d'y maintenir une présence, d'en tirer des revenus en ressources naturelles, et de projeter une image de puissance alternative à l'Occident.

L'AES face à son miroir, une confédération sans horizon sécuritaire

Le 25 avril 2026 est aussi une défaite pour l'Alliance des États du Sahel (AES). Cette structure, qui regroupe le Mali, le Burkina Faso et le Niger, avait été construite sur l'idée que la rupture avec la CEDEAO, avec la France et avec l'Occident permettrait de mener une guerre plus efficace contre le terrorisme. Les résultats sont là : les trois pays membres de l'AES sont aujourd'hui parmi les plus touchés au monde par les violences djihadistes. Le Burkina Faso et le Niger observent aujourd'hui ce qui se passe au Mali avec une inquiétude non dissimulée.

Si la Russie ne parvient pas à tenir Kidal au Mali, quelle garantie ont-ils que l'Africa Corps tiendra les positions burkinabè ou nigériennes ? La crédibilité de l'ensemble du modèle sécuritaire de l'AES est remise en cause par les événements de ce weekend. Les populations, elles, commencent à comprendre. À Bamako, le général Goïta est finalement apparu à la télévision pour encore brandir la carte du complot étranger et du souverainisme facile. Une sortie semblable à un déni de réalité face au chaos dans le pays. La confiance dans la capacité de la junte à protéger sa propre capitale s'est évaporée en quelques heures.

Ce que révèle la coalition FLA-JNIM

L'aspect peut-être le plus redoutable de cette offensive est la convergence opérationnelle entre le FLA et le JNIM. Ces deux forces, aux projets politiques radicalement différents ( le FLA revendique un État laïc de l'Azawad, le JNIM un califat islamiste) ont mené une action commune d'une précision remarquable. Cette convergence n'est pas nouvelle. Déjà à Tinzaouatène en 2024, une « alliance de circonstance » avait été notée par les analystes.

Ce que révèle le 25 avril, c'est que cette alliance s'est muée en partenariat opérationnel durable. La simultanéité des frappes sur Bamako, Kati, Kidal, Gao, Sévaré et Mopti implique une logistique, un renseignement et une coordination que des groupes non coordonnés ne peuvent réaliser. Les deux coalitions ont visiblement partagé des informations, harmonisé leurs calendriers, et défini des objectifs commun

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Pour les diplomaties occidentales, déjà marginalisées à Bamako, cette évolution pose un dilemme redoutable. Comment soutenir les Touaregs du FLA, acteurs avec lesquels Paris et Washington ont historiquement des liens, sans paraître cautionner leur alliance avec une katiba d'Al-Qaïda ? Il n'y a pas de bonne réponse à cette question. Ce n'est pas la moindre des victoires politiques de cette offensive.

Moscou dans le silence, Bamako dans l'impuissance

La Russie est prise dans une contradiction insoluble : reconnaître la défaite fragilise son image de puissance alternative crédible auprès des autres juntes africaines qui lui font confiance. Nier la réalité du terrain est devenu impossible à l'ère des réseaux sociaux, où les images de combattants FLA à Kidal ont fait le tour du monde en quelques heures. Moscou ne peut ni admettre, ni démentir.

Elle peut seulement espérer que la mémoire africaine soit courte. Or elle ne l'est pas car chaque famille malienne qui a perdu un proche dans cette guerre, chaque commerçant dont l'activité est étranglée par les blocus jihadistes, chaque citoyen de Bamako réveillé ce samedi matin par les explosions, sait désormais que la promesse de sécurité faite par la junte et ses alliés russes était vide.

Et maintenant ?

La question qui se pose avec une acuité brûlante est celle de la suite. Militairement, la reconquête de Kidal depuis Bamako, à plus de 1 500 kilomètres de la capitale, en terrain hostile, sera une entreprise colossale.

Politiquement, la junte Goïta est plus fragile qu'elle ne l'a jamais été depuis son arrivée au pouvoir. Le ministre de la Défense Sadio Camara a été tué dans un attentat qui a visé son domicile. La promesse de rétablir la sécurité que la démocratie avait prétendument échoué à garantir vient de s'effondrer sous les yeux du monde entier.

Pour la Russie, l'heure est au choix : renforcer massivement son dispositif au Mali au risque de compromettre davantage ses ressources déjà tendues par la guerre en Ukraine, ou accepter un repositionnement en retrait qui sonnerait le glas de ses ambitions sahéliennes. Ni l'une ni l'autre option n'est confortable.

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