Développer des solutions technologiques au service de la santé. C'est le rôle de l'université de Maurice (UoM) dans le projet de recherche Inovec.
Ce projet, mis en oeuvre depuis 2023 par une vingtaine d'institutions académiques et non académiques d'Europe, d'Afrique et d'Amérique, vise à encourager la recherche collaborative et à stimuler l'innovation pour améliorer la surveillance et la lutte contre les moustiques vecteurs d'arbovirus. Sudha Cheerkoot-Jalim, «Senior Lecturer» à l'UoM et point focal du projet, nous en parle.
Parlez-nous de vous
Je suis Senior Lecturer au département Information and Communication Technologies à l'UoM, où j'enseigne et évolue depuis plus de 20 ans. Mon parcours a commencé avec une passion pour l'informatique, qui m'a menée à poursuivre des études à l'UoM et à l'Imperial College de Londres.
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Cela m'a permis de développer un intérêt particulier pour l'informatique appliquée. J'enseigne des matières telles que Database Systems, Parallel Computing et Theory of Computation. Je m'efforce d'accompagner mes étudiants non seulement sur le plan académique, mais aussi personnel. Je suis également chercheuse dans le domaine de l'application des solutions informatiques au secteur de la santé.
Mon parcours m'a conduite vers ce domaine, car je suis convaincue que la technologie peut jouer un rôle clé dans l'amélioration des services de santé. Dans mon travail de recherche, je m'intéresse à la manière dont les outils informatiques peuvent aider à résoudre des problématiques concrètes dans le healthcare, que ce soit en facilitant la gestion des données médicales, en améliorant la prise de décision ou en mettant en place des systèmes d'alerte. Je finalise actuellement mon doctorat dans ce même domaine, ce qui me permet d'approfondir mes recherches et de contribuer davantage au développement de solutions innovantes.
Vous êtes le point focal pour Maurice sur le projet INOVEC. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce projet ?
Le projet Inovec (A Research & Innovation Partnership for enhancing the surveillance and control of mosquito vectors of emerging arboviruses), financé par l'Union européenne(UE) sous le programme Horizon Europe, est une initiative de collaboration internationale qui vise à renforcer les capacités en innovation, en particulier dans le domaine de la santé et des technologies numériques. Inovec regroupe 27 partenaires académiques et institutionnels à travers 17 pays en Europe, en Afrique et en Amérique latine. Le financement de l'UE sert principalement à la mobilité entre les institutions partenaires.
Sudha Cheerkoot-Jalim dans le laboratoire d'ENSEA pendant une expérience.
Ce projet vise à renforcer la lutte contre les maladies transmises par les moustiques, notamment les arboviroses comme la dengue, en améliorant la surveillance et le contrôle des vecteurs tels que les moustiques Aedes. Inovec met l'accent sur le développement de solutions innovantes, intégrées et durables, en combinant recherche scientifique, technologies et engagement communautaire.
Le projet favorise également le renforcement des capacités, le partage de connaissances et la collaboration entre chercheurs, institutions, entreprises et décideurs. L'un des objectifs clés est de mieux préparer les pays à faire face à ces maladies, tout en développant des outils adaptés aux réalités locales et en sensibilisant les populations.
Le rôle de l'UoM dans le projet consiste à développer une application mobile pour l'identification en temps réel des espèces de moustiques. Cela repose sur l'utilisation de méthodes de deep learning et de technologies d'imagerie innovantes. L'objectif final est de soutenir la surveillance entomologique à travers des applications mobiles.
Pourquoi est-il important pour Maurice ?
Ce projet est particulièrement important pour Maurice car nous sommes directement concernés par les maladies transmises par les moustiques, comme la dengue et le chikungunya. Avec le changement climatique et l'urbanisation, ces risques sont en augmentation, ce qui rend la prévention et le contrôle encore plus essentiels. Inovec nous permet de renforcer nos capacités en matière de surveillance et de lutte contre ces maladies, tout en bénéficiant d'une collaboration avec des experts internationaux. Cela nous nous ouvre l'accès à des outils innovants, à de nouvelles connaissances et à des approches adaptées à notre contexte local. C'est aussi une opportunité pour Maurice de renforcer notre expertise en recherche et en innovation, tout en développant des solutions durables pour mieux protéger la santé publique.
Quels sont les acteurs de ce projet ?
Le projet Inovec rassemble un large éventail d'acteurs issus de différents horizons. Il implique notamment des universités, des centres de recherche, des institutions de santé publique, ainsi que des partenaires industriels et des organisations internationales. L'un des points forts d'Inovec est cette diversité d'acteurs internationaux et multidisciplinaires. Cela permet de combiner des expertises en entomologie, en technologies, en sciences sociales et en développement de solutions, afin de proposer des approches innovantes et adaptées aux différents contextes.
Au niveau local, le projet implique une équipe de l'UoM, composée de Zahra Mungloo-Dilmohamud, Zarine Cadersaib, Soulakshmee Nagowah, Leckraj Nagowah, Kavi Kumar Khedo et moi-même. Nous travaillons aussi en étroite collaboration avec la section entomologique (Vector Biology and Control Division - VBCD) du ministère de la Santé, qui joue un rôle clé dans les activités de surveillance et de contrôle des moustiques. La VBCD, notamment en la personne du Dr Diana Iyaloo (cheffe de département), est un grand soutien pour le projet.
Pouvez-vous nous parler de votre collaboration avec les institutions européennes et avec les chercheurs européens ?
Notre collaboration avec les institutions et les chercheurs européens a débuté en 2019, à la suite d'une session de travail organisée à l'UoM, lors de laquelle nous avons accueilli des représentants de l'École nationale supérieure de l'électronique et de ses applications (ENSEA), de Cergy en France, pour explorer des pistes de collaboration dans plusieurs domaines de recherche. C'est à travers ces premiers échanges que nous avons établi des liens avec des institutions comme l'Institut de recherche pour le développement, basé à Montpellier, en France, et l'ENSEA, avec lesquelles nous collaborons depuis.
Cela nous a ensuite permis d'être invités à participer à un appel à propositions dans le cadre du programme «Horizon Europe», ce qui a conduit à notre intégration dans le projet Inovec. Elle repose avant tout sur un partage continu de connaissances et d'expertise, avec des échanges réguliers entre les équipes, ce qui enrichit considérablement nos approches de recherche.
Zahra Mungloo-Dilmohamud (UoM), Camille Simon-Chane (ENSEA) et Sudha Cheerkoot-Jalim (UoM).
Le projet Inovec a également facilité des mobilités entre nos institutions, offrant aux chercheurs des opportunités d'apprentissage et d'exposition à différents environnements de recherche. Nous avons également déjà mené des projets conjoints, notamment le projet «Deeptera», financé par l'UoM, et nous travaillons actuellement sur des publications dans le domaine de l'application des méthodes de traitement d'images et du deep learning pour l'identification des espèces de moustiques, en utilisant notamment les motifs d'interférence des ailes des moustiques comme base. Pour nous à Maurice, cette collaboration est particulièrement précieuse, car elle renforce nos capacités tout en nous permettant de contribuer activement à un réseau international de recherche et d'innovation.
Quels sont les principaux défis que vous avez rencontrés ?
Comme tout projet international de cette envergure, nous avons rencontré plusieurs défis. Le premier défi est d'ordre administratif. Il implique la mise en place de nombreux accords couvrant les aspects de partenariat, de financement, ainsi que le respect des règles et cadres légaux. Ce processus demande du temps et une coordination importante avec notre institution. Cela dit, ces exigences sont essentielles pour assurer la bonne gouvernance du projet selon les standards de l'UE.
Je tiens d'ailleurs à remercier l'UoM pour son soutien et son encouragement à participer à ce type d'initiatives. Un autre défi concerne la coordination avec nos collaborateurs internationaux, notamment pour l'organisation des réunions en ligne. Entre les emplois du temps académiques chargés - cours, examens, corrections - et les décalages horaires, il n'est pas toujours évident de trouver des créneaux communs. Mais grâce à une bonne communication, nous parvenons toujours à trouver un consensus.
Enfin, les mobilités représentent également un défi, car elles impliquent des séjours d'au moins un mois. Il n'est pas toujours facile de concilier ces déplacements avec nos engagements professionnels et personnels. Toutefois, avec une planification rigoureuse, nous arrivons à organiser ces mobilités de manière efficace et à en tirer pleinement profit.
Quel est l'impact de ce projet ? Quelles sont les applications concrètes ?
Sur le plan pratique, le projet contribue à améliorer la surveillance et le contrôle des moustiques vecteurs de maladies comme la dengue, à travers le développement d'outils innovants. Par exemple, des technologies basées sur l'intelligence artificielle et le traitement d'images permettent une identification plus rapide et plus précise des espèces de moustiques, ce qui est essentiel pour une intervention efficace.
Le projet favorise également la mise en place de solutions intégrées, combinant technologie, recherche et engagement communautaire, afin d'assurer une approche durable du contrôle des vecteurs. Au-delà des outils, Inovec a aussi un impact important en termes de renforcement des capacités, de formation et de sensibilisation, ce qui contribue à mieux préparer les pays à faire face aux risques liés aux maladies transmises par les moustiques.
Quelle est la prochaine étape ?
La prochaine étape consiste d'abord à finaliser les travaux en cours dans le cadre du projet Inovec, notamment les phases de tests et d'évaluation des applications que nous développons, ainsi que la réalisation des mobilités prévues entre les partenaires. Parallèlement, nous souhaitons consolider ces acquis en poursuivant nos activités de recherche et en valorisant nos résultats à travers des publications dans des journaux scientifiques de renom.
Enfin, une priorité importante est de rechercher de nouveaux financements afin de pouvoir continuer et étendre ce travail, notamment en répondant à d'autres appels à projets internationaux. L'objectif est de pérenniser cette dynamique de recherche et d'innovation, et de continuer à développer des solutions à fort impact pour la santé publique.
Vous êtes une femme dans le domaine de la recherche. Que pensez-vous de la place de la femme dans ce domaine ?
La place des femmes dans le domaine de la recherche a beaucoup évolué ces dernières années, même s'il reste encore des efforts à faire pour atteindre un véritable équilibre. Dans le domaine de l'informatique, par exemple, il y a quelques années, ce n'était pas un domaine qui attirait beaucoup de filles. Mais aujourd'hui, on observe une évolution très positive, avec un nombre croissant de femmes qui s'y engagent. Nous le constatons d'ailleurs dans les programmes que nous offrons à la faculté d'informatique de l'UoM.
Des initiatives comme le projet Inovec contribuent également à cette dynamique, en encourageant la participation des femmes et en veillant à un meilleur équilibre de genre dans les activités, notamment les mobilités et les opportunités de formation. À titre d'exemple, dans l'équipe de l'UoM impliquée dans Inovec, sur six membres, quatre sont des femmes. Pour moi, il est essentiel de continuer à soutenir et à valoriser la présence des femmes dans la recherche, en leur offrant des opportunités équitables de développement, de gestion et de visibilité.
Quel conseil donneriez-vous aux jeunes filles qui veulent travailler dans ce domaine ?
Je dirais aux jeunes filles qu'il ne faut pas hésiter à se lancer dans ce domaine. Les carrières en informatique et en recherche offrent de nombreuses possibilités d'évolution, dans un environnement qui est en constante transformation et où l'on apprend continuellement.
C'est aussi un domaine qui offre beaucoup d'opportunités, y compris pour les femmes, que ce soit au niveau local ou international. Je les encouragerais à croire en leurs capacités, à être persévérantes et à ne pas se laisser freiner par les stéréotypes. En tant que femme dans ce domaine, je pense qu'il est important de servir de modèle et de montrer que ces parcours sont accessibles et enrichissants. J'encourage donc les jeunes filles à s'engager dans les carrières scientifiques, car elles ont toute leur place et un rôle essentiel à y jouer.
Le programme Européen «Actions Marie Sklodowska-Curie»
- Le projet Inovec, financé au titre du programme «Horizon Europe», fait partie des actions «Échange de personnel» du programme Marie Sklodowska-Curie conçues pour favoriser la collaboration scientifique entre organismes par le biais d'échanges de personnel.
- Le programme Marie Sklodowska-Curie, du nom de la célèbre scientifique, constitue le programme de référence de l'Union européenne pour la formation doctorale et postdoctorale.
- Il inclut plusieurs champs d'action tels que les bourses postdoctorales et «Choose Europe for Science». À travers ses actions d'échange de personnel, il permet la mobilité des chercheurs à différents stades de leur carrière, cette initiative encourage et facilite le partage des connaissances, l'acquisition de compétences et l'échange d'idées entre chercheurs et institutions.
- Depuis 1996, il joue un rôle crucial dans le développement de la recherche et de l'innovation, ayant soutenu plus de 150 000 chercheurs, dont 23 lauréats du prix Nobel.
- L'objectif du programme Marie Sklodowska-Curie, qui compte environ 44 % de femmes parmi ses boursiers, est de promouvoir le rôle des femmes dans la recherche et l'innovation à travers l'obligation d'intégrer les concepts de genre et de diversité dans tous les projets de recherche.