Ile Maurice: Ashvin Gudday - «Libérer la parole, briser les inégalités»

interview

Réunis au St Mary's Hall, le 1eᣴ mai, syndicalistes, acteurs de la société civile, organisations non gouvernementales, écologistes et artistes engagés ont posé les bases d'un nouvel espace de dialogue citoyen : Liberation Moris. Portée par Ashvin Gudday, cette plateforme, née en 2017 sous l'impulsion de Rajen Valayden, se veut inclusive, pédagogique et engagée.

Elle ambitionne de donner la parole aux oubliés des débats publics et de proposer des pistes de réflexion face aux défis sociaux, économiques et démocratiques du pays.

Cette plateforme rassemble des profils venant d'horizons divers. Qu'est-ce qui vous unit aujourd'hui, malgré vos parcours parfois différents ?

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Liberation Moris réunit en effet des représentants de plusieurs secteurs, allant de la société civile aux syndicalistes, sans oublier les jeunes. C'est justement cette diversité qui fait notre force. Créée en 2017, la plateforme a été pensée comme porte-voix pour différentes organisations mais aussi comme un espace d'échange et de transmission. Au départ, nous avons mis l'accent sur des articles à vocation pédagogique afin d'informer sur les droits acquis des travailleurs et sur les enjeux sociaux. L'objectif était aussi de permettre à différents mouvements de faire entendre leurs messages et de toucher la future génération.

Ce qui nous unit aujourd'hui, ce sont avant tout des valeurs communes. Liberation Moris se veut inclusive et ouverte à toutes celles et ceux qui croient en la justice sociale, au progrès, à la paix et à l'harmonie. Nous voulons encourager les personnes porteuses d'une vision positive pour la société et pour le monde syndical.

Nous accordons également une grande importance à la transmission, en valorisant les contributions de l'ancienne génération, tout en relevant les défis actuels. En somme, Liberation Moris est un regroupement fondé sur le partage, la solidarité et l'engagement collectif.

Pourquoi avoir choisi de vous réunir à ce moment précis ?

Liberation Moris est devenue une plateforme de rassemblement pour toutes les personnes partageant une vision commune de justice sociale, de meilleure répartition des richesses et de défense de la dignité des travailleurs. Nous souhaitons aussi promouvoir des lois renforçant la protection de la santé et des droits des salariés. Le mouvement grandit positivement depuis ses débuts à travers des émissions et débats, qui ont reçu de bons retours. Nous privilégions des échanges pédagogiques avec des intervenants compétents. En période de crise, il est essentiel que les forces vives se réunissent pour relever ensemble les défis actuels.

La présence de syndicalistes, de citoyens engagés et d'organisations non gouvernementales laisse penser à une alliance plus large. Que répondez-vous à cela ?

Liberation Moris veut avant tout être le portevoix de celles et ceux qui n'ont pas toujours l'occasion de faire entendre leurs préoccupations. Nous souhaitons valoriser les initiatives citoyennes et encourager l'autonomisation des différents secteurs. Par exemple, face aux défis alimentaires, agriculteurs et planteurs pourraient se regrouper en coopératives pour dynamiser la production locale. Il en va de même pour la pêche ou d'autres filières porteuses. Nous voulons aussi offrir un espace d'expression aux femmes confrontées à la violence ainsi qu'aux personnes moins connues mais engagées.

Quels sont aujourd'hui, selon vous, les problèmes les plus urgents auxquels la population fait face ?

Nous faisons aujourd'hui face à une série de défis majeurs qui touchent directement la population. Le premier reste sans doute la cherté de la vie, particulièrement pour les familles les plus modestes. Avec la dépréciation de la roupie, l'inflation persistante et les répercussions des crises internationales, de nombreux ménages peinent à maintenir leur niveau de vie. Beaucoup de travailleurs vivent avec des revenus limités tandis que les mesures mises en place pour soulager la population ne produisent pas toujours les effets attendus. La réforme de la pension et la disparition progressive de certaines allocations ont également accentué les inquiétudes.

Nous assistons à un élargissement des inégalités, avec d'un côté, une minorité très aisée, et de l'autre, une large partie de la population confrontée à des difficultés croissantes. Face à la crise alimentaire et énergétique mondiale, Maurice doit impérativement renforcer sa production locale. Nous disposons de terres agricoles et sommes entourés de mer. Pourtant, nous restons fortement dépendants de l'extérieur pour nous nourrir. Il devient urgent de mieux valoriser nos ressources, de soutenir les planteurs, les pêcheurs et encourager l'autosuffisance.

La question du logement demeure aussi préoccupante. De nombreuses familles éprouvent des difficultés à accéder à un toit décent alors que certains projets immobiliers se multiplient. Une meilleure gestion du foncier est nécessaire afin de répondre d'abord aux besoins de la population. Il est également temps de revoir le modèle de développement économique afin de privilégier l'émancipation humaine, tout en respectant la nature, la biodiversité et en assurant un meilleur équilibre écologique.

Par ailleurs, d'autres enjeux pèsent lourdement sur la société : la drogue, la dégradation de l'environnement, le manque d'espaces verts et l'urbanisation excessive. Sur le plan du travail, plusieurs réformes sont attendues, notamment la semaine de 40 heures, une meilleure protection des syndicalistes et davantage d'équité entre secteurs public et privé.

Enfin, l'arrivée de l'intelligence artificielle et la présence accrue de travailleurs étrangers exigent une réflexion sérieuse sur l'emploi et les droits humains. Pour relever ces multiples défis, il faut une gouvernance forte, cohérente et tournée vers l'intérêt général. Une meilleure redistribution des richesses, notamment à travers l'introduction d'un impôt sur la fortune, permettrait aussi aux plus aisés de contribuer davantage à la stabilité sociale. Beaucoup estiment qu'un changement de gouvernement ne suffit pas si les méthodes restent les mêmes.

De nombreux citoyens attendaient un changement après les dernières élections. Selon vous, quelle place occupent aujourd'hui les revendications sociales et économiques dans votre combat ?

Les revendications sociales et économiques occupent une place centrale dans notre combat car elles reflètent les préoccupations quotidiennes de la population. Beaucoup de citoyens avaient voté pour un changement profond mais il existe aujourd'hui une réelle crise de confiance. La rupture annoncée tarde à se concrétiser et plusieurs pratiques contestées donnent le sentiment d'une continuité.

La cherté de la vie reste l'un des principaux sujets d'inquiétude. Le pouvoir d'achat recule alors que les prix de produits essentiels comme l'électricité, le pain ou d'autres produits de première nécessité augmentent. Dans le même temps, de nombreuses familles ont le sentiment que l'État-providence s'affaiblit, sans véritable consultation publique. Nous sommes aussi préoccupés par les risques de privatisation dans certains secteurs stratégiques et par l'absence d'une vision économique claire. En période de crise, il n'est pas normal que les efforts reposent principalement sur la population la plus vulnérable.

Votre mouvement souhaite-t-il rassembler différentes composantes de la société et donner une voix à ceux qui se sentent marginalisés ?

Absolument. Notre démarche vise à réunir toutes les composantes de la société : travailleurs du secteur public et privé, entrepreneurs, jeunes, aînés et citoyens engagés. Nous estimons qu'une société plus juste doit aussi accorder une attention particulière aux personnes en situation de handicap, aux plus vulnérables ainsi qu'aux personnes âgées, notamment dans le contexte des débats sur la pension de vieillesse.

Il faut également créer davantage d'opportunités pour les jeunes, que ce soit à travers le sport, l'emploi ou des projets porteurs. Le sport peut d'ailleurs jouer un rôle important dans la lutte contre certaines maladies et pour la cohésion sociale. Face à des phénomènes comme la violence routière ou les divisions sociales, il devient urgent de recréer une culture du respect, du partage et de la solidarité. Nous devons aussi combattre toutes les formes de discrimination et considérer les travailleurs étrangers comme des partenaires du développement.

De nombreux Mauriciens expriment aujourd'hui une perte de confiance envers la politique et les institutions. Selon vous, comment rétablir ce lien avec la population ?

Il est essentiel que les personnes placées à la tête du pays se ressaisissent et prennent pleinement conscience des attentes de la population. Beaucoup de citoyens espéraient un renouveau mais se retrouvent aujourd'hui dans l'attente, avec le sentiment que plusieurs engagements électoraux tardent à se concrétiser. Cette situation alimente naturellement la désillusion.

Pour rétablir la confiance, il faut d'abord engager de véritables réformes en matière de gouvernance et de justice sociale. Il n'est pas acceptable que certains responsables d'institutions publiques bénéficient de rémunérations très élevées et d'avantages importants, alors qu'une partie de la population subit la cherté de la vie. Il serait utile de réfléchir à un meilleur encadrement des dépenses publiques, afin de favoriser une redistribution plus équitable des ressources.

Il faut également promouvoir la méritocratie, en plaçant les bonnes personnes aux bons postes selon leurs compétences. Lorsque des responsables reconnaissent eux-mêmes être en phase d'apprentissage, la population peut s'interroger sur la préparation et l'efficacité attendues. La bonne gouvernance passe aussi par davantage de transparence, notamment à travers des mécanismes modernes d'accès à l'information.

La question de l'organisation gouvernementale mérite également réflexion. Les citoyens s'interrogent sur l'utilité de certaines structures, sur la répartition des responsabilités ministérielles et sur l'avancement concret des réformes promises. Ce sont des interrogations légitimes dans une démocratie. Par ailleurs, il est nécessaire de renforcer la démocratie participative. Les citoyens doivent pouvoir être davantage écoutés entre deux élections et non uniquement au moment du scrutin. Des outils de consultation régulière et de redevabilité contribueraient à rapprocher les élus de la population.

Enfin, il faut restaurer l'égalité des chances, notamment pour les jeunes qui envisagent de quitter le pays, faute de perspectives. Malgré les frustrations actuelles, il ne faut pas perdre confiance dans la politique en elle-même. La politique reste un levier essentiel de transformation, à condition qu'elle soit exercée avec intégrité, compétence et au service de l'intérêt général.

Après ce premier rassemblement, quelle est la prochaine étape ?

Nous comptons poursuivre ces rassemblements et continuer à apporter, avec humilité, notre contribution au débat public. L'objectif est de faire de cette plateforme un espace d'échange où chacun peut proposer des idées librement. La parole libre, sans crainte ni favoritisme, demeure au coeur de notre démarche. Nous voulons encourager les discussions d'intérêt public, élargir progressivement notre noyau et sensibiliser sur les inégalités sociales ainsi que sur toute forme de discrimination. Nous souhaitons également promouvoir la paix, la solidarité et maintenir un regard attentif sur les grandes crises humaines à travers le monde.

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