Nous ne savions pas trop à quoi nous attendre, mais la récente faillite de ce pays aux mains des frères Rajapaksa ce qui a mené le Fonds monétaire international à prendre le volant en 2023 -, le massacre de Pâques du 21 avril 2019 (hôtels et églises attaqués par des fondamentalistes musulmans associés à ISIS - 260 morts), le tsunami qui a fait 46 000 morts en 2004, et la guerre longue de 26 ans (1983-2009) des Tamil Tigers pour un Eelam indépendant au Nord-Est de l'île (100 000 morts), n'auguraient vraiment rien de bon.
Un nouveau pays ne se visite que pour ce qu'il est. On ne peut, de toute manière, le fuir sur sa seule image médiatique. Nous nous attendions donc à une belle île tropicale, très agricole, balafrée de rizières et resplendissante d'immenses plantations de thé, mais plutôt pauvre et quelque peu traumatisée. Peut-être même accablée, cassée, brisée... Nous en sommes ressortis subjugués par sa douceur de vivre, ses sourires, sa force de caractère, son degré de dévotion...
Ajoutez à cela qu'il nous a fallu trois jours avant de rencontrer un nid-de-poule sur la route, et que nous n'avons pas vu, au bout de dix jours, le moindre tuyau d'eau percé giclant sa déconvenue... Pas de chiens errants ni d'immondices non plus. Routes de touristes, me dira-t-on ? Parfois seulement, car nous avons aussi beaucoup visité l'arrière-pays, et le constat est clair : leurs routes sont en meilleur état que les nôtres! La discipline citoyenne paraît aussi plus forte.
Les grandes villes ne sont, il est vrai, pas très belles à voir : la cohue est impressionnante, débordant systématiquement des infrastructures imprévoyantes. Les sorties d'école sont par moments inquiétantes, les enfants attendant leurs parents en «pelotes» serrées devant des cafés ou l'un des nombreux salons de crème glacée (on en a bien besoin quand les températures atteignent régulièrement les 35 °C, comme à Colombo).
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Les foules grouillent dans les temples et sur les trottoirs. Les tuk-tuks (*) - bleus pour les diesels, rouges et verts pour ceux fonctionnant à l'essence, et blancs et bleus pour les plus récents, les tout électriques - se frayent un chemin partout et en toutes circonstances. Mais, contrairement à l'Inde, sans klaxonner ! Et s'ils s'infiltrent partout, cela ne provoque ni colère ni violence verbale. L'influence et la tempérance bouddhistes y sont sûrement pour quelque chose...
Le Sri Lanka est une île de notre océan Indien. On en parle pourtant peu. On a tort. Ce sont des besogneux. Et, même si l'on ne sait pas si cela va durer, le gouvernement actuel s'attaque à la corruption (un vrai problème !) et au gaspillage (un autre vrai problème !). Admirables aussi, leur flegme et leur sérénité face à leur histoire. On ne détruit pas les vieilles maisons là-bas, on les soigne, on les répare, on les bichonne. On ne maudit pas les derniers colonialistes, on les accepte pour ce qu'ils ont été, avec leurs défauts et leurs contributions.
La ville de Galle, au Sud, est fière de ses remparts anglo-hollandais et de ses bâtiments coloniaux, comme Colombo d'ailleurs. L'héritage colonial est mis en valeur et partagé. L'Écossais James Taylor est presque vénéré aujourd'hui pour avoir lancé l'industrie du thé et, en tout cas, admiré bien plus que Mahé de Labourdonnais ici... La nature est belle et imposante, avec Sigiriya et sa collection impressionnante d'oiseaux. Ils ont aussi des ours, des buffles, des léopards et des éléphants...
«Welcome to our small island!»
Nous avons été accueillis à l'aéroport Bandaranaike par un Sri-Lankais à 4 heures du matin : «Welcome to our small island!» nous a-t-il dit avec modestie. Nous l'avons immédiatement remis à sa place ! Si le Sri Lanka est 33 fois plus grand, compte 18 fois plus d'habitants, affiche 6 fois et demi notre Produit intérieur brut (PIB) et porte une dette nationale de 101 %, leur PIB par tête reste presque trois fois inférieur à celui de Maurice. Crucialement, leur déficit commercial est aussi quatre fois inférieur au nôtre.
Leur économie de services, et en particulier leurs réelles aspirations d'industrie financière, ont été décimées par une bombe des Tamil Tigers sur la Banque centrale en 1996, avec des récidives ailleurs à Colombo en 1997 et 1998. Bilan ? Des décennies entières perdues à tout jamais ! Il leur reste le tourisme (2,4 millions de visiteurs en 2025 - et, de ce que nous avons vu, leurs offres grandissent et sont de grande qualité), le textile et le thé.
Leur main-d'oeuvre sous-employée, qui doit aussi s'exporter, transfère de plus en plus de devises. Certains se sont même laissé embrigader dans l'armée russe en Ukraine. Nous avons, à cet effet, rencontré l'une des «veuves», Divika, sans nouvelle de son mari depuis 11 mois...
Un des mystères du Sri Lanka est sans doute cette dichotomie criante entre son passé de malheurs violents et sa sérénité actuelle. Je ne connais qu'un autre pays qui fait mieux à cette échelle : le Japon ! Contrairement à ce dernier, cependant, le Sri Lanka n'a jamais imposé sa violence et sa cruauté hors de ses frontières, à d'autres. Depuis son indépendance, il lui aura, par contre, suffi de sa fatuité majoritaire et de beaucoup de discrimination interne, notamment envers sa minorité tamoule, pour s'infliger 26 ans de guerre civile dévastatrice...
La mosquée rouge de Colombo.
Boîtes aux lettres : rouge pour l'international, bleu pour Colombo, vert pour le reste du pays. La légende veut qu'il n'y ait aucune séparation intérieure entre le bleu et le rouge !
On bichonne les vieux bâtiments coloniaux...
...et des buffles (d'eau) !
(*) Comme pour Uber, la résistance forcenée à l'importation des tuk-tuks, qui auraient pourtant bien pu aider Port-Louis et certains de nos villages dantesques, est probablement venue des propriétaires de taxis. Ceuxlà, parmi nos meilleurs « luddites », ont certainement retardé Uber et seraient possiblement encore en train de défendre les calèches et les vertus du crottin de cheval s'ils n'avaient pas trouvé leur bonheur avec le cheval-vapeur...