Tunisie: À l'IRMC, l'anthropologue Didier Fassin alerte sur les enjeux moraux de la crise mondiale de l'exil

Tunis — L'Institut de recherche pour le Maghreb contemporain (IRMC) a convoqué, mercredi soir, Didier Fassin, professeur au Collège de France, pour une conversation sur "Questions morales et enjeux politiques dans les sociétés contemporaines".

Le débat a mis en lumière la façon dont les institutions internationales atténuent la portée de la violence entre États.

Selon l'anthropologue, la question migratoire a fait l'objet de nombreuses études. "Les déplacements des personnes en exil - qu'il s'agisse de l'Afrique subsaharienne, du Moyen-Orient ou d'Afrique du Nord - et leur marche vers l'Europe m'ont occupé pendant cinq ans, notamment sur la frontière des Alpes entre la France et l'Italie", a-t-il expliqué.

Fort d'une solide expérience dans l'humanitaire, l'orateur a souligné les paradoxes et les souffrances observées sur le terrain : "J'ai croisé le passage de ces migrants en participant sur place aux actions de volontaires qui tentaient de les empêcher de se perdre dans la montagne", a-t-il raconté.

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Pour lui, ce sujet est une préoccupation actuelle. "J'ai essayé de rendre compte d'une situation d'exil dont l'arrière-plan est formé par des politiques xénophobes. En Europe, cela se traduit par une externalisation de l'hostilité et de la pression à l'encontre des exilés", a-t-il encore témoigné.

"Ces politiques sont externalisées vers le Maghreb, vers des pays sahéliens comme le Niger, et vers le Moyen-Orient", a-t-il ajouté.

L'Europe, a-t-il estimé, demande à ces pays de prendre en charge les exilés et de gérer un problème qu'ils ne peuvent pas supporter : "On assiste à une politique de domination et de répression qui s'installe progressivement au plan international : des pays faibles sont contraints de gérer les problèmes européens", s'est encore exprimé.

Dans ce cadre, la mondialisation impose des manières différentes de traiter les populations : "Des femmes, des hommes, des enfants sont traités différemment selon qu'ils se trouvent sur un territoire européen ou non."

Aujourd'hui, a averti Didier Fassin, des milliers de personnes sont laissées à mort en traversant le Sahara ou la Méditerranée et dans d'autres parties du monde. "Comme si la valeur de leur vie était si faible qu'on peut ne pas les sauver, ou même les aider à mourir", a-t-il dit.

"On est face à des politiques mortifères", a-t-il estimé. "Certes, la plupart des exilés ne meurent pas - c'est une minorité. Mais des dizaines de milliers de personnes perdent la vie dans ces traversées. Les autres, ceux qui parviennent à passer les frontières, voient leur dignité bafouée : ils sont battus, emprisonnés, parfois torturés et rançonnés".

C'est ainsi que se pose avec acuité la question de la valeur de la vie et du respect de la dignité des individus pris dans "ces politiques inégalitaires, cyniques et froides", a conclu l'anthropologue.

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