Ile Maurice: Jessyca Joyekurun - «Le marché peut absorber une partie des retours, mais pas à grande échelle»

interview

Alors que les tensions au Moyen-Orient ravivent les inquiétudes, de plus en plus de Mauriciens travaillant dans la région s'interrogent sur leur avenir. Salaires revus à la baisse, insécurité contractuelle, risques juridiques : la réalité du terrain contraste avec l'image d'Eldorado souvent associée à ces pays. Jessyca Joyekurun, spécialiste en ressources humaines et en droit du travail, qui a elle-même exercé à Dubaï, fait le point.

Depuis le début des tensions au Moyen-Orient, quelle tendance observez-vous chez les Mauriciens travaillant dans la région ? Assiste-t-on à un mouvement de retour vers Maurice ?

Depuis le début des tensions, je reçois un nombre croissant de messages de Mauriciens basés au Moyen-Orient. Ce sont, pour beaucoup, des profils que j'ai côtoyés lorsque je travaillais dans le recrutement à Dubaï, notamment dans les secteurs financier et hôtelier. Ce que j'observe aujourd'hui n'est pas encore un exode massif, mais une montée très marquée de l'inquiétude, de traumatisme et une volonté claire de se repositionner, voire de rentrer. Il y a même un Mauricien qui m'a fait part qu'il était sur la route et a reçu un message de sécurité du gouvernement lui demandant de se mettre à l'abri immédiatement, car des attaques de missiles avaient été détectées.

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Au-delà des préoccupations sécuritaires, plusieurs professionnels me rapportent des pratiques préoccupantes de certains employeurs qui invoquent des « clauses de crise » pour réduire les salaires de manière significative, parfois de moitié, voire suspendre les paiements, tout en exigeant que les employés continuent de travailler. La situation est d'autant plus critique que leur statut légal est directement lié à leur emploi et à leur Emirates ID. En cas de licenciement, ils peuvent se retrouver avec un délai très court, parfois un mois, pour quitter le territoire.

D'après le droit de l'immigration, en cas de perte d'emploi, leurs comptes bancaires risquent d'être gelés, les empêchant de rembourser leurs crédits. Dans certains cas, à cause des sanctions juridiques pouvant aller jusqu'à des conséquences pénales en cas de défaut de paiement, ils ne pourront plus repartir aux Émirats arabes unis, sous menace de détention policière, même en transit. À cela s'ajoute une réalité souvent sous-estimée : beaucoup ont payé leur loyer à l'année en avance. En cas de départ précipité, cet argent est perdu.

Dans quels secteurs les Mauriciens sont-ils principalement employés au Moyen-Orient ?

Dans les échanges que j'ai au quotidien, les profils viennent majoritairement du secteur financier et de l'hôtellerie-restauration, deux secteurs dans lesquels j'ai recruté activement à Dubaï. On parle de profils en finance, compliance, audit, fonctions corporate, ainsi que de managers et profils opérationnels dans l'hôtellerie. Ces secteurs sont particulièrement exposés. L'hôtellerie dépend directement des flux touristiques et de la perception de sécurité, tandis que la finance repose sur la confiance des investisseurs et la stabilité économique.

Dans quelle mesure ces tensions influencent-elles leurs décisions professionnelles et leur perception de l'avenir ?

Je constate un changement profond dans la manière dont les Mauriciens réfléchissent à leur carrière. Avant, le Moyen-Orient était perçu comme une opportunité évidente. Aujourd'hui, les discussions tournent autour de la sécurité, de la stabilité et du plan B, voire de la survie professionnelle. Beaucoup restent en poste sous pression, avec une dépendance forte à leur employeur, et la crainte permanente qu'un licenciement entraîne une perte de visa et une obligation de quitter rapidement le territoire.

Ce mouvement de retour au pays vous semble-t-il conjoncturel ou durable ?

À court terme, il reste conjoncturel. Mais la perception a changé durablement. Le Moyen-Orient ne sera plus vu comme une destination stable pendant au moins dix ans. Les Mauriciens seront plus prudents, plus stratégiques et diversifieront leurs choix.

Le marché de l'emploi à Maurice est-il en mesure d'absorber ces retours éventuels ?

Le marché peut absorber une partie des retours, mais pas de manière structurelle à grande échelle. Avec un taux de chômage autour de 5,4 % et environ 560 900 actifs, le marché est limité en capacité d'absorption pour des profils à forte valeur ajoutée. À Dubaï, si un professionnel ne gagne pas environ Rs 200 000 à Rs 300 000 mensuels ou plus, le coût de la vie devient extrêmement contraignant. Le retour à Maurice implique donc souvent un ajustement important.

Cette situation peut-elle représenter une opportunité pour le pays, notamment en termes de transfert de compétences ?

Oui, c'est une opportunité stratégique majeure. Les Mauriciens revenant du Moyen-Orient apportent des standards élevés, une culture de la performance, de la discipline et une exposition internationale. Mais pour que cette opportunité soit réellement captée, il est essentiel que le gouvernement mauricien mette en place un mécanisme structuré de réintégration : un programme national de returning talent, incitations pour les entreprises, passerelles vers les secteurs stratégiques, accompagnement à l'entrepreneuriat. Sans cela, ces talents risquent d'être sous-exploités et de repartir.

Comment les professionnels mauriciens travaillant au MoyenOrient devraient-ils se préparer face à ces incertitudes ?

Le message que je donne est clair : il ne faut pas paniquer, mais il faut être extrêmement préparé. Ils doivent sécuriser leurs documents, comprendre leurs droits et aller chercher un avis juridique local dans le privé pour bien comprendre leur situation contractuelle et leurs recours. Je recommande également de s'appuyer sur les ressources du Ministry of Human Resources and Emiratisation (MOHRE). Aujourd'hui, la clé reste l'anticipation.

Cette situation pourrait-elle, à plus long terme, redéfinir les choix de carrière des Mauriciens à l'international ?

Oui, cette situation marque un tournant. De plus en plus de Mauriciens vont se poser une question fondamentale : est-ce que l'herbe est réellement plus verte ailleurs ? Cette situation doit être un signal d'alerte pour Maurice. Nous faisons face à une opportunité unique de rapatrier des talents internationaux, mais sans une stratégie claire de réintégration, nous risquons de passer à côté. C'est le moment pour Maurice de structurer son marché du travail et de transformer ce retour potentiel en levier de compétitivité. Sinon, le risque est simple : faire revenir des talents... pour finalement les perdre à nouveau, car ils utiliseront Maurice comme tremplin pour rebondir et repartir ailleurs.

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