Ile Maurice: Frédéric Bontems - «Le pays peut devenir un laboratoire régional de solutions durables»

À Nairobi, lors du sommet «Africa Forward», Maurice cherchera à consolider son rôle de hub régional dans l'économie bleue, la finance climatique et les énergies renouvelables. L'ambassadeur de France voit dans l'île un acteur «stable, innovant et résilient» au coeur des enjeux de l'océan Indien.

 Monsieur l'Ambassadeur, comment situez-vous l'importance du sommet «Africa Forward» dans le contexte actuel des relations entre la France et l'Afrique, près de dix ans après le discours de Ouagadougou du président Emmanuel Macron ?

Le sommet Africa Forward, qui se tiendra à Nairobi les 11 et 12 mai, marque une étape historique dans l'évolution des relations entre la France et l'Afrique. Le discours de Ouagadougou avait posé les bases d'une relation apaisée, décomplexée et tournée vers l'avenir, fondée sur le respect mutuel, la reconnaissance du passé et la volonté de construire ensemble des partenariats équilibrés.

Africa Forward incarne aujourd'hui l'aboutissement concret de cette vision. Coprésidé par le Kénya, un pays anglophone, ce sommet est le premier du genre à intégrer pleinement l'Afrique anglophone dans une dynamique franco-africaine renouvelée. Il symbolise ainsi une rupture avec les schémas traditionnels et une ouverture résolue à l'ensemble du continent, sans distinction linguistique ou historique.

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Ce sommet s'inscrit dans une démarche de coconstruction, où la France se positionne comme un partenaire fiable et engagé aux côtés de l'Afrique, pour relever les défis globaux : transition écologique, souveraineté alimentaire, innovation, emploi des jeunes, ou encore gouvernance mondiale plus inclusive. Il ne s'agit plus de simples déclarations, mais d'actions tangibles portées par des acteurs publics et privés, des jeunes, des entrepreneurs et des artistes, qui font la richesse de nos échanges.

Africa Forward démontre que l'Afrique et la France peuvent bâtir ensemble un avenir durable, juste et apaisé, en s'appuyant sur des complémentarités économiques réelles et une volonté politique partagée. C'est un sommet qui réaffirme l'Afrique comme priorité stratégique pour la France, tout en plaçant les pays africains au coeur de la réflexion et de l'action.

En quoi cette coorganisation avec Nairobi marque-t-elle une évolution stratégique de la diplomatie française en Afrique ?

La coorganisation du sommet Africa Forward avec le Kénya, pays anglophone, marque une rupture avec les schémas traditionnels de la diplomatie française. Ce choix illustre une volonté d'inclusivité, intégrant pleinement l'Afrique anglophone dans une dynamique renouvelée. Il témoigne aussi de l'ambition de la France : développer des partenariats robustes et équilibrés avec l'Afrique, en s'appuyant sur des complémentarités réelles.

En associant Nairobi à cette initiative, la France démontre sa capacité à s'adapter aux réalités africaines et à élargir son horizon diplomatique, tout en plaçant le continent au coeur de sa stratégie internationale. Une approche résolument tournée vers l'avenir, qui refuse les logiques de blocs et mise sur des solutions concrètes, pragmatiques et inclusives pour répondre aux défis communs.

Maurice sera représentée par une importante délégation d'environ 80 membres, conduite par le Premier ministre, Navin Ramgoolam. Quels secteurs économiques et institutionnels mauriciens seront particulièrement mis en avant durant ce sommet ?

Le gouvernement mauricien communiquera sous peu sur la composition de la délégation mauricienne pour le sommet Africa Forward. Cette délégation sera de très haut niveau et reflétera toute la vitalité et la diversité de l'île.

Comme toujours, Maurice répond présent en qualité et en nombre, démontrant l'excellente relation qui unit nos deux pays. Aux côtés du Premier ministre, au moins deux ministres feront le déplacement, accompagnés d'une représentation significative du secteur privé et de la société civile.

Parmi la mobilisation mauricienne, on retrouvera les principaux acteurs économiques de l'île, tels que IBL, Eclosia, CIEL, la MCB, UBP, ainsi que Business Mauritius et la Chambre de commerce France-Maurice ; mais aussi une large palette d'entrepreneurs innovants, d'acteurs des industries culturelles et créatives, ainsi que des jeunes engagés, porteurs des ambitions de demain.

L'économie bleue, les infrastructures, l'innovation numérique, l'énergie et la finance du développement figurent parmi les thèmes centraux du sommet. Selon vous, quels sont les domaines où Maurice possède aujourd'hui les meilleurs atouts pour attirer des partenariats ou des investissements français et africains ?

Maurice dispose d'atouts majeurs pour attirer des partenariats et investissements français et africains, particulièrement dans les domaines clés du sommet Africa Forward. Le pays, bien que petit État insulaire, est avant tout un grand État océanique, grâce à l'étendue de sa Zone économique exclusive. Cette position lui confère une légitimité indéniable sur les enjeux de l'économie bleue, comme en témoigne l'organisation de l'Ocean Week, qui s'inscrit dans la continuité des Assises de l'océan.

C'est d'ailleurs pourquoi le Premier ministre, Navin Ramgoolam, coprésidera, avec le président du Sénégal, la table ronde dédiée à ce thème lors du sommet. Maurice a su structurer un écosystème solide autour de la pêche, de l'aquaculture, de la construction navale et du tourisme. Son engagement international, marqué par la ratification du traité BBNJ en 2024, renforce encore sa crédibilité en tant que laboratoire et hub régional pour une économie bleue durable et inclusive.

 Frédéric Bontems lors d'un briefing avec les journalistes de «l'express», à Port-Louis, le 4 octobre 2023. Il s'apprête à quitter ses fonctions prochainement.

Sur le plan énergétique, Maurice a opéré une transformation radicale, se positionnant résolument comme un modèle inspirant de transition énergétique pour les États insulaires. Les acteurs français, toujours aux côtés de Maurice, y contribuent activement. En pleine crise énergétique, le groupe QAIR déploie actuellement plus de 100 MWc de panneaux solaires et 70 MWh de batteries, illustrant cette dynamique partenariale concrète et ambitieuse. Par ailleurs, le récent accord entre le Central Electricity Board et Électricité de France Réunion confirme que Maurice et la France avancent main dans la main vers un avenir énergétique plus vert et plus résilient.

En matière de finance du développement, Maurice se distingue par son audace et son innovation, avec l'appui de l'Agence française de développement et de l'Union européenne (UE). Le programme SUNREF, qui a soutenu plus de 250 projets de transition écologique, a contribué à l'émergence de produits bancaires innovants. Du côté du ministère des Finances, la création d'une Climate Finance Unit, alliant approches publique et privée, témoigne d'une vision stratégique qui positionne Maurice comme un laboratoire de solutions financières durables pour l'Afrique.

Dans le domaine de l'innovation numérique, Maurice ne se contente pas de suivre les tendances, elle les anticipe. Avec une position affirmée sur la connectivité et une volonté claire d'intégrer l'intelligence artificielle dans son développement, le pays confirme, une fois de plus, son statut de partenaire stratégique incontournable pour les investisseurs en quête d'opportunités à la fois innovantes et porteuses d'avenir.

Dans un contexte international marqué par les tensions géopolitiques, les débats sur la souveraineté économique et les nouvelles influences en actualité Afrique, quel rôle la France souhaite-t-elle jouer à travers ce sommet ?

La France souhaite jouer, à travers le sommet Africa Forward, un rôle de partenaire fiable, refusant les logiques de blocs et les nouveaux impérialismes pour privilégier une coopération équilibrée, transparente et coconstruite avec l'Afrique. Nous voulons démontrer qu'il est possible de bâtir des partenariats fondés sur des complémentarités économiques réelles, où chaque partie trouve son intérêt, sans dépendance ni pression. Cela permettra de diversifier les partenariats et de construire une prospérité partagée.

Ce sommet sera également l'occasion de poursuivre l'engagement de la France et de l'UE en faveur de la mobilisation de la finance privée et du désengagement des risques (de-risking) de l'investissement pour le financement des économies africaines. Il s'inscrit dans la continuité des grandes rencontres internationales, comme le sommet sur le financement des économies africaines de Paris en 2021 ou le sommet pour un nouveau pacte financier mondial de 2023.

Le sommet réunira non seulement des chefs d'État et des entreprises, mais aussi des jeunes, des artistes, des représentants de la société civile et des diasporas. Pourquoi cette dimension plus inclusive est-elle devenue essentielle dans la relation Afrique-France ?

Cette dimension inclusive du sommet Africa Forward n'est pas un simple détail, mais bien le reflet d'une transformation profonde dans la manière dont l'Afrique et la France envisagent leur relation. En associant chefs d'État, entreprises, jeunes, artistes, société civile et diasporas, ce sommet reconnaît une réalité incontournable : l'Afrique de demain se construit aussi, et peut-être surtout, par ceux qui en incarnent l'énergie, la créativité et les aspirations.

Avec 70 % de sa population âgée de moins de 35 ans, le continent africain est porté par une jeunesse dynamique, connectée et ambitieuse, qui réclame une place centrale dans les décisions qui concernent son avenir. Les artistes et créateurs, quant à eux, ne sont pas seulement des acteurs culturels, mais aussi des moteurs d'innovation et de croissance, capables de transformer les défis en opportunités.

N'oublions pas les diasporas, par leurs liens transnationaux, leurs compétences et leurs réseaux, qui jouent un rôle essentiel de pont entre les deux continents, facilitant les échanges économiques, académiques et humains.

Cette approche inclusive n'est pas qu'une question de représentation, elle est une nécessité stratégique. En donnant la parole à tous ces acteurs, l'Afrique et la France montrent qu'elles sont déterminées à bâtir des partenariats durables, ancrés dans les réalités du terrain, et non plus imposés de l'extérieur. C'est aussi une façon de renforcer la légitimité des décisions prises et d'assurer leur pérennité, en s'appuyant sur une diversité de perspectives et d'expertises.

Le sommet Africa Forward sera l'occasion de donner la parole aux jeunes créateurs, artistes et entrepreneurs africains et français, afin qu'ils deviennent les ambassadeurs d'une nouvelle narration entre les deux rives.

Les temps forts et initiatives culturelles prévues lors du Sommet, seront également une contribution concrète aux discussions sur le financement du développement, qui alimenteront la préparation du G7 d'Évian en juin 2026.

Concrètement, quels bénéfices Maurice peut-elle espérer tirer de sa participation à ce sommet, tant sur le plan économique que diplomatique et stratégique dans l'océan Indien ?

Ce sommet ne représente pas seulement une opportunité, mais bien une plateforme stratégique pour concrétiser des avancées sur les plans économique, diplomatique et géopolitique, tout en renforçant sa position dans l'océan Indien. Sur le plan économique, Maurice pourra capitaliser sur son statut de hub régional pour attirer de nouveaux investissements, notamment dans des secteurs où elle est bien positionnée, comme le tourisme durable, les énergies renouvelables et l'économie bleue.

Le sommet offrira une visibilité accrue à ses projets, tout en ouvrant la porte à des partenariats publics-privés et à des financements innovants. Ces collaborations pourront accélérer sa transition écologique et diversifier son économie, tout en renforçant les liens avec les acteurs français et africains.

Mais les bénéfices ne s'arrêtent pas là ; sur le plan diplomatique, Maurice aura l'opportunité de consolider son rôle de pont entre l'Afrique de l'Est, l'Asie et l'Europe. En s'associant à des discussions de haut niveau aux côtés du Kénya et de la France, elle pourra mettre en avant ses priorités, comme la résilience climatique ou la souveraineté alimentaire, et contribuer à forger une voix africaine unie sur des enjeux globaux, tels que la réforme de la gouvernance financière internationale. C'est une chance de montrer que Maurice pèse dans les débats qui façonnent l'avenir du continent.

Sur le plan stratégique, ce sommet permettra à Maurice de renforcer sa sécurité économique et politique en s'intégrant davantage aux chaînes de valeur régionales. Avec le soutien de la France et de l'UE, elle pourra développer des projets structurants tout en affirmant son rôle dans l'océan Indien. À l'heure où les tensions géopolitiques et les enjeux maritimes prennent de l'ampleur, Maurice a tout intérêt à se positionner comme un acteur stable, innovant et résilient, capable de jouer un rôle clé dans la prospérité partagée de la région.

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