Kenya: IA au pays - Derrière les entreprises de sous-traitance, l'essor d'une nouvelle classe ouvrière

Au Kenya, la société Sama, sous-traitant de Meta, a annoncé mi-avril 2026 le licenciement de plus d'un millier d'employés à Nairobi après la rupture de son contrat avec le groupe américain. Cette décision survient dans un contexte déjà tendu, renforcé en février par les révélations sur l'accès à des contenus intimes via les lunettes connectées de Meta. Sans lien officiel établi, ouvriers, chercheurs et ONG évoquent un récit qui tend à faire porter aux travailleurs la responsabilité de la rupture.

Comme tous les jours de la semaine depuis plusieurs années, Claude [le prénom a été modifié] prend son poste au siège de Sama, sur Mombasa Road, à Nairobi. Devant son écran, elle annote, filtre et classe des contenus destinés à entraîner des systèmes d'intelligence artificielle pour Meta, maison mère de Facebook. Ici, les équipes y modèrent des contenus publiés sur les réseaux sociaux à travers l'Afrique : vidéos, messages, images ou publications signalées comme contraires aux règles de la plateforme.

En pleine journée de travail, une notification tombe : une réunion « urgente » est convoquée pour l'ensemble des équipes. « Ils ont appelé tout le monde pour un "baraza", une réunion générale », raconte-t-elle au bout du fil. Dans la salle de l'entreprise, les employés s'entassent, suivi des membres de la direction - dont la vice-présidente, Annepeace Alwala. L'annonce tombe rapidement : « Ils ont dit que le client s'était retiré et que le dernier jour de travail serait le 22 avril 2026 », poursuit Claude.

Pour beaucoup d'ouvriers de la donnée, la suite paraît évidente : la fin du projet signifie la fin du travail. « On était tous choqués », dit Claude. « On ne pensait pas que c'était si simple de perdre son emploi. Tu te demandes directement comment tu vas payer le loyer, les factures d'eau, d'électricité, subvenir aux besoins de ta famille... » Le reste de l'après midi, dit-elle, « tout le monde ne parlait que de ça ». « Apparemment les ouvriers n'étaient même plus capables de travailler ».

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Dès septembre, l'entreprise aurait diminué la durée des contrats

Dans un communiqué publié dans la foulée et consulté par RFI, Sama confirme la fin de sa collaboration avec Meta « à la fin du mois d'avril 2026 », sans fournir davantage d'explications sur cette décision. L'entreprise indique avoir émis une notification formelle de licenciement concernant 1 108 employés, affirmant accompagner les salariés « avec soin et respect », selon les mots de la vice-présidente.

Meta, de son côté, affirme que Sama « ne respectait pas [ses] standards », ce que cette dernière conteste fermement, affirmant avoir toujours respecté les exigences. Contactée par RFI, l'entreprise américaine de Mark Zuckerberg n'avait pas répondu à nos sollicitations, à l'heure de la publication de cet article.

Selon Sama, le plan de licenciement aurait par ailleurs été déposé le jour même auprès des autorités compétentes au Kenya, une procédure dont le ministère du Travail, sollicité, n'a pas confirmé la date. Selon l'Employment Act, 2007, le licenciement massif doit être précédé d'une consultation avec le ministère du Travail et les représentants des employés, qui prend généralement 2 à 4 semaines avant que les licenciements puissent être mis en oeuvre.

Pour les salariés, les modalités du licenciement se précisent progressivement. « Tous ceux qui travaillaient sur ce site ont reçu un préavis », explique Claude. « Ça voulait dire que tout le monde allait être licencié. » Mais tous ne sont pas concernés de la même manière. Les employés en contrat de courte durée reçoivent un préavis rapide. D'autres, sous contrats dits « ouverts », entrent dans une phase de consultation. « Ceux en contrat ouvert ont eu leur réunion de consultation le 5 mai et leur dernier jour de travail sera le 18 mai », précise l'ex-modératrice. « Ils ne viennent plus vraiment au bureau, sauf pour les consultations. »

Pour elle, pourtant, cette décision n'a rien d'une surprise totale. Depuis plusieurs mois déjà, les signes d'un désengagement se multipliaient. « En décembre 2025, il y a déjà eu un groupe dont les contrats n'ont pas été renouvelés », raconte-t-elle. Peu à peu, les conditions d'embauche changent. Là où certains salariés disposaient auparavant de contrats annuels, l'entreprise commence à proposer des engagements de trois mois, puis d'un mois seulement. « Les personnes en contrats ouverts semblaient plus protégées », explique Claude. « Mais la majorité des salariés étaient en contrats courts (...) Ceux qui avaient un contrat d'un mois n'ont jamais été renouvelés. »

Au début de l'année 2026, un message interne annonce également qu'aucune augmentation salariale ne sera accordée pour l'année à venir. Un message envoyé, selon elle, au début de l'année -- probablement en février -- mais auquel elle n'a plus accès aujourd'hui, sa messagerie professionnelle étant désactivée.

« Il faut parfois cumuler deux ou trois jobs pour s'en sortir »

Le licenciement massif annoncé chez Sama s'inscrit dans une économie numérique devenue essentielle au Kenya. Depuis une dizaine d'années, des milliers de jeunes diplômés passent d'un travail numérique à un autre : modération de contenu, annotation de données, transcription audio, rédaction universitaire pour des étudiants étrangers ou entraînement de modèles d'intelligence artificielle... Selon les estimations des autorités kényanes, le secteur des services numériques emploie déjà plus de 60 000 personnes, sans compter les dizaines de milliers de travailleurs actifs sur des plateformes informelles.

De fait, « un licenciement comme celui-ci ne signifie pas que ces travailleurs cessent d'être des ouvriers de la donnée », observe Antonio Casilli, directeur du groupe de recherche DIPLab (Digital Platform Labor) et auteur de En attendant les robots, enquête sur le travail du clic (2019). Il revient de Nairobi, où initialement, il devait célébrer avec les travailleurs la fête du 1er-Mai.

Pour Claude, l'incertitude commence déjà. Sama prévoit le versement d'une indemnité exceptionnelle de départ, un « ex gratia payment », mais elle sait qu'elle ne permettra de tenir que peu de temps. « Pour un ou deux mois, peut-être », estime-t-elle. « Après ça, il faudra déjà chercher autre chose, trouver d'autres projets. »

Comme beaucoup d'anciens employés du secteur, elle poursuit déjà certaines activités depuis chez elle, sur des plateformes de micro-travail en ligne. Mais les revenus restent imprévisibles. « Il faut parfois cumuler deux ou trois jobs pour s'en sortir », explique-t-elle. « Tu peux te connecter pour réserver du travail et ne rien trouver. Donc tu ne peux jamais compter dessus. » Les dépenses, elles, continuent de s'accumuler : connexion internet, ordinateur, électricité, loyer... « Ce n'est pas un salaire sur lequel tu peux construire une vie », résume-t-elle. « Tu es obligée de chercher encore et encore. C'est épuisant. »

Un partenariat déjà « empoisonné »

Depuis 2022, d'anciens modérateurs de chez Sama accusent l'entreprise de licenciements abusifs, de faibles rémunérations et d'un manque de soutien psychologique face à l'exposition répétée à des contenus violents ou traumatisants. Près de 200 ex-modérateurs ont engagé des poursuites judiciaires au Kenya. Certains se sont regroupés au sein de l'African Content Moderators Union, un syndicat créé après plusieurs vagues de licenciements.

En 2024, la justice kényane s'est déclarée compétente pour examiner ces plaintes -- un revers important pour Meta, qui contestait jusqu'ici la juridiction locale. Une autre procédure, portée par l'organisation kényane Katiba Institute, accuse également l'algorithme de Facebook de favoriser la diffusion de discours haineux dans plusieurs pays africains.

À ces contentieux s'ajoute une évaluation internationale menée par l'initiative Fairwork, qui passe au crible les plateformes selon une dizaine de critères -- droits syndicaux, rémunération, qualité du travail ou encore protections sociales. Sama y obtient un score de 3 sur 10. Un score qui renvoie à ce que les chercheurs qualifient de travail « à peine décent », « à la limite du défendable ». « Ces différentes affaires sont directement liées au partenariat entre Meta et Sama », souligne Antonio Casilli. « De ce point de vue, Sama était déjà devenu un partenaire assez "empoisonné" pour Meta. »

Derrière les lunettes de Meta, le rôle des « lanceurs d'alerte »

Un autre élément de taille, officieux cette fois, circule dans les équipes sans jamais être relié par la direction de Sama à la décision de Meta. Le 27 février 2026, plusieurs médias suédois publient une enquête, largement relayée par la presse internationale, sur les conditions de travail d'annotateurs kényans mobilisés pour entraîner des technologies liées aux lunettes connectées Ray-Ban de Meta. « J'ai vu une vidéo où un homme pose ses lunettes sur la table de chevet et quitte la pièce. Peu après, sa femme entre et change de vêtements », raconte un travailleur sous couvert d'anonymat. Un autre résume : « Nous voyons tout - des salons aux corps nus. » « Des témoignages qui constituent une violation des clauses de confidentialité », note le sociologue. Une plainte a d'ailleurs été déposée contre Meta pour violation de la vie privée et publicité mensongère.

Dans les bureaux de Nairobi, ces révélations alimentent une narration informelle des événements : celle d'employés devenus, malgré eux, des « whistleblowers », des lanceurs d'alerte accusés d'avoir parlé à la presse. « Le récit qu'ils diffusent, c'est que ce sont les employés qui ont fait fuiter des informations », raconte Claude. « Les gens étaient en colère », poursuit-elle. « Certains avaient l'impression que ceux qui avaient parlé étaient responsables du fait que plus de 1 000 personnes perdaient leur travail. » « Là-bas, quand tu dénonces quelque chose ou que tu remontes un problème, tu peux vite devenir une cible », conclut-elle.

Ouvriers de la donnée: un modèle d'affaires toxique

Au travers de ces licenciements vous décrivez une stratégie dans l'économie des plateformes : celle de faire porter la responsabilité aux « ouvriers de la donnée ». Une stratégie classique dans ce type d'industrie ?

C'est une stratégie caractéristique dans le travail des plateformes au sens large. Les entreprises ont historiquement opposé une résistance aux tentatives de régulation et les appels à la responsabilisation en menaçant un retrait complet de leurs activités nationales, avec pour conséquence la destruction de milliers de postes. C'est ce qui se passe aujourd'hui au Kenya, où l'annonce des licenciements de Sama a été accompagné par la circulation sur les réseaux sociaux, ou plus directement par des rumeurs, selon lesquelles ces licenciements sont motivés par les demandes de transparence suite aux déclarations de leurs travailleurs à la presse [l'affaire des lunettes Meta, NDLR].

C'est ainsi qu'une causalité émerge dans le débat public : les lanceurs d'alerte seraient à l'origine de la perte du contrat Meta et, par conséquent, des licenciements de 1 000 personnes. D'un point de vue de l'éthique, c'est terrible. C'est évident que Sama cherche à se déresponsabiliser en faisant porter la faute de ce qui se passe aux travailleurs. Après je le répète, ce récit circule, on pointe du doigt certaines associations ou certains syndicats, mais dans la lettre officielle annonçant le plan social, il n'y a aucune référence à cette histoire de presse suédoise ou de violation de confidentialité.

Par ailleurs, l'idée qu'exiger des comptes à une entreprise ou une plateforme provoque son départ est fausse. Regardez l'Espagne : malgré les menaces de retrait face à la loi sur le travail des plateformes, ces dernières ont finalement dû s'y conformer. En Colombie, où le gouvernement et la société civile défendent depuis 2019 les droits des annotateurs de données et modérateurs de contenus, les plateformes non seulement n'ont pas quitté le pays, mais le marché du « data work » s'est considérablement développé depuis la mise en place de nouveaux accords syndicaux.

Sur le terrain, vous dites observer la formation d'une nouvelle classe ouvrière...

Si dans le passé j'avais popularisé l'expression « travailleurs du clic », aujourd'hui je parle davantage « d'ouvriers de la donnée ». C'est une occupation nouvelle qui prolonge l'histoire et les luttes de la classe ouvrière depuis la Révolution industrielle. Au Kenya, on le voit davantage que dans d'autres pays : il y a une véritable dynamique de constitution de classe, au sens sociologique et d'économie politique. Les travailleurs sont en train de se constituer en classe politique, et cela se joue aussi dans le conflit avec des plateformes qui, malgré leur complexité, restent assez représentatives du secteur. Plus largement, ces acteurs économiques ne peuvent pas fonctionner autrement qu'en exploitant le travail humain.

Aujourd'hui, je parle davantage « d'ouvriers de la donnée », et j'insiste beaucoup sur le côté ouvrier parce que c'est la traduction qui se rapproche du mot « worker ». Au Kenya, on le voit davantage que dans d'autres pays : il y a une véritable dynamique de constitution de classe, au sens sociologique et d'économie politique. Les travailleurs sont en train de se constituer en classe politique, et cela se joue aussi dans le conflit avec des plateformes qui, malgré leur complexité, restent assez représentatives du secteur. Plus largement, ces acteurs économiques ne peuvent pas fonctionner autrement qu'en exploitant le travail humain.

Qu'est-ce que cela dit des relations économiques ?

C'est un modèle d'affaires qui est, au fond, toxique. Il repose sur une pression constante à la baisse sur la rémunération du travail de la donnée, parce que les entreprises ont intérêt à ce qu'il coûte moins cher que le développement de systèmes d'intelligence artificielle prétendument autonomes -- alors qu'ils ne le sont pas. Ces modèles dépendent d'un travail humain massif, réalisé par des millions de personnes dans le monde, dont des centaines de milliers au Kenya.

Cette organisation s'inscrit aussi dans des formes de dépendance néocoloniales. Le Kenya, par exemple, reste inséré dans un espace anglophone au sein du Commonwealth britannique, aujourd'hui lié stratégiquement à des entreprises nord-américaines. À Madagascar, la dépendance vis-à-vis de la France persiste, notamment pour des raisons linguistiques et politiques. Aux Philippines, elle se joue vis-à-vis des États-Unis, et en Colombie dans un espace hispanophone. En Chine, on observe à la fois des formes de colonialisme interne et des relations de dépendance vis-à-vis de pays d'Asie du Sud-Est.

Ces trajectoires dessinent une géographie du pouvoir de l'intelligence artificielle : des centres qui conçoivent et vendent les technologies, et des périphéries où se concentre le travail d'entraînement et de préparation des données. Historiquement, cela prolonge une même logique : celle de l'accumulation du capital amorcée avec le colonialisme, qui a financé les révolutions industrielles jusqu'à celle de l'IA aujourd'hui.

On est toujours dans une dynamique d'extraction -- de travail, de ressources naturelles, mais aussi de ressources informationnelles. Les données, mais aussi les capacités cognitives des travailleurs, mobilisées pour annoter, filtrer, modérer. C'est une ressource intellectuelle mise au service de ces systèmes. Cela produit des situations qui rappellent, par certains aspects, des formes anciennes de servage domestique. Par exemple, le fait que des travailleurs kényans soient exposés à l'intimité d'utilisateurs, parfois dans des situations très explicites, pour entraîner des systèmes d'IA. C'est précisément cet accès imposé à l'intimité qui définissait la servitude domestique : une présence constante dans la sphère privée sans reconnaissance ni statut.

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