L'annonce a fait son effet. Après plusieurs décennies de présence remarquée dans le paysage théâtral, Philippe Houbert et Daniel Mourgues ont déclaré que Si on savait, qui sera à l'affiche au Caudan Arts Centre du 18 au 23 mai, est leur dernière aventure. La décision de tirer leur révérence a été mûrement réfléchie, dictée autant par la fatigue que par la réalité de la production théâtrale locale. «Nous n'avons plus 20 ans. J'aurai 79 ans cette année. À un moment donné, il faut savoir écouter son corps et la réalité», explique Daniel Mourgues.
Car derrière l'illusion de la scène, la mécanique est lourde. Produire une pièce signifie bien plus que travailler le texte et diriger des comédiens. Il faut tout gérer : les décors, les accessoires, les déplacements, les budgets, la billetterie... jusqu'aux détails les plus inattendus. «Contrairement à Paris, où une équipe technique et administrative prend en charge toute l'organisation.»
Après la parenthèse imposée par la pandémie, le retour sur scène a aussi été une forme de réveil brutal. «On avait oublié à quel point c'était lourd.» La décision d'arrêter n'a donc rien d'impulsif. Elle relève, disent Philippe Houbert et Daniel Mourgues, d'une forme de lucidité. «Il faut savoir s'arrêter avant que cela ne devienne une catastrophe. On ne veut pas être "les deux vieux de trop".»
Elodie Jacobée : Du recyclage à la comédie
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Française d'origine bretonne, installée à Maurice depuis 22 ans, Elodie Jacobée est la «petite dernière» de l'équipe. Elle a suivi son mari, ingénieur dans la construction navale, à Maurice, pour ce qui devait initialement être une période de trois ans.
Artiste décoratrice, dont l'univers est tourné vers la création écoresponsable, Elodie Jacobée a endossé un nouveau rôle : celui d'Axelle, la maîtresse du personnage principal incarné par Vincent Pellegrin. Dans Si on savait... Axelle surgit à trois moments clés de l'histoire. «J'ai l'impression de jouer trois personnages différents. Pour une comédienne, c'est passionnant.» Au sein de la troupe, elle se plie à la discipline exigeante, aux répétitions rigoureuses, au travail intense. «Daniel Mourgues, le metteur en scène, me pousse dans mes retranchements pour aller chercher quelque chose de vrai.»
Son intérêt pour le théâtre ne date pas d'hier. Enfant déjà, elle y avait goûté. Mais c'est à Maurice, grâce aux ateliers de MarieAnge Koenig, qu'Elodie Jacobée retrouve cet amour enfoui. Pendant près de dix ans, elle participe aux ateliers, sans ambition particulière. Spectatrice fidèle des créations locales, elle a vu «toutes les productions de Philippe Houbert et Daniel Mourgues», sans imaginer qu'un jour, elle en ferait partie. Il y a deux ans, le téléphone sonne.
C'est Philippe Houbert et Daniel Mourgues, qui après l'avoir repérée chez Marie-Ange Koenig, lui proposent de rejoindre leur nouvelle création. C'est la surprise, suivie d'un coup de coeur immédiat pour le texte. «J'ai tout de suite aimé le sujet. Cette pièce parle des regrets, des choix qu'on fait dans la vie, de ce qu'on aurait pu faire autrement. Et tout cela avec beaucoup d'humour.»
Christophe St Lambert, le fils resté fâché avec son père pendant dix ans
Dans Si on savait, l'histoire de Sylvain, la trentaine, cristallise l'un des thèmes centraux de la pièce : les regrets. Au coeur de l'intrigue, une relation père-fils fracturée par une réaction violente face au coming out de Sylvain. Une blessure si profonde que les deux hommes resteront dix ans sans se parler. La pièce explore cette question universelle : que se passerait-il si l'on pouvait revenir en arrière ?
Même s'il qualifie Sylvain de personnage secondaire, le rôle de Christophe St Lambert n'en reste pas moins essentiel dans la mécanique émotionnelle du spectacle. Présent à plusieurs moments-clés de l'intrigue, il apporte une dimension profondément humaine à cette histoire. Mais au-delà du texte, ce projet revêt pour lui une dimension particulière. Ce spectacle représente sa troisième collaboration avec le duo Houbert-Mourgues. Christophe St Lambert est rentré à Maurice depuis novembre dernier après une parenthèse à La Réunion.
Julie Tyack, un vrai compagnonnage
À l'époque du Canard à l'orange, Julie Tyack avait 18 ans. Depuis, il y a eu Joyeuses Pâques, Inavouables et aujourd'hui Si on savait. C'est un véritable compagnonnage que la comédienne vit avec le tandem Houbert-Mourgues. «Sentimentalement, ce sont de très beaux moments.»
Julie Tyack ne cache pas son admiration pour la rigueur de la troupe. Organisation millimétrée, exigence artistique, décors soignés. «Ils travaillent sérieusement, tout est pensé dans les moindres détails. On se croirait parfois dans un théâtre parisien. Pour un comédien, c'est extrêmement motivant.» Dans Si on savait, elle prête ses traits à Anna, épouse de Patrick et mère de Sylvain. Un personnage ancré dans le quotidien d'un vieux couple. «Ils traversent les années avec leurs blessures, leurs maladresses, leurs petites dérives, mais au fond, il y a beaucoup d'amour. Le public va passer un excellent moment, rire beaucoup... mais il repartira aussi avec une réflexion.»
Vincent Pellegrin, une fois que l'heure a sonné
«Ça sert à quoi la vie ?» L'une des répliques-déclic de Si on savait. Dans cette pièce où l'on parle du grave avec légèreté, le personnage de Patrick déjoue les apparences. Vincent Pellegrin explique : «Dans le texte, on décrit Patrick comme quelqu'un qui n'a pas beaucoup rigolé dans sa vie, et pourtant, il semble traverser le plateau avec une légèreté désarmante, multipliant les traits d'humour. Comme si, paradoxalement, c'était lui qui faisait rire sans jamais vraiment rire pour lui-même.» Un personnage qui regarde la vie du bon côté, sans forcer le trait.
Vincent Pellegrin ajoute que le metteur en scène a tenu à éviter un écueil : glisser vers un registre trop sombre. Avec un sujet qui pourrait facilement basculer dans le désespoir. «Daniel Mourgues a cherché un équilibre plus subtil : le bon ton, les silences justes. Une exigence de précision qui transforme la pièce en un objet théâtral plus complexe qu'il n'y paraît.» La méthode Mourgues, Vincent Pellegrin l'a pratiquée dans Stationnement alterné, Chat et souris, Espèces menacées.