Afrique: Esclavage - La question des réparations au centre d'un débat à Dakar

12 Mai 2026

Quelques semaines après l'adoption par l'Assemblée générale des Nations Unies d'une résolution historique qualifiant l'esclavage racialisé des Africains de crime contre l'humanité, des historiens, des juristes, des archéologues et des diplomates se sont réunis à Dakar pour débattre d'une question longtemps repoussée : celle des réparations.

Organisé dans la capitale sénégalaise, le panel a réuni des voix venues d'horizons divers autour d'un constat partagé : la reconnaissance historique constitue une étape majeure, mais elle ne suffira pas sans mécanismes concrets de réparation.

« La traite transatlantique des esclaves est imprégnée dans nos institutions. Elle n'est pas partie », a déclaré le Docteur Ibrahima Thiaw, archéologue à l'Institut fondamental d'Afrique noire (IFAN), en ouvrant les échanges.

Mensonge et violence

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Lors de la Journée internationale de commémoration des victimes de l'esclavage et de la traite transatlantique des esclaves, le 25 mars, le Secrétaire général de l'ONU, António Guterres, a décrit la traite transatlantique comme « la pierre angulaire d'un ordre mondial né de la cupidité, construit sur le mensonge et imposé par la violence ».

Adoptée le 25 mars 2026 par 123 voix pour, trois contre et 52 abstentions -- dont la majorité des pays européens -- la résolution de l'Assemblée générale marque une première dans l'histoire onusienne. Pour la Professeure Penda Mbow, historienne, le texte rompt un silence ancien en nommant explicitement la racialisation de l'esclavage.

« C'est la première fois qu'un document onusien le nomme et le condamne. Ses effets persistent jusqu'à aujourd'hui », a-t-elle souligné.

L'historienne a également évoqué les enjeux économiques liés aux réparations. « Les milliards dilapidés dans les guerres doivent venir à l'Afrique. Ces déficits ne sont pas de notre faute », a-t-elle estimé.

Au-delà du débat mémoriel, plusieurs intervenants ont insisté sur l'existence de preuves matérielles susceptibles d'alimenter d'éventuelles démarches juridiques.

Après deux décennies de fouilles sur des sites liés à la traite, le Docteur Thiaw affirme avoir documenté l'organisation systémique du commerce esclavagiste grâce à des objets, des vestiges architecturaux et des archives judiciaires étrangères. Il a notamment expliqué avoir retracé les descendants d'une famille vendue depuis la Maison des esclaves de Gorée.

Selon lui, ces archives peuvent constituer des preuves recevables devant des juridictions internationales et engager la responsabilité des États et institutions impliqués dans la traite.

Le débat a également abordé les responsabilités africaines dans ce système. Dans un texte lu par la modératrice Rokhaya Fall, le Professeur Ibrahima Thioub a rappelé que « les esclaves ne tombaient pas du ciel sur les côtes atlantiques », soulignant la participation de certaines élites africaines à la traite.

« Le travail de l'historien ne consiste pas à fabriquer des innocences collectives », a-t-il écrit.

Obstacles nombreux

Sur le terrain juridique, les obstacles restent nombreux. Intervenant à distance, le Professeur Samba Thiam a estimé qu'une procédure judiciaire classique demeurait « presque impossible », notamment en raison du principe de non-rétroactivité du droit international.

Il a proposé la création d'un fonds spécial d'indemnisation au sein des Nations Unies, financé collectivement par les États.

Le juriste Ibrahima Kane a toutefois évoqué une possible ouverture juridique à travers le principe de continuité de la violation, reconnu en droit international des droits de l'homme, qui permettrait d'examiner des crimes dont les conséquences persistent aujourd'hui.

Il a aussi rappelé que l'esclavage ne relève pas uniquement du passé. Des pratiques assimilées persistent encore dans plusieurs pays du Sahel, notamment au Mali, au Niger, en Mauritanie et au Burkina Faso.

Au sein du public, l'ambassadrice de Colombie, Claudia Mosquera Rosero, a insisté sur une autre dimension du débat : la perte des savoirs africains.

« On a amené aux Amériques des peuples qui maîtrisaient la métallurgie, la riziculture, l'élevage. Réduire leur déportation à de la force brute, c'est perpétuer leur invisibilisation », a-t-elle déclaré.

Au terme des discussions, un consensus semblait émerger : la résolution adoptée en mars constitue un tournant symbolique majeur. Mais pour les participants, le véritable défi commence désormais.

La question, ont-ils estimé, n'est plus de savoir si les réparations sont légitimes, mais qui acceptera de les mettre en oeuvre.

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