L'hôtel Terrou-Bi de Dakar a réuni ce 12 Mai 2026 chercheurs, militants, représentants d'institutions régionales et de fondations internationales à l'occasion d'un atelier du West Africa Democracy Fund (WADF), organisé par Trust Africa. Pendant près de trois heures, autour du thème « Réimaginer la démocratie et financer le changement en Afrique de l'Ouest », les participants ont alterné diagnostic lucide et propositions concrètes. Une conviction commune traversait la salle : le modèle actuel ne tient plus, et c'est aux Africains eux-mêmes de financer sa transformation.
Réimaginer : remettre le modèle en question
La première partie de la soirée s'est construite autour d'une question volontairement inconfortable : que signifie réimaginer la gouvernance et la démocratie ? Le Professeur Tade Aina, de la Carnegie Corporation de New York, a ouvert le ton en appelant à une rupture franche avec les habitudes de pensée héritées : « Je veux challenger l'attitude qui consiste à être là parce qu'on a connu la lutte, comme si progresser était une trahison. Le temps du business as usual est terminé. » Pour lui, la question des ressources est centrale : « Nous devons trouver de nouvelles façons de mobiliser les ressources pour faire le bon travail, par la multiplicité des instruments financiers. Les Africains doivent investir dans la transformation de leur propre continent plutôt qu'attendre le bon vouloir des bailleurs. »
Suivez-nous sur WhatsApp | LinkedIn pour les derniers titres
La sociologue Marema Touré, de l'AFARD Sénégal, a posé le problème à la racine, en remontant jusqu'au modèle grec : « La démocratie athénienne ne concernait même pas 3 % de la population. Nos démocraties représentatives reproduisent exactement cela, en amplifiant les écarts gravés dans l'architecture même de nos sociétés patriarcales et gérontocratiques. » Grace Jerry, fondatrice de l'Inclusive Friends Association au Nigeria, a traduit ce constat en exigence pratique : « Nous devons penser la démocratie et la participation au-delà des élections. Il faut amener les gens à poser les vraies questions avant que les dirigeants n'arrivent au pouvoir, pour qu'une fois en poste, nous ne soyons pas laissés pour compte. » Elle a insisté sur le rôle du numérique : les jeunes Africains sont en ligne, et cet espace est encore insuffisamment utilisé pour construire une citoyenneté active et exigeante.
Une chercheuse en linguistique a soulevé une dimension souvent négligée : celle de la démocratie linguistique. « Nos institutions fonctionnent presque exclusivement dans des langues que la majorité des citoyens ne maîtrisent pas à l'écrit. C'est une démocratie à deux vitesses. Et les sourds, par exemple, sont coupés non seulement de la gouvernance, mais aussi des services de base. Réinventer la démocratie, c'est aussi entendre ce silence. » Un participant a réclamé, lui, un changement bien plus radical : « À mon humble avis, les élections sont dépassées. Tous les systèmes électoraux ont montré leurs limites. Il faudrait mobiliser historiens, sociologues et prospectivistes pour imaginer autre chose. Et ce serait bien que pour une fois, c'est nous qu'on copie, pas nous qui copions les autres. »
Consolider : des institutions fragiles dans un monde instable
La deuxième partie de la soirée a posé une question plus opérationnelle : comment consolider ce qui existe, malgré les crises ? Le Docteur Abdou Lat Gueye, représentant de la CEDEAO, a d'abord posé un diagnostic précis sur la transformation de la contestation politique : « Le nouvel épicentre de la volatilité démocratique n'est plus seulement le bureau de vote, c'est désormais la rue. De petites foules deviennent de grandes mobilisations qui revendiquent parfois une légitimité perçue comme supérieure aux institutions constitutionnelles elles-mêmes.» Il a aussi pointé un effet pervers méconnu : des gouvernements élus qui consacrent leurs budgets de développement à se protéger de l'opposition, au point que « l'État risque de perdre l'espace stratégique nécessaire à l'accomplissement de ses responsabilités fondamentales. »
Il a conclu avec force : « La consolidation démocratique en Afrique ne peut plus être réduite à la seule question des élections. Il s'agit de reconstruire la citoyenneté, de restaurer le sens de la responsabilité civique, de renforcer la légitimité institutionnelle et de rebâtir une relation de confiance de long terme entre les États et les sociétés. Sans cette reconstruction sociale, la démocratie électorale risque de continuer à produire des gouvernements politiquement légitimes mais structurellement fragiles. »
Salou, défenseur de la liberté de la presse pour Reporters sans frontières en Afrique, a alerté sur une condition trop souvent oubliée de la consolidation démocratique : la liberté des médias. « Nous sommes dans un espace où les restrictions se multiplient : logiciels espions au Togo, arrestations à la demande d'États étrangers, pressions sur les défenseurs des droits humains. On ne peut pas consolider la démocratie sans renforcer la presse. » Dabesaki Mac-Ikemenjima, chercheur indépendant nigérian, a quant à lui insisté sur la formation civique des jeunes et sur l'exemple camerounais, où des jeunes sont restés surveiller les résultats jusqu'au délibéré : « Quelque chose a changé. Ce qui compte, c'est ce qu'on fait concrètement autour de l'élection. »
Financer le changement : la responsabilité des Africains
Le fil du financement a traversé toute la soirée, avec une constante : le changement ne viendra pas de l'extérieur. Penda Mbow, ancienne Ministre de la Culture du Sénégal, a été la plus directe : « Trouver l'argent n'est pas la chose la plus difficile. Mais l'argent qui existe sur ce continent ne va pas là où il doit aller. Nous devons financer notre développement à partir de notre épargne intérieure et arrêter cette philosophie du paraître qui est en train de gangréner nos sociétés.» Elle a fustigé les dépenses ostentatoires des cérémonies familiales et a conclu sans détour : « L'argent de nos dirigeants dort dans les paradis fiscaux. Ceux qui ont pris l'argent du contribuable n'ont qu'à le restituer.»
Un participant a proposé que la philanthropie africaine joue un rôle précis : « Elle devrait agir là où les mécanismes traditionnels échouent, financer la reconstruction du lien social, du dialogue, de la conscience civique au niveau des communes. La gouvernance ne doit plus être uniquement pensée dans les capitales. Les communautés frontalières, vulnérables, marginalisées doivent faire l'objet d'une nouvelle attention.» Chukwuemeka Eze, d'Open Society Foundations, a rappelé que l'inclusion n'est pas un idéal abstrait mais une condition de fonctionnement : une démocratie qui exclut n'en est pas une, et financer l'inclusion, c'est financer la démocratie elle-même.
Deux appels à l'action pour repenser l'avenir démocratique
Le Professeur Ousmane Oumar Kane, professeur émérite à Harvard, a fermé les débats avec une sobriété qui a pesé sur la salle. Il a rappelé que parmi les pays réputés en transition démocratique dans les années 1990, à peine 20 % ont réalisé des progrès significatifs. « Les certitudes de cette époque, la fin du militarisme, l'irréversibilité du multilatéralisme, ont toutes été ébranlées.» Mais il n'a pas voulu laisser le pessimisme avoir le dernier mot : la solidarité familiale et communautaire africaine est un capital social réel à optimiser, les institutions régionales comme la CEDEAO et l'Union africaine méritent d'être consolidées malgré leurs crises, et des sources de financement endogènes comme la Zakat musulmane restent largement inexploitées. « Ce que le peuple africain ne supporte pas, c'est la trahison. Quand on fait des promesses qu'on ne tient pas, ceux qui les ont faites seront attendus aux prochaines échéances. »
Mafale Coumba, présidente du Conseil d'administration de TrustAfrica, a eu le mot de la fin, à la fois ancré et exigeant : « Nous croyons en la solidarité, au partage, au travail collectif. C'est notre travail de financer la recherche en profondeur pour trouver qui nous étions, et de nous en inspirer pour construire quelque chose de nouveau, si nous en avons le courage. Sinon, nous nous retrouverons à tenir exactement la même conversation dans dix ans. »