Le manque d'accès à une fourniture d'eau continue dans le pays reste un problème majeur, malgré les nombreuses promesses de réforme. Pour Dev Gujjalu, ancien ingénieur en chef de la Central Water Authority (CWA) et expert en hydrologie, les difficultés actuelles sont structurelles. Elles sont notamment liées aux fuites sur des infrastructures vieillissantes et à une forte dépendance aux réserves de surface, particulièrement vulnérables aux variations climatiques.
Une gestion sous pression
Aujourd'hui âgé de 76 ans et titulaire d'un master en hydrologie, Dev Gujjalu rappelle que chaque goutte d'eau compte, surtout dans un contexte de hausse de la demande liée à l'urbanisation et à l'industrialisation. Selon lui, Maurice doit impérativement adopter une approche durable de la gestion de ses ressources hydriques.
Il insiste sur la nécessité de mieux comprendre le cycle de l'eau - de l'évaporation jusqu'à l'écoulement vers la mer - en intégrant des paramètres essentiels comme la porosité et la perméabilité des sols ainsi que l'intensité des précipitations. Il met également en garde contre l'impact de l'imperméabilisation des sols, liée à l'asphaltage massif et aux projets immobiliers et commerciaux de grande envergure.
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Autre difficulté majeure relevée : le manque de financement. Dev Gujjalu souligne qu'aucune révision tarifaire n'a été effectuée depuis 15 ans, malgré l'augmentation des coûts des équipements et de l'exploitation. Cette situation fragilise la gestion globale du réseau et rend nécessaire, selon lui, une réévaluation des tarifs pour assurer la pérennité des infrastructures.
Des mesures indispensables
Plusieurs pistes d'action sont avancées :
· Révision des droits d'eau La Rivers and Canals Act de 1863 attribue l'eau des rivières selon la surface cultivée et le base flow, défini comme le débit moyen sur 30 ans. Or, le changement climatique a modifié les régimes hydrologiques, avec une baisse des débits annuels et des crues plus soudaines. Dev Gujjalu estime donc nécessaire de recalculer ces bases, d'autant que les surfaces irriguées ont également diminué.
· Surveillance des bassins versants Un suivi régulier est essentiel pour optimiser les apports en eau et limiter les risques de pollution.
· Entretien des infrastructures Le nettoyage des canaux et la surveillance des transferts d'eau doivent être renforcés afin de réduire les pertes.
· Modélisation hydrologique La mise en place de modèles mathématiques pour l'ensemble des bassins versants permettrait de mieux anticiper les comportements hydrologiques et d'améliorer la gestion globale.
Pertes d'eau critiques
Le spécialiste attire également l'attention sur l'eau non comptabilisée (ENC), c'est-à-dire l'eau produite, mais perdue avant d'atteindre les consommateurs. À Maurice, elle atteindrait près de 60 %, un niveau particulièrement élevé.
Avec une production quotidienne d'environ 830 000 m³, ces pertes représentent un manque à gagner considérable. À titre de comparaison, Singapour affiche un taux d'ENC d'environ 5 %, illustrant l'écart de performance. Dev Gujjalu estime qu'une réduction progressive de 5 % par an permettrait de dégager des économies substantielles à réinvestir dans le réseau. Il insiste également sur la fiabilisation des compteurs et une analyse fine des pertes par région afin d'identifier les zones les plus problématiques.
Le rôle clé des technologies modernes
La télémétrie apparaît comme un levier essentiel pour moderniser la gestion du réseau. Cette technologie permet une surveillance en temps réel des paramètres hydrauliques tels que le débit, la pression ou le niveau des réservoirs.
Actuellement, les incidents sont souvent détectés tardivement, à la suite des plaintes des usagers. L'intégration de systèmes automatisés permettrait d'alerter immédiatement les équipes techniques en cas de panne ou d'anomalie, réduisant ainsi les délais d'intervention.
Dev Gujjalu plaide pour un investissement massif dans la détection et la réparation des fuites, soulignant qu'une réduction de seulement 5 % des pertes pourrait générer environ Rs 250 000 d'économies par jour. Pour Dev Gujjalu, la gestion de l'eau à Maurice nécessite une refonte en profondeur, combinant réformes structurelles, investissements technologiques et meilleure planification hydrologique. «Chaque goutte compte», rappelle-t-il, soulignant l'urgence d'agir face à des ressources de plus en plus sous pression.
Il met également en garde contre les conséquences économiques de cette situation, évoquant des projets d'investissement étrangers parfois bloqués faute d'une capacité d'approvisionnement suffisante.