Ile Maurice: Matthew Griffin - «L'entreprise d'aujourd'hui peut être créée, pilotée et gérée seule par l'IA»

Matthew Griffin est l'invité de la conférence sur l'intelligence artificielle (IA) organisée par Bauen Solutions, aujourd'hui au Trianon Convention Centre. De la souveraineté économique à l'avenir du travail, il décrypte les transformations que l'IA impose déjà aux sociétés.

Vous suivez des centaines de technologies émergentes. Comment identifiez-vous un signal faible avant qu'il ne devienne une tendance dominante ? Et quelle est votre méthode de validation ?

Tout commence par une question simple : «Et alors ?» Quand on observe une technologie émergente, encore insignifiante, la première chose à se demander est : quel problème cela résout-il concrètement ? Si la réponse est évidente, on passe à l'étape suivante : comment cette technologie va-t-elle s'imposer ? On regarde d'abord si des investissements y affluent, si un écosystème se construit autour d'elle.

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Ensuite, cet écosystème est-il international? Un regroupement dans un seul pays, c'est généralement le signe que la technologie restera régionale ou mourra. En revanche, dès qu'on voit les multinationales commencer à l'intégrer dans leurs produits - comme ce fut le cas avec la blockchain - c'est là que la tendance s'impose. Dans le cas de la nanorobotique, ce sont les futurs outils d'assemblage moléculaire et de biomanufacturing, qui transforment aujourd'hui la santé mondiale.

Vous décrivez un futur proche où une IA pourrait créer et gérer seule une entreprise de plusieurs milliards de dollars. À quel moment ce scénario devient-il possible ?

Il l'a toujours été, en théorie. J'en parlais déjà avec Accenture au Louvre en 2019. L'idée qu'une IA puisse identifier un problème, construire un produit, gérer le marketing, faire monter en puissance une organisation dans un cadre réglementaire, puis vendre à une clientèle régionale ou internationale, c'est simplement la continuation logique de notre obsession pour l'automatisation.

Et les signaux concrets sont déjà là. En Europe, la majorité des venture capital organizations n'investissent plus que dans des start-up de moins de cinq personnes, parce qu'ils considèrent que l'IA est le vecteur de croissance. Dans la Silicon Valley, on voit des équipes de deux ou trois personnes atteindre le statut de licorne, le plus souvent dans le logiciel. Mais il y a une réserve institutionnelle : si une IA crée sa propre organisation et que quelque chose tourne mal, qui est responsable ?

Vous évoquez un «effondrement de la vérité» amplifié par les «deepfakes» et la désinformation. Comment les sociétés démocratiques peuvent-elles survivre à cette érosion ?

La règle de base désormais est simple : ne faites confiance à rien de ce que vous voyez sur un écran. C'est la conclusion à laquelle j'arrive après avoir travaillé avec 70 gouvernements et les Nations unies sur ces questions. Le vrai problème, c'est l'effondrement des institutions qui faisaient office de référence. L'ONU, l'OCDE, l'OMS sont activement décrédibilisées, notamment par le gouvernement américain.

Les grands médias - BBC, CNN, Le Monde - voient leur crédibilité sciemment minée par de nouveaux canaux, souvent pilotés par des gouvernements souverains cherchant à imposer leur propre récit. On a toujours eu des doutes sur ce qu'on lisait en ligne, mais il existait des sources en lesquelles on croyait. À mesure que ces institutions s'effondrent, cette ancre disparaît. Et c'est là le vrai danger.

L'IA démocratise-telle le savoir ? Qu'est-ce que cela change pour les grandes entreprises de consulting ?

Google a démocratisé l'accès à l'information. L'IA, elle, nous donne accès au savoir. Et cela pose un problème existentiel pour des organisations comme McKinsey, BCG ou Bain, qui sont fondamentalement des knowledge companies. Leur valeur, c'est ce qu'elles savent et leur capacité à l'appliquer. Or, si cette connaissance devient accessible à tous, que vendent-elles encore ? J'en discutais justement en début de semaine avec le directeur informatique mondial d'Ernst & Young.

La réponse qu'ils trouvent, c'est une migration de modèle : on ne vend plus le savoir, on aide à le mettre en oeuvre. On ne vous dit plus quoi faire - on vous aide à le faire.

Vous théorisez le concept de «flux des salaires vers l'étranger». Lorsqu'une entreprise mauricienne «embauche» Claude plutôt qu'un développeur local, c'est l'économie américaine qui capte la valeur. Quelles en sont les conséquences ?

La réponse courte : si l'on n'est pas très vigilant, on s'acheminever s un effondrement de la souveraineté économique. Prenons l'exemple mauricien. Aujourd'hui, un entrepreneur qui veut développer un logiciel peut soit recruter un développeur local, soit faire appel à un développeur à Bangalore, par exemple. Demain, il va tout simplement utiliser Claude d'Anthropic ou ChatGPT d'Open AI. Et l'argent qui aurait circulé dans l'économie locale, voire indienne, part désormais vers un prestataire américain.

Élargissons le raisonnement. Quand une voiture se conduit toute seule - comme les Waymo à San Francisco ou à Orlando - la personne dans le véhicule paie une entreprise américaine, pas un chauffeur de taxi local. Quand des robots gèrent les entrepôts, la valeur revient au fabricant du robot, pas aux manutentionnaires. Et, en même temps, la dette publique mondiale dépasse les 100000milliards de dollars.

Les gouvernements doivent augmenter les impôts pour rembourser ces dettes. Mais si des pans entiers de la classe moyenne se retrouvent sans emploi, la base fiscale se réduit et ceux qui travaillent encore paient plus pour moins. Ce sentiment d'injustice alimente l'instabilité politique. Si les gouvernements ne trouvent pas de mécanismes pour gérer cet exode de la valeur vers les fournisseurs d'IA américains, nous verrons le déclin contrôlé de pays un peu partout dans le monde.

La demi-vie des compétences professionnelles a considérablement chuté. Comment individus, entreprises et nations peuvent-ils s'adapter à une obsolescence quasi instantanée ?

Les chiffres sont éloquents: l'IA automatise les compétences 66 % plus vite qu'auparavant. La demi-vie des compétences techniques est désormais de deux ans et demi. Celle des compétences physiques, d'environ cinq ans. On voit même des IA piloter des systèmes robotiques pour construire des centres de données -poser des GPU dans des serveurs, faire le câblage dans des entrepôts hyperscale.

Les gouvernements doivent repenser l'éducation primaire, secondaire et supérieure - ce qu'ils ne font pas encore. J'étais récemment à Porto Rico avec cinq étudiants sur scène, face au ministre de l'Éducation. Ces jeunes ont demandé à leurs enseignants pourquoi on leur apprenait le passé plutôt que le présent et le futur. Les réactions dans la salle étaient saisissantes.

Le modèle de Singapour avec SkillsFuture est une piste sérieuse : identifier les métiers de demain en suivant les flux d'investissement, comprendre où vont les grandes entreprises, puis déduire les compétences nécessaires et construire les programmes de formation en conséquence.

La vraie compétence clé, à titre individuel, c'est la capacité d'adaptation et d'apprentissage rapide. Si vous pouvez apprendre vite, vous pouvez passer d'un métier à l'autre au fil des transformations - d'expertcomptable à spécialiste en cybersécurité, ou en informatique quantique - à condition que l'écosystème sociétal et professionnel qui l'entoure vous le permette.

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