Trois jours de conférence - d'hier à demain -financements réunissent historiens et chercheurs autour du projet d'«Indentured Labour Route», à l'université de Maurice. La présidente du comité scientifique de ce programme, Farzana Gounder, nous explique ce pas important qu'est la mise en place d'une base de données reliant les archives de l'immigration dans le monde.
∎ Jusqu'à vendredi, des chercheurs universitaires - en présentiel et à distance - vont discuter de la Route de l'engagisme, en imaginant un «nouvel avenir pour la diaspora globale». En quoi n'est-ce pas encore une nouvelle conférence sur le sujet ?
Il s'agit de la première conférence de l'International Labour Route Project (IRLP), un projet qui existe depuis déjà un certain temps.
∎ On en parle depuis 2001 et il y a eu plusieurs conférences sur le thème de l'engagisme depuis.
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Exact. L'Unesco l'a reconnu en 2014 (NdlR : Le projet de Route de l'engagisme s'inspire du modèle du projet Unesco de la Route de l'esclave).
∎ Cela a pris 13 ans
Cela a pris beaucoup de temps. Et le gouvernement mauricien a joué un rôle déterminant dans la reconnaissance de l'ILRP. Le secrétariat du programme est hébergé par l'Aapravasi Ghat Trust Fund (AGTF) (NdlR : Vishnu Bundhun, directeur de l'AGTF agit comme head of secretariat de l'IRLP). Sans le gouvernement de Maurice, cette conférence n'aurait pas pu avoir lieu. Je leur suis extrêmement reconnaissante d'accueillir cette conférence. Maurice est le premier pays où l'engagisme a commencé, donc symboliquement, c'est très important.
∎ Pourquoi cette conférence est-elle si importante ?
Parce que nous sommes en train de créer une base de données mondiale, regroupant tous les chercheurs et les archives de l'immigration de différents pays.
∎ Ce qui fait la différence, c'est cette base de données ?
Exactement. Elle contiendra tous les documents relatifs aux engagés. Ce que nous essayons de faire, c'est créer une plateforme numérique pour que ces archives ne soient pas uniquement accessibles physiquement. On pourra consulter ces informations sur internet. Ainsi, il ne sera plus nécessaire de se rendre aux archives, lorsqu'on vit loin.
∎ Ce qui est une limitation pour des personnes qui souhaitent faire des recherches.
Par exemple, mes racines sont à Trinidad. Cela ne signifie pas que je peux facilement me rendre à Trinidad. J'espère y aller un jour. Avoir cet accès numérique signifie que les chercheurs pourront mener davantage de recherches. Cela permettra, espérons-le, d'enrichir la base de données, de favoriser une meilleure recherche, davantage de collaboration à l'échelle mondiale, davantage de recherches interdisciplinaires et comparatives.
∎ Et pour le grand public qui cherche ses racines ?
Oui, le grand public aura désormais accès à ces informations. Savoir qui nous sommes nous rend plus confiants, ce qui fait de nous de meilleures personnes au sein de la société et nous permet de mieux y contribuer. C'est tout le principe. Cela fait partie de notre identité, non seulement en tant qu'individus ayant une ascendance girmitiya (NdlR : travailleurs engagés) mais aussi en tant que nations.
∎ Est-ce que ce pan d'histoire reste toujours relativement méconnu dans certains pays où il y a eu des «girmitiya» ?
Je peux parler de Suriname et des Fidji, puisque je viens des Fidji. Nous sommes conscients de notre héritage girmit. Malheureusement, cette histoire n'est pas encore enseignée dans les écoles.
∎ Y a-t-il un mouve- ment qui milite en fa- veur de cela ?
Je l'espère. En tout cas, il y a un réel désir de connaître cette histoire. En 2018, il y a eu la plus grande conférence jamais organisée aux Fidji sur ce sujet. Nous avons été submergés par le nombre de participants locaux. Il existe donc clairement un désir de connaître cet héritage, aux Fidji, où cette histoire n'est plus seulement perçue comme celle de la population d'origine indienne, mais comme celle de toute la nation. Des personnes d'autres groupes ethniques y participent et veulent en savoir plus sur les girmitya. Les girmitya, cela ne concerne pas simplement une ethnie. Il s'agit de l'histoire de la construction d'une nation.
∎ Est-ce aussi l'un des objectifs de cette conférence ?
Absolument. Le ministre (NdlR : Mahen Gondeea) l'a dit : préserver l'engagisme, c'est préserver l'âme de la nation. Cela m'a profondément marquée. Cette histoire ne concerne pas un groupe particulier, mais l'histoire d'un pays. Et pas seulement un pays, mais plusieurs pays à travers le monde. L'engagisme, ce fut un mouvement mondial impliquant des millions de personnes : hommes, femmes et enfants.
Mon arrière-arrière-grandmère est partie d'Inde vers Trinidad avec sa fille. Lorsqu'elle est décédée, sa fille a grandi sur une plantation, s'est mariée, a eu un enfant, puis ils sont partis comme engagés aux Fidji. Nous sommes tous connectés. Il est essentiel de reconnaître cela. C'est une histoire mondiale partagée, que nous étudions et que nous essayons de préserver. Parce que comprendre notre histoire, c'est mieux comprendre qui nous sommes aujourd'hui en tant que nation. Cela nous permettra également de mieux vivre ensemble comme communauté.
Parcour
Farzana Gounder est une universitaire, docteure en linguistique originaire des Fidji. Elle a enseigné à la Massey University en Nouvelle-Zélande avant de s'installer en Australie. Elle est membre du comité scientifique international de l'ILRP depuis 2021 et elle en est la présidente depuis l'an dernier pour un mandat de trois ans.