À Nairobi, à travers le Pavillon de l'innovation sociale, porté par la Fondation de l'Innovation pour la Démocratie (FIDEMO), chercheurs, artistes, entrepreneurs, militants associatifs et jeunes porteurs de projets ont élaboré un Livre blanc : 60 recommandations destinées à nourrir la réflexion sur l'avenir démocratique du continent.
Ce document a été remis à l'ouverture du sommet au président français Emmanuel Macron et au président kényan William Ruto par le professeur Achille Mbembe, historien et penseur camerounais, directeur général de la FIDEMO et l'une des voix intellectuelles majeures du continent africain. Entretien.
∎ Qu'est-ce que le Pavillon de l'innovation sociale de votre fondation dit, selon vous, des limites des espaces diplomatiques classiques ?
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Très souvent, ces espaces sont déconnectés des dynamiques sociales réelles. Très souvent, les voix dissidentes, ou même des voix critiques qui, au fond, ne remettent pourtant pas en question l'ordre établi, en sont exclues. Très souvent, dans ces espaces, on retrouve presque toujours les mêmes. Beaucoup d'hommes. Quelques femmes. Et, en général, pas assez de jeunes, sur un continent qui, pourtant, est en proie à une révolution démographique dont on voit d'ores et déjà les conséquences. Une révolution démographique qui structurera, sur le long terme, l'évolution de nos sociétés. Il fallait donc organiser ce pavillon pour faire place à ces voix, pour rappeler que toute transformation de long terme du continent se fera avec les sociétés, avec les communautés, et à partir de leurs forces, de leurs ressources et de leurs savoirs.
Tous les grands mouvements historiques qui ont conduit à des transformations de grande ampleur ont été portés par des acteurs de la société civile. L'apartheid en Afrique du Sud, par exemple, a été vaincu grâce à la mobilisation, non pas des États, non pas des marchés bien entendu, mais des forces morales. Or, nous traversons une période durant laquelle on essaie de nous faire croire que la seule chose qui compte, c'est la puissance militaire, le marché, l'appât du gain, l'accaparement des ressources minérales et des minerais critiques. La Fondation que je dirige, ainsi que les organisations de la société civile qui ont répondu présent à ce pavillon, voudraient porter des propo- sitions qui tendent à montrer qu'au fond, sans la force des communautés, rien n'est durable, véritablement viable.
∎ Dans un monde dominé par les rivalités entre les États-Unis, la Chine, la Russie et les puissances du Golfe, l'Afrique risque-t-elle de redevenir un simple terrain de compétition géopolitique ou possède-t-elle de réels moyens d'imposer son propre agenda stratégique ?
L'Afrique peut faire admettre des pans de son agenda d'une façon autonome, à certaines conditions. En particulier à condition qu'elle recompose son ordre politique interne sur la base d'une forme de démocratie substantive. Parce que l'expérience montre que plus d'un siècle d'autoritarisme, colonial ou postcolonial, n'a absolument pas permis de résoudre les deux grands dilemmes auxquels nous faisons face : la création des richesses, leur accumulation et leur égale répartition ; et la problématique de la liberté, qui était au coeur des grandes luttes anticoloniales. Pour répondre à ces deux grands défis, la tyrannie ne nous sert pas à grand-chose. Il faut passer à une forme de gouvernement qui inclut tout le monde, qui donne une place forte aux jeunes et aux femmes, qui repose sur des valeurs - en particulier celles du matrimoine - et qui promeut la justice intergénérationnelle. Cette dernière implique qu'il ne nous soit pas permis de détruire le vivant, la Terre, car précisément les générations qui viennent après nous n'en ont pas joui, en tout cas jusqu'à présent.
∎ Maurice cherche à se repositionner entre Afrique, Inde et Occident. Les petits États insulaires peuvent-ils devenir des laboratoires d'une nouvelle mondialisation africaine, plus agile et plus hybride ?
D'un point de vue purement économique - et aussi politique - les États africains qui marchent le mieux sont les États insulaires. Il y a évidem- ment quelques exceptions, et là nous avons à l'esprit Madagascar, où les tribulations ininterrompues ont lieu de manière presque cyclique. Autrement, les Seychelles, Maurice ou encore le Cap-Vert, montrent qu'il existe effectivement des laboratoires. Il faut les étudier. Il faut mieux les connecter au reste du continent. Cela ne veut pas dire qu'il ne reste pas du chemin à faire à Maurice ou aux Seychelles, notamment du point de vue de l'égalité raciale. Mais je pense qu'il y a là, en gestation, quelque chose qui parle au monde.
∎ Maurice, petit État insulaire attaché à l'Afrique, se retrouve souvent à la marge des grands récits continentaux. Comment réintégrer pleinement les îles de l'océan Indien dans l'imaginaire politique et culturel africain ?
Il y a une voie possible : penser l'Afrique à partir de ses marges. C'est-à-dire, déplacer le regard. Ces «marges» nous disent que ce qui marche, ce sont les dynamiques de circulation. Parce que ces marges n'existeraient pas sans une réinvention des modes de la relation. Maurice, les Seychelles, Madagascar, Sao Tomé-et-Principe, les îles du Cap-Vert sont, au fond, un trésor du point de vue de l'imagination artistique, culturelle, mais aussi politique. Et c'est à nous d'articuler ces expériences avec les réflexions en cours, notamment en matière de féminisme, de démocratie substantive, de justice intergénérationnelle. Il y a tout un ensemble de thèmes qui constitue là des fertilisants pour la pensée. Le plus important est de tisser des liens. Pour nos îles, c'est un impératif. Une Afrique coupée de ses îles est une Afrique profondément amputée.
∎ Vous avez beaucoup écrit sur la mémoire, la circulation des peuples noirs et les identités diasporiques dans des ouvrages comme «Critique de la raison nègre». Pour les Afrodescendants vivant hors du continent, la question identitaire reste souvent complexe. Comment continuer à se penser africain quand on est à la fois héritier d'une rupture, d'un déracinement et d'un métissage ?
Je me méfie beaucoup des revendications identitaires. Pour une raison simple : ce sont des préoccupations qui débouchent souvent sur des logiques de fermeture. Je pense que l'identité que nous partageons, quelle que soit la couleur de l'épiderme, les racines culturelles, religieuses ou ethniques, c'est que nous sommes des passants au regard de notre inscription dans une Terre qui était là avant nous, qui sera là après nous, et qui n'appartient à personne. Assumer d'être un passant, fait de nous quelqu'un qui est là aujourd'hui, en prévision de son absence demain, mais aussi de sa présence au-delà de sa disparition, à travers les traces qu'il ou elle aura laissées. Je crois que c'est cela le plus important. Et qu'une politique du passant et du passage, c'est précisément ce qu'il nous faut aujourd'hui, à l'ère des crispations identitaires, qui sont au fond des inventions de l'histoire ancienne et contemporaine.