DOUALA, SciDev.Net — Dans le cadre de la journée mondiale de la santé célébrée le 7 avril dernier, il s'est tenu à Lyon (France), le « One Heath Summit », un sommet consacré à l'approche « Une seule santé » qui souligne l'interdépendance étroite qu'il y a entre la santé humaine, la santé animale et la santé des écosystèmes.
L'Agence française de développement (AFD) y a organisé une série de sessions sous le thème « Financer l'agenda "One health" », avec les participations de banques publiques de développement. Question d'explorer, entre autres, comment ces banques peuvent mieux soutenir les investissements dans l'approche « One Health ».
"Une approche « Une seule santé » en Afrique pourrait porter sur comment éviter que le continent connaisse une épidémie d'obésité comme l'ont vécue les Etats-Unis" Agnès Soucat, AFD
Restez informé des derniers gros titres sur WhatsApp | LinkedIn
Dans le sillage de cet événement, SciDev.Net a interrogé Agnès Soucat, responsable de la division Santé et protection sociale à l'AFD. Elle justifie ici l'intérêt de cette institution pour les questions de santé et singulièrement pour le « One health » et explique pourquoi cette notion devrait être au coeur des politiques publiques, notamment en Afrique. Soulignant au passage, la place centrale qu'occupe l'Afrique subsaharienne dans le portefeuille de l'AFD.
Qu'est-ce qui explique la forte présence de l'AFD au sommet « une seule santé » qui s'est tenu début avril à Lyon en France ?
En 2020, au coeur de la pandémie, nous avons investi à peu près deux milliards d'euros dans la santé et la réponse sociale et pendant des années, environ 8 à 9% de notre portefeuille a été investi dans la santé.
Nous étions donc là parce que nous contribuons au financement des programmes « Une seule santé », et cela dans un format d'une coalition de banques publiques de développement qui inclut les grandes banques multilatérales comme la Banque mondiale. Mais aussi les banques asiatiques, la banque africaine de développement et l'ensemble des banques de développement nationales dans le monde. Cette coalition de banques publiques de développement mobilise à peu près 2 800 milliards de dollars par an.
Quelle est la part de l'Afrique subsaharienne dans les financements que l'AFD consacre à la santé ?
L'Afrique reste fortement notre ADN puisque l'AFD été créée d'abord comme une agence pour l'Afrique. Et donc, l'Afrique reste une grande priorité pour nous. Nous avons par exemple un partenariat très ancien avec les pays d'Afrique francophone. Notamment de grands partenariats avec le Sénégal, la Côte d'Ivoire, le Cameroun, mais également la République démocratique du Congo. Nous avons une collaboration très ancienne avec l'Afrique francophone.
Ainsi, sur les cinq dernières années, de 2021 à 2025, les engagements de l'AFD dans le domaine de la santé et de la protection sociale au profit de l'Afrique subsaharienne s'élèvent à plus de 1,153 milliard d'euros, dont presque 514 millions d'euros pour les pays francophones.
Comment de tels financements peuvent-ils directement aider à l'avancement de l'approche « une seule santé » ?
Le premier investissement doit être dans la connaissance, dans la compréhension, le diagnostic, la recherche, la science, la surveillance.
L'approche « Une seule santé » est ancrée dans la science et se situe au coeur de la compréhension de la santé humaine et du lien entre elle et l'environnement. Donc, on revient aux fondamentaux de la santé publique, que ce soit la théorie des germes de Pasteur ou toute la compréhension qu'on a de la relation entre nutrition et santé, de la relation entre qualité de l'eau et santé, entre qualité de l'air et santé, etc.
On a aujourd'hui dans beaucoup de pays africains des élevages industriels ou semi-industriels de volailles qui sont très peu contrôlés et qui peuvent être à l'origine d'épidémies diverses. Il y a toute la question aussi de l'hygiène publique, avec le suivi de la santé des animaux d'élevage qui reste une grande problématique sur le continent.
Dès lors, l'investissement c'est dans la production de données, par exemple sur la surveillance de la qualité de l'air, de la qualité de l'eau, des eaux usées, des élevages, des pathogènes, les prélèvements des virus sur la vie sauvage, comme on l'a fait sur les chauves-souris...
Avez-vous une idée du volume d'investissement nécessaire pour atteindre cet objectif ?
Nous avons fait les calculs et publié un texte avec CDC Afrique sur cette problématique et nous avons conclu qu'il faudrait entre 700 millions et un milliard d'euros d'investissement dans les institutions de santé publique sur trois ans pour construire des institutions de santé publique qui soient capables de produire et gérer les données nécessaires pour mieux connaître les risques et les problématiques de santé.
Ce sont des montants qui sont en fait très faibles par rapport à ce qui est investi en santé en général. C'est vraiment un angle mort de la santé mondiale qui a été révélé par la pandémie et qui permet de voir qu'on a mobilisé beaucoup de financements pour des médicaments et pour des programmes spécifiques, mais en fait, on ne les a pas accompagnés d'une construction institutionnelle dans les pays africains.
Quelle est dès lors la situation de ces institutions de santé publique aujourd'hui ?
Lorsque la pandémie survient en 2020, il n'y a vraiment pas d'institution de santé publique ou de CDC digne de ce nom. Et il y a encore beaucoup de pays dont les données sont dans les ordinateurs des consultants de programmes financés par l'extérieur.
C'est-à-dire qu'il n'y a pas beaucoup de pays africains ayant des institutions de santé publique qui rassemblent toutes les données de santé, et encore moins, qui lient ces données de santé aux données vétérinaires ou aux données environnementales.
Or, c'est ce qu'il faut faire aujourd'hui si on veut prévenir le risque pandémique et si on veut mieux comprendre les risques qui sont liés à l'environnement et qui vont être des facteurs majeurs de santé dans le futur.
On le voit par exemple sur la consommation des aliments sucrés qui fait exploser le diabète en Afrique du Nord et en Afrique du Sud. Mais, on n'a pas vraiment de données sur les consommations alimentaires de ces pays et le lien avec les problématiques de santé. Il y a donc du travail à faire là-dessus.
Dans un contexte de raréfaction des financements internationaux, comment l'Afrique va-t-elle trouver de tels fonds ?
Il faut déjà noter que les investissements « une seule santé » ne coûtent pas nécessairement cher. Ils interviennent beaucoup plus dans la production de données, de connaissances, le développement d'institutions comme des instituts de santé publique ou des organismes publics qui font de la régulation ou de l'information... Cela coûte très peu cher en comparaison aux investissements pour donner des traitements à des millions des personnes.
Ainsi, il vaut mieux mettre en place des mécanismes pour faire baisser la consommation de sucre chez les enfants plutôt que de traiter le diabète pendant des dizaines d'années avec toutes ses complications. De la même manière, il vaut mieux empêcher que les gens fument plutôt que de financer des années de traitement de toutes les maladies liées à la consommation de tabac.
Donc, l'investissement dans « une seule santé » doit constituer l'étape zéro. C'est le meilleur investissement à faire dans la santé avant toute autre chose. Ça devrait être au coeur de l'action gouvernementale. Les financements « une seule santé » devraient être en première ligne avant le financement des premiers traitements.
Les entreprises ne peuvent pas le faire. Seul le gouvernement peut surveiller la qualité de l'air, la qualité de l'eau, mettre en place des systèmes d'assainissement, des systèmes d'égouts, assurer l'adduction d'eau, surveiller les germes chez les chauves-souris et chez les volailles...
Comment alors faire en sorte que les Etats africains inscrivent et implémentent la notion « une seule santé » dans les politiques publiques ?
Nous nous attachons dans chacun de nos projet à cultiver le dialogue avec les autorités publiques et à essayer de leur proposer ce qui se fait de mieux dans le monde. Et nous essayons aussi systématiquement d'avoir cette approche « une seule santé » dans nos projets.
Par exemple, si nous avons un projet d'adduction d'eau et d'assainissement qui s'intègre déjà dans l'approche « une seule santé », nous y apportons la surveillance des eaux usées. On va ainsi faire l'échantillonnage systématique de ces eaux usées pour surveiller ce qu'il y a dans ces eaux usées. Des expériences dans le monde ont montré qu'on peut capter le début d'une épidémie en procédant ainsi, avant même que ladite épidémie ne se déclenche.
On peut aussi voir s'il y a dans ces eaux usées des polluants comme des métaux lourds, des pesticides, etc. Ainsi, dans des programmes d'eau et d'assainissement, on peut démultiplier l'effet « Une seule santé » et l'effet de prévention.
De la même manière, lorsqu'on travaille sur des programmes de sécurité alimentaire et de nutrition, on peut surveiller les quantités de pesticides, d'antibiotiques qui sont utilisées dans les élevages d'animaux ; on peut aussi regarder la question de la transformation des produits agricoles.
En ce moment, il y a un grand problème qui se pose en Afrique, c'est l'augmentation de la consommation de sucre. Traditionnellement dans les diètes africaines, il y avait très peu de sucre. Ce qui fait qu'il y avait très peu de problèmes dentaires, de diabète et d'obésité. Aujourd'hui, une des premières choses que produit l'industrie alimentaire locale, ce sont des biscuits, des bonbons, des yaourts. Donc, on a déjà créé dans les zones urbaines africaines le besoin de sucre chez les jeunes enfants. Et on voit une véritable différence entre les générations.
Une approche « Une seule santé » en Afrique pourrait porter sur comment éviter que le continent connaisse une épidémie d'obésité comme l'ont vécue les Etats-Unis. On est déjà à 20% de la population touchée par l'obésité en Afrique du Sud tandis que 20 à 25% de la population adulte en Tunisie est diabétique...
Comment faites-vous pour que cette approche soit pérenne chez les acteurs locaux au lieu de s'arrêter dès la fin de vos projets ?
Pour tous nos projets, en dehors de l'ancrage dans la science, il y a un ancrage dans le dialogue citoyen et le dialogue des politiques. Parce que si tout s'arrête dès que nos projets se terminent, alors, c'est un échec. Ça voudrait dire que des éléments clés du projet n'ont pas été réalisés. Notamment le dialogue de politiques avec les autorités qui font avancer les cadres légaux et les dialogues citoyens qui consistent à avoir des mécanismes qui impliquent les communautés et les citoyens pour développer des stratégies pérennes.
Si nous prenons l'exemple des ordures dont la gestion pose un défi sérieux en Afrique subsaharienne, il y a des exemples à travers le monde qui montrent que cela nécessite beaucoup de travail avec les communautés et les gouvernements locaux.
L'augmentation des budgets militaires décidée par les pays de l'Union européenne ne va-t-elle pas limiter les capacités financière opérationnelles de l'AFD en Afrique ?
C'est vrai que la géopolitique aujourd'hui est en pleine mutation avec des conflits en Europe et au Moyen-Orient. Et tous les gouvernements font face à la nécessité de faire des choix. Dans les pays les plus riches, il y a un vrai questionnement de l'aide au développement pour savoir si c'est vraiment la priorité. Contrairement à l'Afrique où on s'interroge plutôt sur son efficacité.
Ce sont deux sujets sur lesquels nous devons travailler ensemble. Il faut qu'on réussisse à développer des mécanismes dans lesquels nos citoyens se parlent. Parce que les gouvernements africains, français et européens répondront à leurs citoyens respectifs.
Faut-il mettre plus de financements dans la défense parce qu'il va y avoir une guerre ? Faut-il mettre plus de financements dans la lutte contre la pauvreté parce qu'il va y avoir une crise économique ? Et pourquoi faut-il investir en Afrique ?
Sur cette dernière question, c'est important pour la France et les pays européens d'investir en Afrique parce que nous sommes tous dans le même bateau, comme l'a montré la pandémie de la COVID-19. Le monde d'aujourd'hui est globalisé et un investissement en Afrique est aussi productif pour le citoyen français qu'un investissement en France. Parce que l'économie est globalisée, la santé aussi. Si bien qu'une épidémie qui commence en Chine va toucher la France, le Cameroun, l'Afrique du Sud, le Brésil, etc. En fait, on vit dans un monde commun.