Entre Union africaine, mer Rouge et rivalités mondiales, la visite en Éthiopie du président Emmanuel Macron révèle la nouvelle stratégie française sur le continent noir.
Au lendemain du sommet Africa Forward de Nairobi, Emmanuel Macron a choisi de poursuivre sa tournée africaine en Éthiopie. Un choix loin d'être symbolique. Derrière les discours sur le multilatéralisme, la paix et le partenariat équilibré, cette étape à Addis-Abeba confirme surtout une profonde recomposition de la stratégie française en Afrique. Car depuis l'effondrement progressif de son influence au Sahel, Paris accélère discrètement son redéploiement vers l'Afrique de l'Est et la Corne de l'Afrique, devenues des zones stratégiques majeures dans les nouvelles rivalités mondiales.
Addis-Abeba, nouvelle vitrine diplomatique française
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Pour la première fois de son mandat, Emmanuel Macron a prononcé un discours officiel au siège de l'Union africaine, à Addis-Abeba. Un geste diplomatique hautement calculé. Depuis plusieurs années, Paris tente de reconstruire son image sur le continent après les ruptures successives avec le Mali, le Burkina Faso et le Niger. Or, Addis-Abeba possède une valeur symbolique particulière : siège politique de l'Union africaine ; apitale diplomatique du continent ; hub stratégique de la Corne de l'Afrique ; carrefour des enjeux sécuritaires régionaux.
En se présentant au coeur des institutions africaines aux côtés de António Guterres et de Mahmoud Ali Youssouf, Emmanuel Macron cherche à repositionner la France non plus comme ancienne puissance tutélaire, mais comme acteur du multilatéralisme africain. Le message est clair : Paris veut désormais parler à l'Afrique via les institutions continentales autant qu'à travers ses relations bilatérales traditionnelles.
L'Éthiopie, pièce maîtresse du nouveau dispositif français
Le choix éthiopien n'est pas anodin. Avec plus de 120 millions d'habitants, une position stratégique sur la mer Rouge et un rôle diplomatique majeur dans la région, l'Éthiopie est redevenue un partenaire central pour plusieurs puissances mondiales. Pour Paris, Addis-Abeba représente désormais : un partenaire diplomatique ; un relais sécuritaire ; un marché économique ; un point d'appui dans la Corne de l'Afrique.
Depuis 2019, la relation entre Emmanuel Macron et Abiy Ahmed s'est fortement renforcée. À l'époque, le dirigeant éthiopien incarnait aux yeux de Paris une figure réformatrice et modernisatrice. Son obtention du Prix Nobel de la paix avait renforcé cette image. Même après la guerre dévastatrice du Tigré entre 2020 et 2022 - qui a profondément terni la réputation internationale d'Abiy Ahmed - la France a maintenu son soutien politique et économique au gouvernement éthiopien.
La mer Rouge au coeur des calculs stratégiques
Derrière les questions économiques, la visite révèle surtout une réalité géopolitique majeure : la bataille d'influence autour de la mer Rouge. La France dispose déjà d'une présence militaire importante à Djibouti, mais l'instabilité régionale et la concurrence croissante (de la Russie ; la Chine ; la Türkiye ; les Émirats arabes unis ; les États-Unis) poussent Paris à renforcer ses partenariats régionaux. Depuis 2019, une coopération militaire franco-éthiopienne vise notamment à reconstruire la marine éthiopienne... alors même que le pays ne possède plus d'accès direct à la mer depuis l'indépendance de l'Érythrée. Ce paradoxe révèle l'importance stratégique du dossier. L'objectif français est double : sécuriser les routes maritimes autour du détroit de Bab-el-Mandeb ; maintenir une présence d'influence dans l'un des corridors commerciaux les plus sensibles du monde.
Une région sous haute tension
Mais cette coopération militaire reste fragile. Depuis plusieurs mois, les tensions entre l'Éthiopie et l'Érythrée s'intensifient autour de la question de l'accès à la mer. Addis-Abeba revendique de plus en plus ouvertement un débouché maritime stratégique, notamment autour du port érythréen d'Assab. Dans les milieux diplomatiques régionaux, plusieurs observateurs redoutent désormais un risque réel de nouvelle confrontation armée entre les deux voisins. Une telle escalade pourrait rapidement remettre en cause : la coopération militaire franco-éthiopienne ; les projets régionaux de stabilisation ; les ambitions françaises dans la Corne de l'Afrique.
Dette, énergie et influence économique
La visite de Macron en Éthiopie s'inscrit également dans la continuité du sommet Africa Forward de Nairobi, largement centré sur les investissements et les infrastructures. En février dernier, Paris et Addis-Abeba ont signé un accord de restructuration de la dette ; un programme de financement de 81 millions d'euros ; plusieurs projets énergétiques.
Selon les autorités éthiopiennes, les investissements français dépassent désormais 600 millions d'euros dans le pays, dont plus de 300 millions dans l'énergie. L'enjeu dépasse largement l'économie. Dans la compétition mondiale actuelle, les investissements deviennent aussi des instruments d'influence géopolitique.
Paris tente de compenser ses revers sahéliens
Au fond, cette tournée africaine révèle surtout une transformation profonde de la politique africaine française. Pendant deux décennies, sa présence sur le continent reposait largement sur le Sahel ; la coopération militaire ; les anciennes sphères francophones. Or, cette architecture s'est brutalement effondrée : expulsions militaires ; montée des sentiments anti-français ; percée russe ; diversification des partenaires africains. Face à cette réalité, Paris cherche désormais de nouveaux centres de gravité :Nairobi ; Addis-Abeba ; Lagos ; Johannesburg ; les hubs technologiques et logistiques anglophones. La France ne parle plus seulement sécurité. Elle parle désormais : infrastructures ; intelligence artificielle ; transition énergétique ; corridors commerciaux ; souveraineté numérique.
Derrière le multilatéralisme, la bataille des puissances
Le discours de Macron sur le multilatéralisme à Addis-Abeba intervient dans un contexte mondial particulièrement tendu : guerre au Soudan ; crise sécuritaire au Sahel ; tensions en mer Rouge ; rivalités sino-occidentales ; fragmentation du système international. Dans ce contexte, l'Afrique devient l'un des grands terrains de compétition stratégique du XXIe siècle. Et la France tente désormais d'y préserver son rang dans un environnement beaucoup plus concurrentiel qu'auparavant. À Addis-Abeba comme à Nairobi, le constat semble désormais partagé : l'Afrique n'est plus une périphérie diplomatique. Elle devient l'un des centres de gravité des nouvelles rivalités mondiales.