La polémique autour des «Rs 83 milliards injectées dans l'économie» a brutalement relancé un vieux démon mauricien : celui de la planche à billets. Mais derrière les slogans politiques et les vidéos Facebook, c'est surtout une guerre de narration économique qui se joue désormais entre anciens décideurs, technocrates et experts financiers.
Tout est parti d'une sortie de l'ancien ministre des Finances, Renganaden Padayachy, qui a défendu à nouveau le transfert controversé de Rs 55 milliards effectué par la Banque de Maurice (BoM) vers l'État durant la crise du Covid. Une mesure qui, à l'époque, avait été dénoncée comme une monétisation du déficit budgétaire et une dangereuse atteinte à l'indépendance de la Banque centrale.
Mais cette fois, l'ancien Grand argentier est passé à l'attaque. Dans une vidéo publiée sur sa page Facebook le 11 mai, il s'est interrogé sur les critiques adressées à son action en 2020 alors que, selon lui, «Rs 83 milliards» auraient été injectées dans l'économie en 2025 sans provoquer le même tollé.
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Le problème, selon plusieurs économistes, est que l'ancien ministre mélange volontairement - ou dangereusement - deux concepts totalement différents : l'impression monétaire par la Banque centrale et la croissance de la masse monétaire dans le système bancaire. Face à l'emballement, la BoM a rapidement publié un démenti inhabituellement ferme le 12 mai.
L'institution affirme qu'aucune émission monétaire exceptionnelle ni aucun transfert de fonds au gouvernement n'avaient été effectués en 2025, ajoutant vouloir maintenir une politique de transparence sur les statistiques monétaires et financières. Elle y joint par ailleurs des tableaux de comparaison à consulter.
«Pada goes Gaga»
Mais loin de calmer le débat, cette mise au point a déclenché une nouvelle salve de commentaires sur les réseaux sociaux, où plusieurs économistes ont accusé l'ancien ministre d'entretenir une confusion économique. Parmi les réactions les plus virulentes figure celle de Rattan Khushiram, économiste et ancien haut cadre au ministère des Finances, qui n'a pas mâché ses mots dans une publication devenue virale. «Pada goes Gaga», écrit-il, avant d'accuser l'ancien ministre de comparer «apples and oranges».
Pour le commentateur économique, les Rs 55 milliards transférées pendant le Covid provenaient directement des réserves de la Banque centrale au profit du gouvernement - une opération exceptionnelle assimilable à du financement monétaire. Les Rs 83 milliards évoquées aujourd'hui seraient, elles, principalement liées à l'augmentation des broad money liabilities, c'est-à-dire la masse monétaire créée par les banques commerciales et les institutions de dépôts à travers le crédit bancaire. Entre décembre 2024 et 2025, celles-ci sont passées de Rs 975 milliards à Rs 1 058 milliards.
Autrement dit, explique-t-il, ce n'est pas la planche à billets de la Banque centrale qui aurait tourné, mais le mécanisme classique de création monétaire des banques. «Deposits are created by banks and NBDI (Non-Bank Deposit-Taking Institutions), not BoM», rappelle-til. Son argument est simple : dans une économie moderne, la majorité de la monnaie n'est pas créée physiquement par la Banque centrale, mais par les banques commerciales lorsqu'elles accordent des prêts. En réalité, selon lui, la quantité de billets en circulation n'aurait augmenté que marginalement entre décembre 2024 et décembre 2025.
L'ancien fonctionnaire pousse même l'ironie plus loin en rappelant qu'en 2024 - alors que Renganaden Padayachy était encore ministre -, la hausse de la masse monétaire avait été encore plus élevée, atteignant Rs 110 milliards. Un détail qui fragilise la charge politique actuelle de l'ancien ministre. Depuis les États-Unis, l'expert financier et économiste Sameer Sharma est également entré dans le débat avec une analyse plus technique, mais tout aussi sévère.
Il souligne que le véritable indicateur à surveiller n'est pas le «broad money», mais la base monétaire - c'est-à-dire la monnaie directement contrôlée par la BoM. Cette base monétaire est passée de Rs 182,3 milliards à Rs 203 milliards entre décembre 2024 et décembre 2025, soit une hausse de 11,5 %.
Une progression importante, reconnaît-il, mais loin de l'expansion monétaire observée durant la période 2019-2021 marquée par le Covid. Sameer Sharma estime toutefois que la politique monétaire est restée relativement accommodante, notamment en raison d'une émission insuffisante de titres de stérilisation par la Banque centrale, qui sont restés presque au même niveau depuis six ans.
«Velocity of money»
De ce fait, il y aurait bien eu, dit-il, un excès de liquidité dans le système, mais pas une «planche à billets» comparable à celle dénoncée pendant la pandémie. «Si cet excès n'a pas encore causé de dégâts, c'est uniquement en raison de la vitesse de circulation de l'argent (velocity of money), qui a stagné ces deux dernières années. Dès que l'économie s'accélérera et que l'argent circulera plus vite, l'inflation deviendra incontrôlable. La BoM doit assainir son bilan avant que cette «vitesse» ne vide définitivement davantage les poches des Mauriciens.»
Au fond, cette controverse dépasse largement les Rs 83 milliards. Elle révèle l'effondrement du niveau du débat économique dans l'espace public mauricien, où des concepts monétaires complexes sont désormais utilisés comme armes politiques simplistes. Le plus troublant est peut-être ailleurs : beaucoup de Mauriciens continuent à croire que toute hausse de la masse monétaire signifie automatiquement que la Banque centrale imprime des billets dans une cave obscure de Port-Louis. Or, dans les économies modernes, la création monétaire passe surtout par le crédit bancaire, les dépôts et les mécanismes financiers. La nuance est capitale.
Mais dans un climat politique sous tension, la nuance est devenue l'ennemie numéro un. Et pendant que les experts se disputent sur Facebook à coups de statistiques monétaires et de théories monétaristes, une autre question demeure : qui paiera finalement le prix des erreurs monétaires passées et présentes ? Car derrière cette guerre des chiffres se cache une réalité bien concrète pour les Mauriciens : une inflation persistante, un coût de la vie élevé et un pouvoir d'achat sous pression.
Le reste n'est peut-être qu'une bataille d'ego entre architectes d'un système économique qui peine encore à convaincre.