Cote d'Ivoire: Reportage/Lutte anti-tabac - Comment d'anciens gros fumeurs ont vaincu la dépendance

Volonté personnelle, soutien familial, suivi médical et foi. Des anciens fumeurs ont choisi de tourner définitivement le dos à la fumée.

La fumée qui s'échappe des cigarettes, cigares, chichas et autres nouveaux produits du tabac continue de flotter dans plusieurs espaces publics d'Abidjan. Dans certains quartiers, fumer reste presque banal. Pourtant, derrière cette habitude se cachent des conséquences sanitaires, psychologiques et économiques parfois dramatiques. Si certains persistent malgré les mises en garde, d'autres ont décidé de stopper cette spirale destructrice. Notre équipe a parcouru plusieurs communes d'Abidjan pour recueillir leurs témoignages.

Une prise de conscience tardive

Samedi 9 mai 2026. À la Riviera Palmeraie, dans un kiosque à café situé non loin d'un centre de santé communautaire, des jeunes débattent autour du football européen. Soudain, un homme d'une cinquantaine d'années descend de son véhicule pour commander un plat à emporter. Téléphone à l'oreille, il laisse éclater sa joie : « Ah bon ! Mon oncle a décidé d'arrêter de fumer ? Un gros fumeur ? Dieu soit loué ! »

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Cette phrase attire notre attention. Après quelques échanges, l'homme accepte finalement de nous mettre en contact avec son oncle, à condition de préserver son anonymat. Rendez-vous est pris deux jours plus tard dans une université d'Abidjan où il travaille. S.T., plus de 50 ans, raconte avoir fumé pendant plusieurs années jusqu'à atteindre une consommation quotidienne de 20 à 25 cigarettes, parfois accompagnées de séances de chicha. « Au début, c'était la curiosité et le plaisir. Puis c'est devenu une habitude. Avec le temps, j'ai compris que cette fumée détruisait ma santé et empoisonnait mon entourage », confie-t-il.

La pression familiale a également joué un rôle décisif. Son épouse ne supportait plus l'odeur persistante du tabac. « Elle menaçait même de partir. Mes enfants et mes amis me parlaient sans cesse des risques. À un moment donné, j'ai compris qu'il fallait réagir ». En 2024, il prend une décision radicale : casser son cendrier et jeter briquets et boîtes d'allumettes. Il remplace progressivement la cigarette par une forte consommation d'eau, des produits amers et des habitudes plus saines. « Ce n'est pas facile. Il faut une énorme volonté et beaucoup de persévérance. Mais aujourd'hui, je respire mieux et je me sens libéré », affirme-t-il.

Le poids des campagnes de sensibilisation

À la Riviera 2, Marcel Kouamé, opérateur économique, porte encore les marques visibles de ses années de tabagisme. Visage marqué, rides précoces, teint fatigué. Ancien étudiant à l'université de Cocody dans les années 1990, il explique avoir commencé à fumer pour suivre ses amis. Avec le temps, sa consommation s'est aggravée : cigarettes classiques, électroniques et même cigares. « J'achetais des cartouches entières sans compter les dépenses. Je ne réalisais pas que je détruisais ma santé », raconte-t-il.

Le déclic survient en 2025 après avoir assisté à une campagne de sensibilisation organisée par une Ong de lutte anti-tabac à Cocody. « Les images des poumons détruits et les explications des médecins m'ont profondément choqué. J'ai eu peur pour ma vie. » Depuis cette date, il affirme avoir complètement arrêté. Mais il insiste sur les difficultés du sevrage. « Il faut un accompagnement. Les encouragements des proches comptent énormément. La dépendance est physique mais aussi psychologique », indique-t-il.

Quand la cigarette gagne les adolescents

À Riviera Faya, E. Sarah, fonctionnaire et mère d'un adolescent, revient sur le parcours difficile de son fils, entraîné dans le tabagisme par de mauvaises fréquentations. « Pour lui, c'était un effet de mode. Il se parfumait beaucoup pour masquer l'odeur de la cigarette », raconte-t-elle. Le jeune garçon finit par être surpris en train de fumer. Inquiète, sa mère décide de le confier à un religieux pour un accompagnement spirituel et moral. « Le prêtre lui a conseillé d'éviter le café, de changer d'environnement et de suivre certaines recommandations alimentaires ».

Après deux années de suivi, l'adolescent aurait progressivement abandonné la cigarette. « Il est devenu plus calme et plus assidu à la prière. Son comportement a changé positivement », se réjouit sa mère.

Le tabac, un gouffre financier

Devant l'École de police de Cocody, Bernard Kassi, retraité du privé, ne cache pas ses regrets. Durant dix ans, il dépensait près de 40 000 Fcfa par mois en cigarettes. « Quand je fais le calcul aujourd'hui, j'ai gaspillé plus de trois millions de Fcfa dans la fumée. Avec cet argent, j'aurais pu acheter un terrain », regrette-t-il. À la retraite, confronté à des revenus plus modestes, il décide finalement d'abandonner le tabac. « Je ne pouvais plus continuer à brûler mon argent de cette façon ».

À quelques mètres de là, un jeune travailleur récemment sorti du chômage raconte également avoir abandonné la cigarette sous la pression des difficultés économiques. « C'était devenu humiliant de demander de l'argent pour acheter des cigarettes alors que je n'avais pas de travail », explique-t-il. Aujourd'hui réinséré professionnellement, il assure ne plus vouloir retomber dans cette dépendance.

Les séquelles visibles du tabagisme

À Williamsville, Jonas, conducteur de taxi communal, garde des traces physiques de ses années de tabagisme : lèvres rougies, doigts noircis par la nicotine. En décembre 2021, après une soirée dans un bar à Angré, il se brûle accidentellement en tentant d'allumer une cigarette. Cet incident agit comme un électrochoc. « Pendant une campagne de sensibilisation à Abobo, un médecin nous a expliqué les effets du monoxyde de carbone et de la nicotine sur les bronches et le coeur. J'ai compris que je jouais avec ma vie », dit-il.

À Yopougon Gesco, Herman Oba, contractuel dans une zone industrielle, évoque quant à lui des conséquences encore plus graves. Asthmatique, il fumait près de quinze cigarettes par jour depuis 2023. Sa santé se détériore rapidement. « J'ai contracté la tuberculose. J'avais constamment des douleurs à la poitrine », témoigne-t-il. Encouragé par sa mère, il se rend au centre antituberculeux d'Adjamé où il suit un traitement. Aujourd'hui guéri, il affirme avoir définitivement arrêté de fumer.

Le sport comme thérapie

Un enseignant T. Cyril rencontré à Cocody raconte avoir sombré dans une forte dépendance psychologique. « J'étais incapable de passer une journée sans fumer. Je pouvais consommer plus d'un paquet par jour », explique-t-il. Pour sortir de cette spirale, il se tourne vers le sport. « La pratique régulière de l'activité physique m'a énormément aidé. Quand on commence à retrouver son souffle, on comprend les dégâts causés par le tabac ».

Même s'il reconnaît ressentir parfois des envies, il estime avoir repris le contrôle de sa vie. Informé de l'existence de l'unité de sevrage tabagique du Chu de Cocody, il envisage désormais un suivi médical pour consolider son arrêt.

Une unité spécialisée pour aider les fumeurs

Mercredi 13 mai 2026. Direction le service de pneumologie du Chu de Cocody où fonctionne une unité de sevrage tabagique spécialisée dans la prise en charge des addictions liées au tabac. Installée dans un bureau sobre doté d'une salle d'écoute et d'espaces de consultation, cette structure reçoit des consommateurs de cigarettes, chicha, cigarettes électroniques et autres produits dérivés.

Le Pr Kouassi Boko Alexandre, chef du service de pneumologie et responsable de l'unité, explique que le sevrage commence toujours par une évaluation approfondie du patient. « Nous cherchons à comprendre le niveau de dépendance, les habitudes de consommation et les motivations du patient », explique-t-il.

Les visiteurs répondent à un questionnaire détaillé avant d'être orientés vers une thérapie adaptée. « Nous utilisons une approche cognitivo-comportementale. Tous les patients n'ont pas forcément besoin de médicaments. Certains peuvent arrêter grâce à un accompagnement psychologique et des conseils adaptés », précise le pneumologue. Lorsque la dépendance est sévère, un traitement médicamenteux peut être proposé. Le suivi dure généralement trois mois, parfois jusqu'à six mois selon les cas. Même après l'arrêt du tabac, les anciens fumeurs restent suivis pendant plusieurs mois afin de prévenir les rechutes.

Selon le professeur Kouassi Boko Alexandre, plus de 800 personnes ont déjà été prises en charge dans cette unité, avec un taux de sevrage définitif estimé à 36 %. « Peu importe le degré de dépendance, il est possible d'arrêter de fumer avec de la volonté et un bon accompagnement », rassure-t-il.

Une bataille encore loin d'être gagnée

Malgré les campagnes de sensibilisation et l'existence d'une loi encadrant le tabagisme en Côte d'Ivoire, la consommation de cigarettes et de nouveaux produits du tabac demeure préoccupante, notamment chez les jeunes. Les témoignages recueillis montrent toutefois qu'il est possible de sortir de cette dépendance. Volonté personnelle, soutien familial, foi, activité sportive, difficultés économiques ou suivi médical : les chemins vers le sevrage sont multiples.

Mais tous les anciens fumeurs interrogés partagent une même conviction : la cigarette procure une illusion de plaisir avant de devenir un piège destructeur. Derrière chaque mégot écrasé se cache souvent une bataille silencieuse contre l'addiction. Une bataille que certains ont réussi à gagner pour préserver leur santé, leur famille et leur avenir.

Des pistes pour arrêter de fumer

Il est possible d'arrêter de fumer la chicha, la cigarette électronique, le cigare ou encore la cigarette classique. De nombreux anciens fumeurs y sont parvenus grâce à une combinaison de volonté personnelle, d'accompagnement médical et de changements d'habitudes. Le Pr Kouassi Boko Alexandre, chef du service de pneumologie du Chu de Cocody, insiste avant tout sur la motivation du fumeur. Selon lui, la décision d'arrêter constitue la première étape vers le sevrage.

« Il est important que la personne soit réellement motivée. Lorsqu'elle ne l'est pas suffisamment, il faut l'aider à trouver des raisons solides pour arrêter. Chez les personnes fortement dépendantes, un accompagnement médicamenteux peut être nécessaire », explique le spécialiste.

Le pneumologue rappelle que la nicotine est la principale substance responsable de la dépendance au tabac. « La nicotine crée un besoin permanent. C'est pourquoi certains patients ont besoin de substituts nicotiniques ou de traitements adaptés afin de réduire progressivement l'envie de fumer », précise-t-il. De son côté, Y. Camara, un ancien fumeur originaire de Tiassalé rencontré à Abidjan le 10 mai dernier, évoque plusieurs recommandations contenues dans un document de vulgarisation de la loi ivoirienne relative à la lutte antitabac intitulé Tous unis contre le tabagisme !

Selon lui, il est conseillé d'« avoir une motivation forte pour arrêter, renforcer l'estime de soi et avoir confiance en ses capacités ». Il recommande également d'éloigner tous les objets liés au tabagisme, notamment les cendriers, briquets et paquets de cigarettes. « Il faut aussi informer ses proches de sa décision afin qu'ils puissent vous soutenir dans cette démarche », souligne-t-il. Parmi les autres conseils figurent la consommation régulière d'eau ou de jus non sucrés pour aider à éliminer la nicotine, l'évitement de l'alcool, du café et de la fumée secondaire liée au tabagisme passif.

La pratique du sport et des exercices physiques est également encouragée pour réduire le stress et détourner l'attention de l'envie de fumer. « La relaxation et l'intégration dans un groupe de soutien peuvent aussi aider à tenir dans la durée », ajoute-t-il. Enfin, les spécialistes rappellent que la fumée du tabac représente également un danger pour l'entourage, notamment les enfants exposés au tabagisme passif.

L'unité de sevrage tabagique en attente d'équipements adaptés

Comme toute structure sanitaire spécialisée, l'unité de sevrage tabagique du Chu de Cocody a besoin d'équipements adaptés pour assurer une meilleure prise en charge des patients. Pourtant, ce centre, encore peu connu du grand public, fonctionne avec des moyens limités malgré l'importance de sa mission dans la lutte contre le tabagisme. Le Pr Kouassi Boko Alexandre, responsable de l'unité et chef du service de pneumologie du Chu de Cocody, reconnaît les efforts consentis par l'État ivoirien dans le cadre de la lutte anti-tabac.

À travers le Programme national de lutte contre le tabagisme, l'alcoolisme, la toxicomanie et les autres addictions (Pnlta), plusieurs appuis ont déjà été apportés à la structure. « Nous avons bénéficié du soutien du gouvernement, notamment à travers la mise à disposition de médicaments. Cela a permis aux patients de suivre gratuitement leur traitement », explique le pneumologue.

Cependant, ces médicaments ne sont pas toujours disponibles. Dans certains cas, les patients sont contraints de les acheter eux-mêmes, malgré leur coût élevé. « Lorsqu'il y a rupture, les malades doivent supporter les frais. Or, ces produits sont chers et souvent indisponibles dans les pharmacies locales. Il arrive même qu'il faut les commander en Europe », précise-t-il. Le professeur Kouassi Boko Alexandre fait confiance au gouvernement qui apportera son soutien pour le bon fonctionnement de l'Unité et pour le bonheur des patients.

Au-delà des médicaments, le spécialiste insiste sur la nécessité de renforcer le plateau technique du centre. Selon lui, une unité de tabacologie moderne doit disposer d'outils permettant d'évaluer précisément l'état des poumons des patients. « Nous avons besoin d'un appareil de mesure du monoxyde de carbone, appelé Co-testeur. Cet équipement permet d'évaluer la quantité de monoxyde de carbone inhalée par le fumeur et de suivre son évolution pendant le sevrage », souligne le professeur Kouassi Boko Alexandre.

Le responsable de l'unité plaide également pour le renforcement des actions de sensibilisation. Il souhaite que davantage de supports d'information soient mis à la disposition des patients et de leurs familles afin de prévenir la consommation du tabac, particulièrement chez les jeunes. « Des fiches de sensibilisation doivent être distribuées pour mieux informer les populations sur les dangers du tabac et encourager l'arrêt du tabagisme », recommande-t-il.

Enfin, le pneumologue lance un appel aux professionnels de santé afin qu'ils orientent systématiquement vers l'unité les patients souffrant de pathologies liées au tabagisme. « Le dépistage précoce et l'accompagnement spécialisé peuvent sauver des vies », conclut-il.

Mieux vaut tard que jamais

Arrêter de fumer demeure une épreuve difficile pour de nombreux consommateurs de cigarettes, de chicha ou de cigarettes électroniques. Si certains parviennent progressivement à se libérer de leur dépendance, d'autres, malgré leur volonté, rechutent après quelques semaines ou quelques mois d'efforts. Le Pr Kouassi Boko Alexandre, pneumologue et responsable de l'unité de sevrage tabagique du Chu de Cocody, reconnaît que le parcours vers l'arrêt définitif du tabac est souvent semé d'embûches.

« Certains fumeurs arrivent au centre très motivés, mais finissent par interrompre leur suivi. L'une des difficultés majeures reste l'accès aux médicaments, qui ne sont pas toujours disponibles », explique-t-il. Selon le spécialiste, le coût du traitement constitue également un frein pour plusieurs patients. « Certains médicaments coûtent entre 28 000 et 30 000 Fcfa. Pour des personnes à revenus modestes, il est parfois difficile de supporter ces dépenses pendant un traitement qui peut durer trois mois », précise le pneumologue.

Au-delà de l'aspect financier, le sevrage tabagique exige une véritable persévérance psychologique. Les envies de fumer, les habitudes sociales et le stress peuvent provoquer des rechutes. Mais pour les spécialistes, ces échecs temporaires ne doivent pas être perçus comme une fatalité. Arrêter de fumer est souvent un processus progressif, marqué par des tentatives répétées avant un abandon définitif du tabac. L'essentiel est de garder la volonté de reprendre le combat contre l'addiction.

Car chaque effort compte dans la préservation de la santé. Réduire puis abandonner la consommation du tabac permet de diminuer les risques de maladies respiratoires, cardiovasculaires et de cancers. Finalement, les professionnels de santé invitent les fumeurs à ne pas céder au découragement. Même après plusieurs rechutes, il n'est jamais trop tard pour reprendre le chemin du sevrage. Car en matière de santé, mieux vaut tard que jamais.

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