Cameroun: 50 docteurs phd réduits à la débrouillardise - Le scandale des cerveaux sacrifiés

Cinquante chercheurs camerounais titulaires d'un doctorat PhD, recensés dans la seule ville de Dschang, exercent aujourd'hui des activités de subsistance. Leur crime : avoir trop étudié dans un pays qui n'a pas prévu de place pour eux.

Un vivier de compétences laissé à l'abandon

Dschang, ville universitaire de l'Ouest-Cameroun, concentre à elle seule au moins cinquante docteurs PhD sans emploi qualifié. Ces femmes et ces hommes ont consacré des années à des recherches en agronomie, économie, sciences de l'ingénieur ou santé publique des filières directement liées aux priorités de développement national.

Ils vendent des téléphones d'occasion, conduisent des motos-taxis, tiennent des étals de marché. Leur niveau de qualification est sans rapport avec leur situation économique réelle. Ce décalage brutal est le symptôme d'un dysfonctionnement structurel profond dans la gestion des ressources humaines au Cameroun.

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Les mécanismes d'une exclusion organisée

Le problème n'est pas l'absence de postes. L'enseignement supérieur, la recherche publique, les ministères techniques et les entreprises parapubliques offrent théoriquement des débouchés naturels pour des profils de ce calibre.

Le problème est ailleurs. Les recrutements dans la fonction publique camerounaise obéissent à des logiques qui ne sont pas celles de la compétence. Les concours administratifs sont perçus comme opaques. Les nominations dans les institutions d'État privilégient les réseaux de proximité. Un docteur PhD sans parrain politique ou familial bien placé n'a souvent aucune voie d'entrée dans les administrations qui devraient l'accueillir.

Ce phénomène s'appelle la capture des postes. Elle désigne le processus par lequel des emplois publics qualifiés sont attribués selon des critères extérieurs à la méritocratie, appartenance régionale, allégeance partisane, solidarité communautaire.

Quand l'État forme pour exporter ou exclure

Le Cameroun investit dans la formation supérieure via des universités publiques et des bourses d'État. Mais la chaîne s'interrompt brutalement à la sortie du doctorat. Il n'existe pas de politique cohérente d'absorption des chercheurs formés localement dans les structures publiques ou semi-publiques.

Deux trajectoires s'imposent alors. La première : l'exil. Les docteurs PhD camerounais les plus mobiles rejoignent des universités françaises, canadiennes ou américaines, alimentant une fuite des cerveaux que l'État déplore sans jamais en corriger les causes. La seconde : la débrouillardise locale. Ceux qui restent, par choix ou par contrainte, rejoignent l'économie informelle.

Des enjeux qui dépassent la question sociale

D'abord, une démotivation durable des jeunes qui s'engagent encore dans des cursus doctoraux. Ensuite, une perte de crédibilité des universités camerounaises, incapables de valoriser leurs propres diplômes.

Un pays qui n'utilise pas ses chercheurs en développement renonce à la capacité d'innovation qui conditionne toute transformation économique sérieuse. Les partenaires au développement, bailleurs et organisations internationales, mesurent désormais les politiques de gouvernance à l'aune de critères qui incluent explicitement la valorisation du capital humain qualifié.

Le Cameroun, candidat à des financements majeurs dans les domaines de l'agriculture, de la santé et des infrastructures, affaiblit sa propre crédibilité en laissant dormir ses experts formés.

La question que l'État doit encore affronter

Combien de générations de docteurs PhD camerounais faudra-t-il voir conduire des motos-taxis avant qu'une réforme réelle des recrutements publics soit engagée ? La réponse appartient à un État qui a aujourd'hui le choix : réparer le mécanisme ou continuer d'en payer le prix, en silence, pendant que ses cerveaux s'éteignent ou s'en vont.

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