Remis dès l'ouverture du sommet «Africa Forward» aux présidents kenyan William Ruto et à son homologue français Emmanuel Macron, le «Livre blanc» porté par la Fondation de l'Innovation pour la Démocratie (FIDEMO) et le professeur Achille Mbembe apporte une autre lecture des grandes ambitions affichées à Nairobi.
Derrière les mots-clés omniprésents du sommet tels que intelligence artificielle (IA), innovation, croissance verte ou investissements, le document pose une question plus politique : l'Afrique peut-elle réellement entrer dans la modernité technologique sans laisser une partie de ses sociétés au bord du chemin ? Une interrogation qui concerne aussi Maurice.
Si le sommet a largement mis en avant les investissements, les infrastructures et les nouvelles technologies, le Livre blanc élaboré par des représentants de la société civile africaine tente de réintroduire la question des fractures sociales produites ou aggravées par les transitions. Le document ne rejette pas l'innovation. Il parle au contraire d'IA, d'économie numérique, d'industries créatives ou encore de transition énergétique. Mais il insiste sur une idée qu'aucune modernisation africaine ne sera durable si elle reste concentrée dans quelques métropoles, chez quelques élites économiques ou dans quelques hubs technologiques.
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L'une des préoccupations centrales du texte concerne la souveraineté numérique africaine. Les auteurs alertent sur la dépendance technologique du continent, les inégalités d'accès aux outils numériques et la fragilité des libertés publiques dans l'espace digital. Ils évoquent notamment la surveillance des activistes, les restrictions de l'accès à Internet et les mécanismes de contrôle politique qui accompagnent parfois la numérisation rapide des sociétés africaines.
Ces questions résonnent aussi à Maurice. Le pays cherche aujourd'hui à se positionner sur les services numériques, la fintech et l'innovation régionale, tout en restant dépendant énergétiquement et technologiquement de l'extérieur.
À Nairobi, lors de sa prise de parole à l'ouverture du sommet, Emmanuel Macron a rappelé qu'aucune ambition sérieuse dans l'intelligence artificielle ne peut exister sans stratégie énergétique robuste.
La jeunesse au coeur, pas en vitrine
La jeunesse occupe également une place centrale dans ce Livre blanc. Et sur ce terrain, la société civile africaine rejoint clairement l'une des tonalités fortes du sommet de Nairobi. Les jeunes n'ont pas été relégués au rang de symbole générationnel. Ils ont pris part aux discussions, contribué aux propositions et été placés au coeur même de l'ouverture officielle autour des grands sujets qui traversent aujourd'hui le continent - innovation, IA, emploi, nouveaux récits africains.
Le Livre blanc va toutefois plus loin en défendant l'idée d'une implication continue de la jeunesse dans les décisions économiques et démocratiques, bien au-delà des grands rendez-vous internationaux. Une question qui résonne particulièrement à Maurice, où le vieillissement démographique oblige aussi à réfléchir à la place laissée aux nouvelles générations dans les choix structurants du pays.
Le texte revient également sur la culture comme un secteur économique stratégique. Cette orientation rejoint plusieurs discussions tenues à Nairobi autour des industries créatives africaines et des nouvelles coopérations culturelles. Enfin, le document révèle aussi une tension apparue tout au long du sommet : celle entre une Afrique qui est déterminée à accélérer économiquement et une société civile qui refuse que cette accélération se fasse au prix des libertés, de l'environnement ou des équilibres sociaux.
À travers ces soixante propositions, les auteurs tentent au fond de rappeler que la question africaine n'est pas seulement celle de la croissance. Elle est, plus que jamais, celle du modèle de société que cette croissance produit.