Cote d'Ivoire: Dr YAPI Sasso Sidonie Calice (Enseignant-Chercheur à l'UVCI) - « Comprendre le BBL, c'est croiser les regards médical, sociologique, culturel et éthique »

interview

À l'heure où les standards de beauté se redéfinissent sous l'influence des réseaux sociaux et des industries culturelles, le corps devient un terrain d'expression, mais aussi de tensions sociales et sanitaires. Lors du colloque consacré aux transformations corporelles contemporaines, Dr Yapi Sasso Sidonie Calice, Enseignant-Chercheur à l'Université Virtuelle de Côte d'Ivoire (Uvci), a livré une communication remarquée sur le phénomène du BBL (Brazilian Butt Lift). Sa communication était intitulée : « BBL et corps remodelé : représentations sociales de la santé dans l'art contemporain africain ». Une intervention à la croisée de la science, du social et de l'art, qui interroge bien au-delà du simple geste esthétique.

Docteure, vous avez choisi d'aborder le BBL dans le cadre de ce colloque. Pourquoi ce sujet vous a-t-il semblé pertinent, voire urgent, à traiter aujourd'hui ?

Merci pour cette invitation à réfléchir ensemble sur un phénomène qui, au-delà de l'esthétique, révèle des transformations profondes de nos sociétés. Je salue également l'intérêt du journal Fraternité Matin pour ces questions qui touchent à la fois à la santé, à la culture et aux dynamiques sociales contemporaines. Il faut d'abord rappeler que les pratiques de transformation du corps ne sont pas nouvelles dans l'histoire de l'humanité. Dans de nombreuses sociétés, les individus ont toujours cherché à modifier, à marquer ou à embellir leur corps pour exprimer une identité, un statut social ou une appartenance culturelle.

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On peut penser, par exemple, aux scarifications traditionnelles, aux piercings, aux colliers qui allongent le cou dans certaines cultures, ou encore aux modifications des lèvres et des oreilles observées dans certaines sociétés africaines etc... Même des objets que nous considérons aujourd'hui comme ordinaires, comme les lunettes, participent aussi d'une certaine manière à une transformation ou à une mise en forme du corps. Dans cette perspective sociologique, on peut considérer que le BBL s'inscrit dans une continuité des pratiques humaines de remodelage du corps. Ce qui change aujourd'hui, ce sont surtout les techniques, les motivations et l'ampleur du phénomène. Autrefois, ces transformations étaient souvent liées à des traditions culturelles ou à des rites sociaux. Aujourd'hui, elles sont davantage influencées par les médias, les réseaux sociaux et les industries culturelles qui diffusent des modèles corporels globalisés

Que dire du point de vue sociologique ?

Du point de vue sociologique, on peut dire que le corps possède ce que l'on appelle une « biographie sociale ». Autrement dit, le corps raconte une histoire, il porte les marques des normes sociales, des valeurs culturelles et des évolutions d'une société à une époque donnée. Les différentes pratiques de transformation corporelle s'inscrivent donc dans cette biographie sociale du corps. Ainsi, on pourrait dire qu'il existe différentes formes de transformation corporelle, allant des formes les plus simples et symboliques jusqu'aux formes les plus radicales.

Le BBL avec intervention chirurgicale représente en quelque sorte une forme extrême et médicalisée de cette logique de remodelage du corps. C'est précisément cette évolution qui m'a semblé importante à analyser. Car derrière cette pratique se posent des questions fondamentales liées aux normes de beauté, aux représentations sociales du corps et aux enjeux de santé publique. Le BBL devient alors un prisme intéressant pour comprendre comment nos sociétés contemporaines redéfinissent les rapports entre le corps, l'identité et la santé.

En tant que sociologue de la santé, quel est votre principal centre d'intérêt lorsqu'il s'agit d'analyser des pratiques comme le BBL ? Est-ce la question du risque sanitaire, des normes sociales, ou des dynamiques identitaires ?

Mon intérêt porte principalement sur la relation entre les normes sociales du corps et les perceptions de la santé. La sociologie de la santé ne se limite pas à l'étude des maladies mais elle s'intéresse aussi à la manière dont les individus perçoivent leur corps, leur bien-être et leur identité. Dans le cas du BBL, il est intéressant d'analyser comment des logiques esthétiques peuvent parfois entrer en tension avec les enjeux de santé, et comment les individus négocient ces dimensions dans leurs choix personnels.

Le BBL est souvent présenté comme un simple acte esthétique. En quoi dépasse-t-il, selon vous, la sphère individuelle pour devenir un véritable fait social ?

Le BBL dépasse largement la sphère individuelle parce qu'il s'inscrit dans un ensemble de représentations collectives du corps et de la beauté. Les choix esthétiques ne sont jamais totalement individuels ; ils sont influencés par des normes sociales, culturelles et médiatiques. Lorsqu'un nombre croissant de personnes adopte une même pratique, cela devient un phénomène social qui reflète les valeurs et les attentes d'une époque. Le BBL est donc révélateur de la manière dont nos sociétés construisent aujourd'hui les idéaux de beauté et de féminité.

Comment expliquez-vous l'essor de cette pratique dans nos sociétés africaines, et particulièrement en Côte d'Ivoire ? Y voyez-vous une influence des réseaux sociaux, des industries culturelles ou des standards globaux de beauté ?

Plusieurs facteurs expliquent cet essor. D'abord, il y a l'influence très forte des réseaux sociaux, qui diffusent des images standardisées du corps idéal. Ensuite, il faut aussi considérer l'influence des industries culturelles, notamment la musique, la mode et certaines figures médiatiques qui popularisent certaines morphologies. Enfin, dans des contextes urbains comme celui de la Côte d'Ivoire, les transformations sociales et économiques contribuent aussi à redéfinir les normes esthétiques et les manières de se présenter dans l'espace public.

Peut-on parler d'une pression sociale silencieuse qui pousse certaines femmes vers le BBL ? Quels mécanismes sociologiques sont à l'œuvre ?

Oui, on peut effectivement parler d'une pression sociale implicite. Dans la sociologie du corps, on observe que certaines normes esthétiques deviennent progressivement des références auxquelles les individus se sentent plus ou moins obligés de se conformer. Cette pression n'est pas toujours explicite ; elle peut passer par les regards sociaux, les comparaisons, ou encore les modèles diffusés dans les médias. Dans ce contexte, certaines femmes peuvent ressentir le besoin de modifier leur corps pour correspondre à ces attentes.

Sur le plan sanitaire, quels sont les risques majeurs que vous avez mis en lumière dans votre communication ? Pensez-vous que l'information circule suffisamment auprès des jeunes ?

Le BBL est reconnu dans la littérature médicale comme l'une des interventions de chirurgie esthétique présentant des risques importants, notamment lorsqu'elle est pratiquée dans des conditions non sécurisées. Les risques peuvent aller des complications post-opératoires aux infections, voire dans certains cas à des complications graves. Ce qui est préoccupant, c'est que l'information sur ces risques ne circule pas toujours de manière suffisante, surtout auprès des jeunes qui peuvent être davantage exposés aux images valorisant ces transformations corporelles.

Vous avez évoqué l'art comme prisme d'analyse. En quoi l'approche artistique permet-elle de mieux comprendre le phénomène du BBL ?

L'art constitue souvent un miroir des transformations sociales. Les artistes interrogent les représentations du corps, les normes de beauté et les tensions identitaires. En observant comment certains artistes africains représentent les corps transformés, on peut mieux comprendre les imaginaires sociaux qui entourent ces pratiques. L'art permet ainsi d'ouvrir un espace de réflexion critique sur la manière dont les corps sont perçus, valorisés ou questionnés dans nos sociétés.

Le corps transformé peut-il être perçu comme une oeuvre, une performance sociale ou une revendication identitaire ? Comment la sociologie de la santé dialogue-t-elle avec ces dimensions symboliques ?

D'un point de vue sociologique, le corps peut effectivement être considéré comme un support d'expression sociale et identitaire. Dans certaines situations, transformer son corps peut être perçu comme une manière de se réapproprier son image ou de construire une identité particulière. Mais il est aussi important de rappeler que ces transformations s'inscrivent dans des cadres sociaux qui influencent fortement les choix individuels.

Selon vous, le BBL traduit-il une quête d'autonomisation du corps féminin ou au contraire une soumission à de nouveaux diktats esthétiques ?

La réalité est souvent plus complexe que cette opposition. Pour certaines femmes, il peut s'agir d'une démarche d'appropriation de leur corps. Pour d'autres, cette pratique peut être influencée par des normes esthétiques dominantes. La sociologie nous montre que ces deux dimensions peuvent coexister : il peut y avoir à la fois une volonté individuelle et une influence sociale.

Quel rôle doivent jouer les professionnels de santé face à cette tendance : prévention, régulation, accompagnement psychologique ?

Les professionnels de santé jouent un rôle central face à cette tendance. Ils doivent d'abord prévenir en informant le public des risques et des conséquences médicales ou psychologiques liés à ces interventions. Ensuite, ils peuvent participer à la régulation en collaborant avec les autorités sanitaires pour encadrer les pratiques et garantir la sécurité des procédures. Enfin, ils assurent un accompagnement psychologique, en soutenant les personnes dans leur réflexion et en aidant à gérer les impacts émotionnels ou sociaux liés aux transformations corporelles. Leur mission inclut également la sensibilisation du public aux enjeux plus larges des standards de beauté et des pressions sociales qui y sont associées.

Faut-il encadrer davantage cette pratique sur le plan réglementaire en Côte d'Ivoire ? Quelles pistes de politiques publiques suggérez-vous ?

La question de l'encadrement est importante, notamment pour garantir la sécurité des patients. Dans plusieurs pays, des réglementations existent pour encadrer les pratiques de chirurgie esthétique. Il peut être utile de réfléchir à des mécanismes de régulation qui permettent à la fois de protéger les populations et de prévenir les pratiques clandestines.

Comment sensibiliser les jeunes, notamment à travers l'école, l'université ou même les milieux artistiques, aux enjeux sociologiques et sanitaires liés au BBL ?

La sensibilisation passe par l'éducation et l'information. Les espaces éducatifs comme l'école et l'université peuvent jouer un rôle important pour encourager une réflexion critique sur les représentations du corps et les normes esthétiques. Les milieux artistiques et culturels peuvent aussi contribuer à ouvrir le débat et à proposer d'autres manières de penser le corps et la beauté.

Après votre communication, quel message essentiel souhaitez-vous que le public retienne ?

Le message principal est que le corps n'est pas seulement une réalité biologique ; il est aussi une construction sociale et culturelle. Comprendre les transformations corporelles comme le BBL nécessite donc de croiser plusieurs regards : médical, sociologique, culturel et éthique. L'objectif n'est pas de juger, mais de comprendre les dynamiques sociales qui influencent ces pratiques.

Enfin, ce colloque ouvre-t-il de nouvelles perspectives de recherche pour vous ? Sur quels axes comptez-vous approfondir votre réflexion ?

Oui, tout à fait. Cette réflexion ouvre des pistes intéressantes, notamment sur les relations entre réseaux sociaux, représentations du corps et santé mentale, mais aussi sur la manière dont les jeunes générations construisent aujourd'hui leur identité corporelle. Ce sont des questions qui méritent d'être approfondies dans de futures recherches. Je vous remercie

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