Installée en Côte d'Ivoire depuis plus de trente ans, l'artiste franco-ivoirienne SO développe une œuvre singulière, à la croisée de la sculpture et de la peinture.
Il y a des trajectoires qui relèvent du choix, et d'autres qui s'imposent comme une évidence. Celle de SO appartient aux deux. Née en France, l'artiste a fait le pari, il y a plus de trois décennies, de s'installer en Afrique, en Côte d'Ivoire.
Un déplacement géographique devenu, au fil du temps, un ancrage existentiel et artistique. L'Afrique n'est pas seulement un décor dans son oeuvre, elle en est la matrice, la respiration, la mémoire vive.
Présente en Côte d'Ivoire depuis plus de trente ans, SO incarne une forme d'appartenance choisie. Son regard, à la fois intérieur et extérieur, lui permet de capter des nuances que d'autres ne voient pas. Elle navigue entre cultures, entre continents, entre traditions et modernité. Et c'est précisément dans cet entre-deux que naît la singularité de son oeuvre.
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Aux origines : la rencontre avec la matière
Chez SO, la matière parle. Elle murmure, résiste, puis se transforme. Son parcours artistique, amorcé au Ghana en 2006, s'inscrit d'emblée dans un rapport direct, presque instinctif, avec les matériaux.
À cette époque, elle collecte des fragments du monde urbain (portières de taxis, cadres de vélos, lampadaires abandonnés) qu'elle assemble pour créer des formes hybrides. Ces premières oeuvres posent les bases d'un langage artistique singulier : celui du recyclage poétique.
Chez SO, rien n'est anodin. Chaque objet récupéré porte en lui une histoire. En les assemblant, l'artiste ne se contente pas de créer : elle recompose des récits. La matière devient mémoire. Le rebut devient langage. Cette démarche dépasse le simple recyclage pour s'inscrire dans une véritable poétique de la transformation.
Au-delà de la dimension esthétique, le travail de SO interroge notre rapport à la matière et à la consommation. En transformant des déchets industriels en oeuvres d'art, elle propose une réflexion sur la valeur, la transformation et la renaissance. Son travail interroge : que faisons-nous de ce que nous rejetons ? Et, par extension, que faisons-nous de nous-mêmes ?
Au fil des années, sa pratique s'élargit. Le bois, le métal travaillé au feu, les matériaux industriels et les supports contemporains viennent enrichir son vocabulaire plastique. Pourtant, une constante demeure : cette volonté de révéler l'invisible à travers le visible.
L'Afrique, dans toute sa diversité culturelle et symbolique, reste au coeur de cette démarche. Ses cultures, ses rythmes, ses récits deviennent son territoire d'inspiration et d'appartenance.
Adinkra : quand le symbole devient écriture
Une étape déterminante survient avec la découverte des symboles Adinkra, issus de la tradition Akan. Ces signes, porteurs de sagesse et de valeurs, ouvrent à l'artiste une nouvelle dimension. La forme devient langage, le geste devient signifiant. À partir de là, l'oeuvre de SO gagne en profondeur symbolique, tout en conservant sa force plastique.
Au-delà de la série « Adinkras Spirit », SO développe également des collections comme « Faces & Bodies » où le corps humain et les symboles traditionnels dialoguent dans une esthétique épurée.
À travers ces deux séries, SO poursuit une même ambition : relier. Relier les êtres entre eux, relier l'homme à l'univers, relier la matière à l'esprit. Son oeuvre s'inscrit dans une quête de sens, où chaque création devient un point de connexion. Elle propose une réponse : transformer, sublimer, réinventer.
Mais ce qui frappe, au-delà de la diversité des oeuvres, c'est la cohérence de la démarche. Tout converge vers une même quête : comprendre ce qui relie. Relier la matière à l'esprit, l'individu à l'univers, le visible à l'invisible.
« In Luce Veritas » : la quête de la lumière
Dans la série « In Luce Veritas » (la vérité est dans la lumière), SO explore une dimension plus spirituelle. Des figures émergent : des êtres de lumière, des anges, des guides. Leurs gestes évoquent la prière, la méditation, l'offrande. Les sculptures, parfois auréolées, semblent habitées d'une énergie douce.
La lumière n'est plus seulement un élément esthétique, elle devient une vérité à atteindre, une révélation. La lumière y joue un rôle central, créant des auréoles et des effets visuels propices à la méditation.
Une autre de ses séries, « Baddha », présentée lors de la Biennale de Dakar 2024, prolonge cette réflexion. L'artiste y développe une vision du monde fondée sur le lien. « Tout est tissage », affirme-t-elle. Les êtres, les événements, les pensées s'entrelacent pour former une trame invisible. L'aluminium recyclé devient alors le symbole de cette interconnexion universelle.
Duals : apprivoiser l'ombre et la lumière
Avec « Duals », SO explore la dualité humaine. Ses totems, façonnés à partir de troncs rejetés, incarnent cet équilibre fragile entre lumière et obscurité. Une face claire, tournée vers l'élévation. Une face sombre, marquée par le feu. Chaque oeuvre devient un miroir, révélant la complexité de l'être.
Leur face visible, blanche et ornée de signes, évoque l'élévation et le sacré. Leur revers, noirci par le feu, révèle les parts d'ombre, les zones enfouies de l'être.
Chaque pièce devient alors un miroir vertical, un rappel que la lumière n'existe pas sans obscurité.
« Incarnation » : donner forme à l'invisible
Son exposition « Incarnation », présentée au Sofitel Abidjan Hôtel Ivoire du 9 avril au 7 mai 2026, s'inscrit dans cette continuité. Sculptures et oeuvres picturales y dialoguent autour d'un même fil conducteur : rendre visible ce qui ne l'est pas. Dans le Couloir des Arts, l'artiste propose une immersion dans un univers où la matière semble habitée.
Certaines pièces sont réalisées à partir de chutes d'aluminium issues d'une usine locale, d'autres à partir de chaînes industrielles récupérées. D'autres encore prennent naissance à partir de chaînes de convoyeurs en inox récupérées dans une unité industrielle.
« Il s'agit d'un travail autour de ce qui prend forme et devient visible », explique-t-elle. Une phrase simple, mais qui résume toute la complexité de sa démarche : rendre tangible ce qui relève de l'intangible.
Ces matériaux, souvent rejetés, deviennent sous ses mains des supports d'expression. « Ils m'appellent », confie-t-elle. Une manière de dire que la création, chez elle, relève autant de l'écoute que de l'action.
L'exposition rassemble sculptures et oeuvres picturales, témoignant d'une pratique hybride.
SO, ou l'art de tisser l'univers
Ni tout à fait européenne, ni exclusivement africaine, SO construit un langage universel. Un langage fait de matières brutes, de signes anciens et de lumière contemporaine.
Son travail dépasse les frontières et les catégories pour proposer une vision unificatrice. Une vision où l'art devient un espace de transformation, de contemplation et d'élévation.
À l'heure où les frontières se redessinent et où les identités se questionnent, son travail apparaît comme une invitation à dépasser les oppositions. À accepter la complexité. À reconnaître que, derrière chaque forme, il y a une histoire, une énergie, une présence.
Dans ce monde fragmenté, elle rappelle une évidence : tout est lien. Et dans ce tissage invisible, l'artiste esquisse une autre manière d'habiter le monde.
En ce sens, SO ne se contente pas de créer des oeuvres. Elle tisse des liens. Et dans ce tissage invisible, elle propose une autre manière d'habiter le monde.
Aujourd'hui, SO évolue à la frontière de plusieurs disciplines. Son travail oscille entre sculpture et peinture, entre matière et lumière. Cette hybridité nourrit une recherche esthétique où chaque oeuvre devient un espace de dialogue entre le visible et l'invisible.