Ile Maurice: «Il faut se demander pourquoi les Mauriciens visitent moins les sites historiques que les touristes ?»

Le musée d'histoire, à Mahébourg est fermé pour rénovation depuis le 15 décembre 2025. Aujourd'hui, en cette journée internationale des musées, retour sur le vaste projet de coopération pour la préservation du patrimoine entre Maurice et la France, qui englobe également la rénovation du musée de Mahébourg, mais aussi celle de l'ancienne Cour suprême et du Jardin botanique de Pamplemousses.

Le point, un an après la signature de la Déclaration d'intention pour la préservation du patrimoine architectural mauricien, avec Karen Yvon, coordinatrice du projet pour le compte d'Expertise France. L'ancienne Cour suprême fait partie des trois sites concernés par le projet de préservation conjoint Maurice-France.

Fonds équipe France un million d'euros

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Le projet de préservation du patrimoine, qui cible trois sites : le musée de Mahébourg, le Jardin de Pamplemousses et l'ancienne Cour suprême a reçu une enveloppe du Fonds Équipe France, du ministère de l'Europe et des Affaires étrangères en France. Budget : un million d'euros (environ Rs 55 millions) sur deux ans. «Ce sont fonds de levier, pour préparer les projets de rénovation. Il n'y a pas assez de moyens pour financer toutes les rénovations. Notre objectif est de porter le projet à un stade où il sera plus facile de mobiliser d'autres fonds dans le futur. Notre rôle c'est la structuration du patrimoine», indique Karen Yvon.

(De g. à dr.) Karen Yvon, coordinatrice du projet «Patrimoine Maurice» pour Expertise France, Sarah Barbier, chargée de coopération technique et Catherine Leonard, secrétaire générale de The International National Trusts Organisation.

Aucune privatisation des sites

Éviter les incompréhensions. D'un côté, la crainte du secteur public de voir une privatisation de sites patrimoniaux. De l'autre, le sentiment qu'il y a une réticence à collaborer avec le privé, pour des rénovations assorties de plans de gestion. D'où la pertinence d'ateliers de concertation, «justement pour mettre en dialogue toutes les parties concernées». Un atelier s'est tenu les 25 et 26 mars dernier en présence de Mahen Gondeea, ministre des Arts et de la culture, avec Catherine Leonard, secrétaire générale de The International National Trusts Organisation (INTO).

Karen Yvon rappelle un principe légal fondamental : tous les sites qui appartiennent à l'État sont inaliénables. Ils ne peuvent changer de propriétaire. Par contre, l'État peut accorder un contrat de gestion, tout en conservant la propriété du site.

Précision: «On ne dit pas qu'on va donner des contrats de gestion directement à des opérateurs privés. On dit qu'une nouvelle structure paritaire est en cours de mise en place». Avec une exigence de transparence. «Le secteur public pour contrôler les paramètres et s'assurer que les projets restent alignés avec les politiques publiques concernant par exemple l'accessibilité au site, l'accès à l'éducation.» Et que dans le privé, ceux qui avancent des fonds sachent exactement dans quoi ils sont canalisés.

Dans une structure paritaire, qui a le dernier mot ? Il y a un courant qui souhaite que les projets soient validés par le bureau du Premier ministre. Karen Yvon explique qu'il y a une étude de faisabilité qui a été lancée, le ministère des Arts et de la culture a constitué un sous-comité regroupant des représentants du ministère des Finances, du State Law Office.

À noter que la structure paritaire a aussi des objectifs d'égalité de genre. Le modèle d'Expertise France est à plusieurs niveaux : celui de la gouvernance, celui des comités techniques qui font des recommandations, qui sont envoyées au comité de pilotage. C'est dans ce comité de pilotage que le bureau du Premier ministre est représenté. Par la suite, le projet est présenté au Conseil des ministres.

Parmi les personnes ressources contactées: Pierre Sultan, juriste français spécialisé dans le patrimoine ayant déjà travaillé sur différents types de partenariats public-privé. Il y a une équipe de cinq juristes locaux, avec De Spéville-Desvaux Chambers. Il y a deux experts financiers pour décortiquer les implications du modèle.

Pour ce qui est des consultants du patrimoine, deux structures ont été contactées: le Centre des monuments nationaux en France. Et, pour mieux comprendre le système anglais, le réseau de l'INTO. «C'est pour mieux assimiler ce qui se fait dans des pays ayant des contextes similaires, comme Trinidad et Tobago, la Barbade». Résultat: une analyse comparative pour identifier «ce qui fonctionnerait à Maurice et comment le mettre en place». 

Une gestion fragmentée. Rencontre entre Catherine Leonard de l'INTO et Vikash Rupear, conservateur du Musée d'histoire naturelle à Port-Louis en présence de Shiam Persand, président du «Mauritius Museums Council».

Tout part d'un constat : le patrimoine et sa préservation sont un secteur fragmenté. Les trois sites identifiés dans le cadre du projet ne sont pas gérés par une seule entité. Le musée de Mahébourg tombe sous le Mauritius Museums Council qui lui-même relève du ministère des Arts et de la culture, le Jardin botanique de Pamplemousses concerne le ministère de l'Agro-industrie et l'ancienne Cour suprême est sous le judiciaire. «Nous sommes dans une approche de concertation avec toutes les parties concernées», souligne Karen Yvon. Elle précise qu'Expertise France, en tant qu'acteur de coopération, n'est là, «ni pour imposer ni pour faire à la place de».

Autre constat : il y a, dans le privé, ceux qui souhaitent contribuer à la valorisation du patrimoine, «par considération citoyenne d'abord, parce qu'aider à la préservation c'est contribuer à l'histoire du pays». Ensuite, il y a l'aspect d'augmentation de la valeur territoriale, «et c'est pour ça aussi que ce sujet intéresse les hôteliers. C'est parce que l'histoire et le patrimoine peuvent améliorer l'offre de Maurice.

Cependant, la distinction est importante. L'actuel projet cherche à considérer le patrimoine pour lui-même, pas uniquement à travers le prisme du tourisme culturel. D'où le besoin de développer une stratégie nationale pour le patrimoine national. «Dans le cas du musée de Mahébourg, c'est comment est-ce qu'on le réhabilite pour que le nouveau lieu réponde aux besoins de la collection et de l'ensemble du site».

Partenariat public-privé

Le projet a pour objectif la création d'une structure paritaire, un partenariat public-privé. Ce sera un «moyen officiel de mobiliser des fonds additionnels. Dans un pays qui a énormément de priorités budgétaires, ce n'est pas évident pour un seul ministère de gérer des sites qui, pour la majorité n'ont pas de billetterie». Donc pas de rentrées d'argent autres que les subventions publiques.

À terme, la structure paritaire pourrait mobiliser le secteur privé, «en centralisant les expertises, mais aussi les fonds». En se posant des questions essentielles: quelles méthodes de réhabilitation ? Faut-il respecter les matériaux d'origine ? Existe-t-il des alternatives moins coûteuses ? La structure paritaire pourrait mobiliser des ressources pour préserver les techniques de construction.

À la base, il s'agit d'évaluer correctement la valeur d'un patrimoine. En tenant compte de la valeur historique du site. Mais aussi sa «valeur au sein de la communauté. Il y a de la valeur aussi dans les techniques de construction et les matériaux qui ont été utilisés. Au lieu de tout enlever et de rempla- cer par du neuf, mais qui est de moins bonne qualité, parfois, il vaut mieux entretenir, préserver». Cela permet aussi de conserver la trace des savoir-faire qui existaient. Le musée de Mahébourg est fermé pour rénovation depuis le 15 décembre 2025. Le Jardin botanique de Pamplemousses avec le château de Mon-Plaisir font partie du projet

Renforcement des capacités des institutions

Dynamiser le secteur du patrimoine, c'est en faire non seulement un vivier d'expertise, mais aussi développer des revenus qui seront générés grâce aux investissements dans le secteur. Pour cela, détaille Karen Yvon, il s'agit de créer un écosystème : comment mobiliser les financements, l'apport de la société civile comme SOS Patrimoine, l'Institut du patrimoine, qui est en cours de mise en place.

Dans le volet renforcement des capacités des institutions, la transformation du National Heritage Fund en National Heritage Authority est déjà annoncée. L'an dernier, le Budget avait lancé le Heritage Stewardship Scheme. Ce plan d'avantages fiscaux pour ceux qui investissent dans la rénovation du patrimoine, est en cours de finalisation.

Expertise France a-t-elle une visibilité sur le début des chantiers de rénovation et leur achèvement ? Karen Yvon répond : «Est-ce qu'on veut aller vite ou est-ce qu'on veut aller bien, pour que dans cinq ans il n'y ait pas besoin d'une nouvelle rénovation ? Nous apportons de l'expertise, qui n'est pas uniquement française. Nous nous tournons vers des personnes qui comprennent les contextes insulaires.»

Nécessaire billetterie

L'entrée dans la plupart des sites patrimoniaux est pour l'heure gratuite. En dehors du Jardin botanique de Pamplemousses, avec un système de billetterie différenciée, avec un tarif pour les touristes et un autre pour les Mauriciens et un autre pour les écoliers. Derrière la mise en place de billetterie il y a aussi, «l'importance relative d'une expérience culturelle. Parfois cela coûte moins cher qu'un bubble tea, par exemple. Comment s'attendre à ce que les gens voient la valeur de l'expérience culturelle, en se basant sur l'argent dépensé ?»

Karen Yvon cite une étude d'Esther Duflo, prix Nobel d'économie en 2019, qui a démontré qu'il y avait davantage de personnes qui utilisaient des moustiquaires lorsqu'elles les achetaient que lorsqu'elles étaient distribuées gratuitement. Pourquoi ? Quand quelque chose ne coûte rien, on ne comprend pas toujours son importance ni son utilisation.

Quand une chose est payante, il y a davantage de respect pour elle. Il y a donc un équilibre à trouver entre la gratuité et le besoin de valorisation des sites. Par exemple, en planifiant des activités ciblées pour la communauté. «Parfois, c'est pas trop les sous qui manquent. La plus grosse difficulté, c'est la mobilisation de l'expertise.»

Augmenter la présence locale dans la fréquentation des sites

L'esprit d'une rénovation, c'est que le site «soit suffisamment valorisé pour que le public ait envie d'y aller». Constat : dans presque tous les sites que nous avons observés que ce soit le musée de Mahébourg, l'ancienne Cour suprême et le Jardin botanique de Pamplemousses, la fréquentation est beaucoup plus forte des touristes que des Mauriciens.

«Il faut se demander pourquoi les Mauriciens visitent ces sites moins que les touristes ? C'est peut-être une question d'offre. C'est pour ça que la structure à venir aura aussi pour but de mobiliser de l'expertise pour voir comment augmenter la fréquentation. Ce n'est que quand les Mauriciens se sentiront à l'aise dans ces espaces, que ces sites vont vraiment être le reflet de la culture mauricienne que l'on a envie de vendre à l'international.»

Pour cela, Expertise France propose que les réflexions et prises de décision impliquent aussi les communautés locales. Une méthodologie qui pourra être répliquée.

Là où le bât blesse : Le manque d'entretien

L'entretien des sites est l'un des aspects pris en compte dans la mise en place de la structure paritaire public-privé. Une structure qui ne dépendra pas uniquement de financements publics ou privés, mais qui tiendra en équilibre. «Le choix qui va s'imposer très rapidement, c'est qu'il vaut mieux payer pour un entretien maintenant que d'avoir à refaire une rénovation dans cinq ou dix ans.»

Dans le dispositif que propose Expertise France, il y a des accompagnements directs pour les sites, avec des recommandations sur comment les entretenir. «L'entretien n'est pas une question de moyens. C'est pas une question qui plombe un peu le secteur public. Il y a des appels d'offres en jeu. Ce sont des processus longs et parfois les appels d'offres ne donnent rien. Il faut recommencer le processus.»

Ensuite, les préposés dans les services publics ont des schemes of duties précis. «Le job d'un General Worker municipal par exemple, ne prévoit peut-être pas de nettoyer la gouttière de l'hôtel de ville, alors que l'accumulation d'eau va causer le pourrissement des bardeaux sur le toit.» La structure paritaire proposée proposera une «flexibilité opérationnelle ».

Chronologie

25 avril 2025 : signature de la déclaration d'intention pour la préservation du patrimoine architectural mauricien par l'ambassade de France à Maurice, le ministère des Arts et de la culture, Business Mauritius et SOS Patrimoine en péril. Les sites identifiés sont le Musée d'histoire de Mahébourg, le Jardin botanique de Pamplemousses et l'ancienne Cour suprême.

  • 4 août 2025 : Expertise France est nommé opérateur de mise en œuvre du projet
  • 4 août 2025 : Le projet bénéficie d'un soutien financier du Fonds Équipe France (FEF) du ministère de l'Europe et des Affaires étrangères français. Montant: un million d'euros (environ Rs 55 millions)
  • 24 novembre 2025 : Karen Yvon, coordinatrice du projet commence son mandat.
  • 2 décembre 2025 : Arrivée de Sarah Barbier de France-Volontaires, opérateur du ministère de l'Europe et des Affaires étrangères, comme chargée de coopération technique
  • 15 décembre 2025 : Fermeture du musée de Mahébourg pour rénovation
  • 25-26 mars 2026 : Visite de Catherine Leonard, secrétaire générale de The International National Trusts Organisation
  • 3 août 2027 : Fin programmée du projet

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