Méthodes d'investigation, intelligence artificielle (IA), philosophie pour enfants : en avril 2026, le réseau de l'Agence pour l'enseignement français à l'étranger (AEFE) réunissait ses cinq établissements locaux à l'Institut français de Maurice (IFM) autour d'un enjeu commun - réinventer les pratiques pédagogiques. Retour sur une journée qui donne envie d'apprendre et esquisse l'école de demain.
Un tableau, des tables, des chaises. Depuis des décennies, la photographie de la salle de classe n'a guère varié. L'attaché de coopération éducative à l'ambassade de France à Maurice, Christophe Clanché (photo), le formule sans détour : «Quand j'étais élève, c'était à peu près la même chose. L'école, la classe, c'est peut-être ce qui a le moins évolué ces dernières années. Il y a donc des choses à réinventer.»
Christophe Clanché, l'attaché de coopération éducative à l'ambassade de France à Maurice
C'est avec cette conviction que les cinq établissements du réseau de l'AEFE à Maurice se sont retrouvés, en avril 2026, à l'IFM, pour leur Rendez-vous de l'innovation pédagogique.
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L'initiative s'inscrit dans un contexte de transformations accélérées. Évolution numérique, mutation des comportements et des habitudes des jeunes, irruption de l'IA dans tous les domaines de la connaissance: les systèmes éducatifs font face à des défis sans précédent. Pour Christophe Clanché, la réponse ne peut se limiter à une adaptation en surface. Il faut, dit-il, «repenser les modalités d'enseignement - non pas simplement pour s'adapter à l'évolution de la société, mais pour l'accompagner». Et pour continuer à remplir la mission première de l'école : enseigner et développer les compétences des élèves.
La journée s'est ouverte sur une question en apparence simple : qu'est-ce qu'innover en pédagogie ? Des inspecteurs de l'académie de La Réunion sont venus poser les premiers jalons conceptuels. Leur message est clair: l'innovation pédagogique ne se réduit pas au numérique. «On peut innover juste parce qu'on organise sa classe différemment», rappelle Christophe Clanché. L'outil technologique peut être un levier - mais la réorganisation de l'espace, le travail en demi-groupe ou la sortie hors des murs sont autant de formes d'innovation qui n'exigent ni tablette ni connexion.
Dans les établissements du réseau, beaucoup d'enseignants intègrent déjà l'innovation dans leurs pratiques quotidiennes - souvent sans le formaliser, parfois sans même le nommer. La journée avait précisément pour vocation de les réunir, de leur permettre de partager ces expériences entre collègues et entre établissements, et de mettre des mots sur ce qui se fait déjà.
Le coeur de la démarche, insiste Christophe Clanché, n'est pas l'innovation pour elle-même : «C'est la réussite des élèves.» L'exigence prend ainsi un relief particulier, où la politique d'inclusion scolaire est un axe fort. De nombreux élèves à besoins éducatifs particuliers y sont intégrés dans les classes ordinaires, aux côtés de leurs camarades. Il souligne : «Les enseignants doivent adapter leur pédagogie à différents profils, à différents besoins. Et c'est en innovant qu'ils vont pouvoir répondre à ces besoins.» L'innovation, dans ce cadre, n'est pas une option : elle est une nécessité professionnelle pour l'inclusion.
Pour cette édition, les responsables des établissements ont choisi de garder la journée interne au réseau. Une décision délibérée. Les pratiques présentées sont souvent encore expérimentales. Dans ce contexte, présenter ses pratiques devant des collègues que l'on connaît favorise l'échange, la discussion, et permet d'améliorer ce qui est encore en cours d'expérimentation - bien plus qu'une exposition au grand public ne le permettrait.
Les élèves, eux, ne sont pas en reste. Au Lycée La Bourdonnais, un groupe d'élèves développe une web TV destinée à valoriser les initiatives de leur établissement, tout en favorisant l'apprentissage. Noah Fok Shan, l'un des participants, mesure déjà l'ampleur du chantier : «Ce n'est pas si facile - il faut du matériel, de l'organisation, et toute une équipe derrière.» Pour Shaleyna Rungasamy, l'essentiel est de se lancer : «C'est notre première web TV - et si cela marche bien, on ne s'arrêtera pas là.»
Victoria Valet, elle, pose un regard plus large sur ce que ce mouvement représente pour les élèves : «Cela fait plaisir de voir qu'il y a des enseignants qui s'investissent et qui essaient de trouver des idées et des projets qui puissent plaire aux élèves, sans pour autant rester en salle de classe comme on a l'habitude.» Elle insiste sur la dimension évolutive du projet : «Ce n'est pas un projet fixe - c'est le retour des élèves qui fera évoluer les choses.»
La journée a aussi réservé une surprise. En mettant en commun leurs projets, plusieurs établissements ont découvert qu'ils travaillaient, à leur insu, sur un même dispositif : la «classe du dehors», cette approche qui sort l'apprentissage des quatre murs pour développer des compétences académiques en plein air.
Si l'édition 2026 du Rendez-vous de l'innovation pédagogique concernait uniquement les établissements français de l'île, Christophe Clanché ne cache pas sa volonté d'aller plus loin : «L'idée, c'est de s'ouvrir et de créer des ponts entre les établissements et, pourquoi pas, avec toutes les écoles mauriciennes.» Il ajoute que les enseignants du secteur public innovent eux aussi, dans leurs classes et que l'idée de communautés apprenantes, où des professeurs des deux systèmes échangeraient librement leurs expériences, ne peut être qu'une bonne chose pour l'éducation dans son ensemble.
L'IA au cœur de l'apprentissage
Au Lycée des Mascareignes, l'enseignant Thomas Chamaillé a mis ses élèves dans la peau de juges... augmentés par l'IA. Le principe : construire, en groupe, un agent d'IA chargé de rendre un verdict dans une affaire fictive. Chaque groupe configure son agent différemment, lui soumet un corpus juridique, lui fixe des critères. Puis vient la confrontation: les verdicts divergent, les biais apparaissent.
Thomas Chamaillé explique : «La promesse de l'IA - quelque chose de rapide et de neutre - ne s'accomplit pas si facilement. Il existe toujours des biais, simplement déportés sur une question technique qui échappe aux contrôles habituels.» L'outil retenu, Mistral, est un modèle d'IA français, conforme au Règlement général sur la protection des données. L'enjeu n'est pas vraiment technologique : c'est plutôt la capacité à penser.
Des lycéens professeurs de philosophie
Comment expliquer le bonheur à un enfant de neuf ans ? C'est le défi qu'ont relevé des lycéens, parmi lesquels Elliana Vaitilingon (photo), qui ont enseigné la philosophie à des élèves de CM1 pendant plusieurs semaines. Les concepts abstraits- bonheur, liberté, désir, conscience - ont été traduits en activités, en exemples concrets, en langage simplifié. «Il fallait adapter ce qu'on voulait leur expliquer - partir d'exemples qu'ils connaissaient», raconte-t-elle.
Pas de technologie dans ce projet, mais du travail, de la préparation, et de la créativité. Et un renversement pédagogique complet : en enseignant, les lycéens consolidaient leurs propres connaissances. «C'était une manière de nous mettre dans la peau de notre enseignant et de voir comment on expliquait cela aux élèves.»
Apprendre à travers la méthode d'investigation
À l'école Paul et Virginie, l'enseignante Laetitia Koenig transforme un cours de mesure en terrain d'exploration. En demi-groupes et en binômes, ses élèves reçoivent un défi - mesurer le périmètre du préau, comparer des contenances, peser des objets - et doivent trouver la solution par eux-mêmes, avec les outils mis à leur disposition. Chaque groupe n'a pas les mêmes outils. Certains mesurent avec une règle, d'autres avec un mètre déroulant, d'autres encore avec une ficelle.
L'enseignante raconte : «Certains ont trouvé des astuces très étonnantes - dérouler une ficelle sur toute la longueur du préau pour obtenir directement le périmètre.» D'autres n'ont pas eu cette facilité. Équipés d'une simple règle, ils ont dû mesurer le préau centimètre par centimètre. «Ceux-là m'ont détestée», plaisante-t-elle. Mais c'est précisément là que la leçon opère : mis en commun, les résultats révèlent l'essentiel - selon l'outil utilisé, la mesure est plus ou moins précise, plus ou moins praticable. Une leçon qui s'ancre dans l'expérience plutôt que dans le cours magistral.