Alors que le Sénégal poursuit la mise en œuvre des pôles-territoires dans le cadre de l'Acte III de la décentralisation, plusieurs experts appellent à une refonte plus ambitieuse de la gouvernance locale. Parmi eux, Ibrahim Djitté, spécialiste des politiques publiques territoriales et ancien maire de Dioudoubou, estime que les collectivités territoriales demeurent confrontées à des difficultés structurelles majeures qui freinent leur développement.
Selon lui, les différentes réformes engagées ces dernières années ont permis une évolution importante de la décentralisation, notamment avec la communalisation intégrale et le transfert de compétences vers les communes et départements dans des secteurs stratégiques tels que l'éducation, la santé, l'environnement, la culture ou l'aménagement du territoire. « L'ambition initiale était de rapprocher davantage l'administration des populations et de renforcer l'efficacité de l'action publique locale », souligne-t-il.
Des avancées institutionnelles jugées insuffisantes
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Ibrahim Djitté reconnaît que l'architecture institutionnelle actuelle a permis une meilleure implication des territoires dans les politiques publiques nationales. Les collectivités territoriales bénéficient aujourd'hui de mécanismes de financement comme les fonds de dotation de la décentralisation et les fonds d'équipement territoriaux. Cependant, l'ancien édile considère que ces avancées restent limitées face aux nombreuses insuffisances qui persistent. Il pointe principalement trois défis : les incohérences territoriales, le manque de ressources humaines qualifiées et la faiblesse des moyens financiers.
Des limites administratives encore contestées
Le spécialiste attire particulièrement l'attention sur les difficultés liées à la délimitation de certaines communes. Dans plusieurs zones du pays, affirme-t-il, les frontières administratives demeurent imprécises, alimentant parfois des tensions foncières et des conflits entre localités voisines. Il évoque notamment le cas de Simbandi Balante, où des litiges territoriaux persistent. Même dans la région de Dakar, certaines limites entre communes restent sources de confusion administrative.
Pour Ibrahim Djitté, cette situation complique la planification territoriale, la coordination des services publics et l'aménagement des espaces urbains et ruraux. Il propose ainsi l'organisation d'« assises des territoires » afin de clarifier définitivement les frontières administratives.
Un déficit de compétences dans les collectivités
Autre difficulté majeure soulevée : le manque de personnel qualifié dans les collectivités locales. Selon lui, la transformation des anciennes communautés rurales en communes ne s'est pas accompagnée d'un renforcement suffisant des ressources humaines. Cette faiblesse affecterait particulièrement la gestion budgétaire, la planification territoriale et l'administration locale. Ibrahim Djitté plaide ainsi pour la mise en place d'un corps spécialisé de cadres supérieurs de l'administration territoriale, formés spécifiquement aux enjeux de gouvernance locale.
Il appelle également au renforcement des structures de formation dédiées aux métiers territoriaux afin d'améliorer les capacités opérationnelles des collectivités.
Des moyens financiers jugés trop faibles
Sur le plan budgétaire, l'ancien maire estime que les collectivités territoriales disposent de ressources largement insuffisantes pour répondre efficacement aux besoins des populations. Il considère notamment que la part du budget national transférée aux collectivités reste trop faible pour permettre l'exercice réel des compétences décentralisées. Selon lui, une augmentation significative des transferts financiers de l'État apparaît nécessaire pour renforcer l'autonomie des communes.
Le spécialiste préconise également une meilleure valorisation de la fiscalité locale et une implication accrue des entreprises dans le financement du développement territorial à travers des mécanismes de responsabilité sociétale.
Plaidoyer pour un observatoire indépendant
Parmi les réformes proposées figure aussi la création d'un Observatoire de l'action publique territoriale. Cette structure indépendante aurait pour mission d'évaluer les politiques locales et d'accompagner les collectivités dans leurs stratégies de développement. Pour Ibrahim Djitté, un tel dispositif permettrait de renforcer le suivi des politiques publiques tout en garantissant une évaluation plus neutre et plus efficace de l'action territoriale.
L'intercommunalité comme levier de développement
Enfin, l'expert considère l'intercommunalité comme une solution pertinente face aux contraintes financières des communes. Il encourage les collectivités à mutualiser leurs ressources et leurs services dans des secteurs clés comme la santé, l'éducation ou la gestion des infrastructures publiques. elon lui, l'État devrait accompagner cette dynamique à travers des mécanismes d'incitation destinés à favoriser les partenariats entre collectivités.
Pour Ibrahim Djitté, la réussite des pôles-territoires dépendra avant tout de la capacité des autorités à corriger les dysfonctionnements actuels de la décentralisation. « Le défi n'est pas seulement de transférer des compétences, mais surtout de donner aux collectivités les moyens réels d'agir », estime-t-il.